Après 20 ans d’arnaques, il se dénonce

La nouvelle star des banquiers d’affaires
était un faussaire

Par Antton Rouget

Scrollez...

Le gratin du rugby mondial s’est retrouvé pour jouer au golf. Ce samedi 6 juin 2009, sur le parcours de Saint-Quentin-en-Yvelines, la 3e édition de l’« Open de France des rugbymen » rassemble un aréopage cinq étoiles. L’un des plus grands joueurs de l’Histoire, le Néo-Zélandais Jonah Lomu, a fait le déplacement en compagnie d’une flopée d’internationaux français, dont le plus capé d’entre eux Philippe Sella, et du président de la Ligue nationale de rugby (LNR) Pierre-Yves Revol.

La petite équipe enchaîne quelques putts dans une ambiance bon enfant, avant de déboucher des grands crus de vin et de champagne dans le club-house. Au milieu des VIP, un homme brun, allure banale, taille moyenne et carrure frêle, peine à capter les regards. Le banquier français Fabien Gaglio est pourtant le mécène du tournoi. Il a claqué pas moins de 90 000 euros pour l’occasion. Une paille, pour lui. Surtout depuis qu’il a pris l’habitude de taper directement dans le portefeuille des autres.

Fabien Gaglio à l'Open de France des rugbymen 2009. © Dailymotion/Institut du citoyen visible

Banquier richissime (« milliardaire », selon certains de ses « amis »), habile gestionnaire de fortune et bienfaiteur des stars, le quadragénaire est aujourd’hui au cœur d’une affaire financière tentaculaire. Une des plus grandes et spectaculaires escroqueries de ces dernières années, qui a vu le jour à Genève, où Gaglio travaillait, avant de prospérer dans le reste de l’Europe (France, Espagne, Royaume-Uni, Italie), aux États-Unis ou à Hong Kong. Ce scandale aux ramifications multiples met en scène une galaxie complexe.

En France, des chefs d’entreprise, des personnalités du show-biz et de grands sportifs ont profité des largesses du jeune banquier. Lequel fricotait au même moment avec les acteurs les plus sulfureux des réseaux de blanchiment internationaux.

Dans cette histoire à l’intersection du Loup de Wall Street et d'Arrête-moi si tu peux, Fabien Gaglio a endossé le rôle du personnage principal : le sien, celui d’un banquier devenu roi des faussaires. Ou plutôt d’un faussaire devenu roi des banquiers.

En 1997, ce fils d’une famille modeste du sud de la France, titulaire d’un DEUG de droit, débarque à Londres. Il a alors 24 ans et enchaîne les petits boulots dans la restauration avant de réussir à intégrer, l’année suivante, la banque Union Investment Management, dans le quartier de Mayfair, le pied-à-terre des milliardaires européens, russes ou saoudiens. Le néophyte vend des hedge funds* Les hedge funds sont des fonds d'investissement à vocation spéculative : ils reposent sur des prises de risque élevées et suscitent donc des espoirs de gain élevés. puis présente un faux diplôme pour rejoindre la réputée banque d’investissement américaine Merrill Lynch, pour laquelle il lève des fonds en Italie et en France.

Gaglio gravit ensuite les échelons de la finance à la vitesse de l'éclair. Grâce à son bagout plus qu’à ses compétences de gestion, après Merrill Lynch, le voilà qui intègre le « département Europe » de Rothschild, également situé dans la capitale britannique. Puis en 2005, il reprend à Genève Hottinger & Partners SA (HPSA), une société de gestion à laquelle il apporte une partie de sa clientèle.

Cette progression fulgurante lui vaut de remporter, en septembre 2011, le titre de meilleur gestionnaire de fortune de l’année décerné par l’instance de représentation principale dans la profession, la Step (Society of Trust and Estate Practitioners). Un award qui lui est remis à Londres par l’acteur Alistair McGowan. C’est la consécration, à tout juste 38 ans. Personne n’imagine alors que ce golden boy séduisant flambe de l’argent qu’il n’a pas et maquille ses résultats de manière frénétique. Associés, clients, « amis », tout le monde est sous le charme, enivré par les millions qui pleuvent sans s’arrêter.

La fin d’une course folle

La frontière entre grandeur et décadence est pourtant ténue. Pour Fabien Gaglio, la chute tient en une date : le 23 janvier 2013. Après plusieurs jours sans donner de nouvelles, portable éteint, le banquier passe à table.

Il pousse la porte de la Brigade de répression de la délinquance astucieuse, rue du Château-des-Rentiers à Paris, où il est placé en garde à vue, accompagné par son avocat, qui avait saisi quelques jours plus tôt le parquet de Paris en vue de le « constituer prisonnier ». Fin de la partie.

J’ai décidé d’arrêter et de venir m’expliquer

« J’ai décidé d’arrêter et de venir m’expliquer », déclare alors Gaglio, marié et père de trois enfants. « Arrêter » quoi ? Face à un commandant qui l'entend, bientôt rejoint par un capitaine de police, le banquier lâche le morceau : « Pour vous synthétiser les faits, mon travail consistait à faire fructifier l’argent qui m’était confié par mes clients afin de valoriser le capital déposé. Or, j’ai fait de mauvais placements et lorsqu’un de mes clients m’a demandé de rendre des comptes sur la performance, j’ai produit des faux documents et j’ai pris de l’argent sur le compte d’un autre client pour indemniser celui-ci. »

« J’ai dû avoir 40 à 50 clients durant ces années, dont une quinzaine de victimes », précise le gardé à vue. Et quand a débuté cette course folle ? En « 1998 », répond Gaglio, lorsqu’un « client, sur la base du faux extrait de compte que je lui présentais, a décidé de sortir de son investissement. C’est alors que, comme je ne pouvais pas lui rembourser la somme qui était indiquée sur l’extrait de compte que je lui présentais, j’ai été obligé de prendre l’argent sur le compte d’un autre client ». Ce « système de Ponzi »* Le système de Ponzi, qui tire son nom du célèbre escroc italo-américain Charles Ponzi, consiste à verser des intérêts hors normes aux investisseurs, payés grâce aux fonds procurés par les nouveaux entrants. Ce montage financier pyramidal fonctionne tant que les nouveaux entrants apportent de l’argent frais mais s’écroule si les souscriptions fléchissent, car les rendements promis aux investisseurs les plus anciens ne sont plus tenables. s’est ainsi développé en toute impunité pendant 15 ans : des premiers clients de Merrill Lynch jusqu’à ceux de HPSA. Sans que personne ne s’aperçoive de quoi que ce soit.

Pourquoi Gaglio a-t-il subitement choisi de passer aux aveux ? « Parce que ça devenait insupportable pour moi, et je voyais une fuite en avant », a-t-il tenté de justifier. Mais sans doute le banquier se savait-il cerné… Quelques jours plus tôt, des premiers doutes avaient germé sur la véracité d’un relevé de position présenté à un client. Son associé Jean-François de Clermont-Tonnerre commande un audit à Deloitte le 15 janvier, le jour où l’avocat de Gaglio a alerté la justice. Les conclusions du rapport sont rendues deux mois plus tard, le 19 mars. Elles sont accablantes.

Un faux et un vrai extrait de compte d'un client de Fabien Gaglio. Entre les deux relevés, les sommes prétendument et réellement détenues différent de près de 3,7 millions d'euros. Glissez le curseur pour comparer les relevés. © Infographie Mediapart

En découvrant le pot aux roses, Tilman Reissfelder est tombé de sa chaise. Cet entrepreneur allemand ayant fait fortune dans l’industrie touristique a confié, en février 2009, quelque 10 millions de dollars (7,792 millions d’euros) à Gaglio chez HPSA. Moins de quatre ans plus tard, selon les relevés de compte qui lui étaient transmis, ses avoirs avaient grimpé à 8,283 millions d’euros. Sauf que les documents étaient faux. En réalité, ses comptes n’hébergeaient à cette date plus que... 457 562 euros.

© Infographie Mediapart

« Les emmerdes, ça vole toujours en escadrille », disait Chirac. Gaglio peut le confirmer. Au moment même où il se rendait à la police française, l’autorité de régulation du Luxembourg, la CSSF (Commission de surveillance du secteur financier), saisissait le ministère public. La banque du Luxembourg venait d’établir un signalement sur des opérations douteuses concernant HCTG, une autre société de gestion fondée par Gaglio pour s’établir dans le Grand-Duché, avec son associé Jean-François de Clermont-Tonnerre.

HCTG disposait au sein de la banque du Luxembourg d’un « compte omnibus »* Ce dispositif rassemble tous les titres des clients sur un seul compte qui est sous-compartimenté. regroupant les avoirs d’une dizaine de clients. Gaglio a ainsi pu tranquillement se servir dans les sections des uns pour rembourser les autres. Ce mode opératoire lui a valu d’être condamné en mai 2017, par la cour d’appel du Luxembourg, à quatre ans de prison dont deux avec sursis, pour le détournement de près de 7,5 millions d’euros. Après un an de détention provisoire, il n’a pas été réincarcéré.

Une photographie non datée de Fabien Gaglio. © DR

Fabien Gaglio vit aujourd’hui libre, quelque part entre Barcelone, Londres et Beaulieu-sur-Mer sur la Côte d’Azur. Mais ses déboires sont loin d’être terminés. En Suisse, une seconde enquête a été ouverte en novembre 2013 pour « abus de confiance commis en qualité de gérant de fortune », « escroquerie par métier », « gestion déloyale avec dessein d’enrichissement illégitime », « faux dans les titres » et « blanchiment d'argent », comme l’ont révélé Bloomberg et Interest.

Les investigations avancent au ralenti mais cette procédure pourrait coûter cher, très cher, au banquier Gaglio, accusé d’avoir détourné pas moins de 80 millions d’euros. En France, selon nos informations, une plainte vient aussi d’être déposée par un client qui espère encore retrouver dans l’Hexagone une trace de son magot.

Les trois procédures judiciaires qui cernent Gaglio

Au Luxembourg
- Enquête ouverte en 2013.
- Fabien Gaglio a été définitivement condamné à quatre ans de prison, dont deux avec sursis, pour le détournement de près de 7,5 millions d’euros.
- Dans un premier temps poursuivi, son ancien associé Jean-François de Clermont-Tonnerre a finalement été relaxé et même reconnu partie civile.

En Suisse
- Enquête ouverte en novembre 2013.
- Fabien Gaglio est poursuivi pour « abus de confiance commis en qualité de gérant de fortune », « escroquerie par métier », « gestion déloyale avec dessein d’enrichissement illégitime », « faux dans les titres » et « blanchiment d'argent ».
- Des employés de sa société de gestion Hottinger & Partners ainsi que son ancien associé Jean-François de Clermont-Tonnerre sont poursuivis pour « faux » dans cette procédure.

En France
- Une plainte a été déposée en juillet 2017 par l'un des anciens clients de Gaglio.
- Cette initiative vise à solliciter l’ouverture d’une enquête pour blanchiment dans l’Hexagone.

Les circuits de l’arnaque

Par quels tuyaux se sont écoulés les millions d’euros détournés ? L’affaire Gaglio pourrait se résumer à cet immense problème de plomberie.

Une partie de l’argent a clairement servi à éponger des pertes réelles, notamment au moment de l’explosion de l’affaire Madoff en décembre 2008. HPSA avait investi pour le compte de ses clients dans des fonds Madoff mais, a expliqué Fabien Gaglio devant des magistrats genevois, ces derniers « ne savaient généralement pas qu’ils avaient investi dans Madoff, dès lors que nous passions par des feeder funds [fonds nourriciers qui en alimentent intégralement un autre – ndlr] ».

Ainsi, pour masquer les pertes de certains clients lésés, les « lignes ont tout simplement été effacées, en ce sens que les clients nont jamais su avoir subi des pertes dans Madoff », a reconnu Gaglio. Simple comme un coup de pinceau sur Photoshop. Dans d’autres situations, « nous avons informé les clients qu’ils avaient subi des pertes en lien avec l’affaire Madoff », a-t-il exposé. Au moins trois clients auraient aussi été intégralement remboursés « au moyen de détournements sur les comptes dautres clients ». Certains d’entre eux n’y ont vu que du feu. « Notre client détenait des parts d’un fonds Madoff [sans évidemment le savoir – ndlr] qui ont continué à être évaluées à leur valeur d’achat malgré le fait qu’elles étaient considérées comme n'ayant plus de valeur par les autres banques », ont par exemple confirmé aux enquêteurs suisses les avocats d’un plaignant.

Même si le résultat annuel était – 2 %, – 1 %, voire même + 2 %, nous décidions de modifier les rapports de compte dans la perspective de ne pas décevoir le client

Les faux n’ont pas servi qu’à masquer ces pertes exceptionnelles mais sont devenus monnaie courante. « Il n’était pas nécessaire que nous subissions une perte importante pour que nous soyons amenés à modifier les chiffres sur lesdits relevés. Je peux vous donner l’exemple des époux Benedek. Même si le résultat annuel était de – 2 %, – 1 %, voire même + 2 %, nous décidions de modifier les rapports de compte. Nous ne le faisions pas seulement en cas de perte importante, mais également dans la perspective de ne pas décevoir le client et d’éviter de le perdre. » Sauf que, quand le client en question réclamait des liquidités, Gaglio s’est allègrement servi chez d’autres pour sauver la face.

Un exemple de transaction non autorisée entre deux clients, d'un montant d'un million de dollars. © Document Mediapart

Le banquier n’aurait jamais pu réussir son coup s’il n’avait pas intégré tous les codes de la finance internationale. Dans ce milieu guindé, Gaglio brille par son talent de séduction. « C’était la caricature du mec parfait, raconte son ancien associé Jean-François de Clermont-Tonnerre. Il était sophistiqué, toujours disponible, parlait très bien anglais, disait détenir un patrimoine important. Il payait tout, c’était toujours gratuit. C’était son business model pour attirer ses clients. »

Gaglio enjôle, cajole, dorlote ses clients : invitations dans des restaurants étoilés, voyages en jet, bijoux, voitures avec chauffeur, etc. « Il était très attentif à ses clients, confirme l’un d’entre eux sur procès-verbal. Il nous présentait définitivement comme ses amis. Nous savons des autres clients que nous avons rencontrés qu’ils avaient le même sentiment. Il s’est toujours présenté comme quelqu’un digne de confiance. »

« Il a joué la carte de l’amitié et de la confiance au cours de toutes ces années », abonde une retraitée italienne et cliente « historique » de Gaglio, qui se souvient avoir reçu des « cadeaux » et « bouquets de fleurs ». « Il m’a également offert des vases d’une valeur de 3 000 ou 4 000 euros », ajoute-t-elle. « Je lui disais qu’il exagérait, mais il disait que c’était le minimum. »

Un autre, ressortissant canadien ayant confié avec son épouse 26,5 millions de dollars à HPSA, confirme cette attention toute particulière : avant même qu’il rejoigne la structure de Gaglio, ce dernier lui a proposé, « en insistant », d’utiliser « l’un des deux avions de la banque Hottinger » pour un voyage privé. « Cela nous a donné confiance en la banque Hottinger, puisqu’elle pouvait se permettre d’avoir des avions. » Évidemment, ni la banque, ni HPSA n’a jamais disposé du moindre avion.

Pour garder le lien, Gaglio se déplace régulièrement chez ses clients, seul ou accompagné de Jean-François de Clermont-Tonnerre, voire du patron du groupe Hottinger, vénérable institution de la place de Genève depuis 1786* L’affaire Gaglio, inconnue du grand public, a eu un retentissement important dans le milieu bancaire puisqu’elle a entraîné la mise en faillite de la banque Hottinger & Cie, par la Finma, le gendarme suisse des marchés financiers, en 2015. Déjà fragilisée par une perte de clientèle et des coûts opérationnels trop élevés, Hottinger & Cie — plaignante dans la procédure contre Fabien Gaglio — n’a pas résisté à l’ouverture, coup sur coup, de deux enquêtes judiciaires hors normes.
La première, qui fait suite aux aveux de Fabien Gaglio sur sa gestion de Hottinger & Partners SA (identifié dans le groupe mais sans rapport capitalistique avec la maison mère), a été suivi d'une seconde affaire toute aussi originale : selon le magazine économique suisse Bilan, un ancien opérateur financier de l’entité de Lugano du groupe Hottinger est accusé d'avoir détourné 10 millions d’euros d’une fondation chargée de l’entretien des églises pour construire des supermarchés.
. Cela « inspirait toute la confiance qu’on peut avoir dans des banquiers privés suisses, de bonne réputation depuis des décennies », appuie un couple de Californiens bénéficiaires d’un trust géré par HPSA. Dans ce contexte, le gestionnaire de fortune « n’était pas tenu, à chaque opération, de requérir notre consentement. Il a toujours inspiré confiance », confirment les deux époux. Ces derniers ne pouvaient d’ailleurs « imaginer, à la lecture des décomptes périodiques qui nous étaient présentés, qu’il s’agissait de faux ».

Devant les enquêteurs, Fabien Gaglio a précisé « que ces rencontres devaient avoir lieu régulièrement, souvent à la demande de clients qui souhaitaient avoir des nouvelles sur leurs investissements ». « Pour les rassurer quant à la performance de leur placement, je provoquais parfois des rencontres et je présentais alors, pour certains d’entre eux, de faux documents, à savoir de faux relevés de compte afin de leur présenter une performance plutôt bonne, ce qui, en réalité, n’était pas le cas », a ajouté le banquier français. Sur procès-verbal, Gaglio a aussi accusé son associé Jean-François Clermont-Tonnerre d’avoir également falsifié des relevés pour ses clients.

Ce dernier a été mis en examen pour « faux » dans la procédure helvète, mais a été reconnu comme une victime de Gaglio par la justice luxembourgeoise. Rencontré par Mediapart en compagnie de son avocat Me Éric Moutet, Jean-François de Clermont-Tonnerre, allure élancée et chemise brodée de ses initiales, éructe : « Tout ce que raconte Fabien Gaglio est faux. C’est bien clair, il ne connaissait pas mes clients, je ne m’occupais absolument pas des siens. On cloisonnait tout. Aujourd’hui il est dans son fantasme. Il finit par croire ce qu’il raconte alors que ce sont des énormités. » Comment n’a-t-il pu rien voir ? L’ancien associé, qui dirige aujourd'hui une autre société de gestion à Malte, riposte, transpirant : « Vous vous étonnez que je n’aie rien remarqué pendant plusieurs années, mais demandez-vous pourquoi les banques dépositaires n’ont rien remarqué, ni les clients eux-mêmes, ni les précédents employeurs de Fabien Gaglio, dont la banque Rothschild. »

Une cagnotte illimitée

Dans ce grand fourre-tout, où l’argent des uns vient directement alimenter les dépenses, pertes et cadeaux des autres, plusieurs millions, en un volume inquantifiable, se sont aussi échappés du circuit pour alimenter une flopée de comptes à l’étranger.

Une bonne partie des fonds sont venus irriguer un compte logé dans la banque suisse UBS appartenant à la société Glendale, une coquille domiciliée au Belize dont l’unique bénéficiaire économique est… Fabien Gaglio. Des centaines de transactions analysées par Mediapart montrent que Glendale a fonctionné comme une plaque tournante, absorbant les millions des clients de HPSA, et les redistribuant dans la nature : afin d’éponger les dettes d’autres clients du gestionnaire de fortune, mais aussi pour alimenter son train de vie et arroser son entourage.

Un ordre de virement émanant de Glendale, coquille domiciliée au Belize. © Document Mediapart

Pendant toutes ces années, Fabien Gaglio a ainsi pu mener une vie hors sol, en piochant dans l’argent des autres. L’un de ses comptes était rattaché à une carte « Amex », l’American Express Centurion Card, la plus connue des cartes haut de gamme, qui ouvre droit à des plafonds de paiement sans limite ou presque. Parmi ses nombreux avantages, la carte offre pêle-mêle un service de conciergerie, permettant de réserver une table dans un restaurant sélect, d’obtenir un billet pour le dernier spectacle à la mode, de s’attacher les services d’un styliste, ainsi que de bénéficier d’un sur-classement automatique pour certaines compagnies aériennes, chaînes d’hôtels internationales, ou chez certains loueurs de voiture.

Pour Gaglio, prendre une bouteille à 10 000 euros dans un restaurant, c’était comme acheter une bouteille de chablis à 80 euros

« Pour Gaglio, prendre une bouteille à 10 000 euros dans un restaurant, c’était comme acheter une bouteille de chablis à 80 euros pour moi », ajoute Clermont-Tonnerre. Gaglio flambe matin, midi et soir : son mariage a coûté plus de 100 000 euros, le jet privé est son moyen de transport privilégié, il séjourne dans des suites à plusieurs milliers d’euros… « Cela est devenu pour moi une facilité et je pensais toujours par la suite avoir un jour la possibilité de gagner suffisamment d’argent pour rembourser », a expliqué le banquier français devant les enquêteurs en 2013.

Ses proches aussi ont largement profité de la duperie. Ses parents ont pu s’acheter une nouvelle maison dans le sud de la France grâce à un prêt de 600 000 euros accordé par leur fils. Fanny Gaglio, l'épouse de Fabien, a également bénéficié de versements très réguliers sur ses trois comptes en France, en Espagne ou au Royaume-Uni.

Curieusement, ces opérations n’ont jamais éveillé les soupçons de personne. « Il est relativement facile, vis-à-vis de son épouse, ses amis ou ses parents, qui savent que vous avez une position dans un établissement comme Rothschild ou au sein d’un autre établissement bancaire, de justifier ce train de vie, explique Gaglio. Personne ne doute des revenus que vous annoncez, dès lors qu’ils sont crédibles lorsque vous avez ce genre de position. » Jean-François de Clermont-Tonnerre : « Dans ce milieu, des gens avec des niveaux de vie énormes, je peux vous en citer des dizaines. »

De très chères amitiés

Un si grand banquier se devait d’adopter les goûts de son rang, jusqu’à la caricature : gastronomie, produits de luxe, golf, art contemporain… En 2007, Gaglio exporte son manège en France. Il débarque au Meurice, le premier des palaces parisiens, où il rencontre le chef Yannick Alléno, trois étoiles au guide Michelin. Clermont-Tonnerre raconte : « Nous avons commandé une belle bouteille. Yannick Alléno est venu nous saluer au début du repas, puis s’est assis à table avec nous à la fin. Deux mois après c’était devenu le meilleur ami de Gaglio. Il est comme ça, Gaglio, il a une capacité à vous séduire extraordinaire. »

Sollicité par Mediapart, le chef étoilé se souvient « d’un client régulier, qui réservait des grandes tables et des grands vins. Le genre de client auquel on fait attention ». « Il avait un train de vie impressionnant. L’opération séduction a commencé à ce moment-là », précise-t-il, en ajoutant que « ce n’était pas désagréable de partager des moments avec lui ». Pendant ses années de compagnonnage avec Gaglio, Alléno écume les restaurants, déguste des grands crus, participe au baptême d’un de ses fils, joue au golf et va voir des matchs de rugby.

En 2012, ils achètent même un vignoble ensemble à Crozes-Hermitage, dans la Drôme, en s’associant avec Michel Chapoutier, un producteur local tourné vers le haut de gamme et internationalement reconnu. « Lorsqu’on a monté le projet avec Yannick Alléno, un de ses clients habitués a proposé de participer à cet investissement. C’est sur cette question que nous avons rencontré Fabien Gaglio pour la première fois, car nous ne le connaissions pas. Le type était sympathique et se présentait comme membre associé de la banque Hottinger, donc avec des capacités financières personnelles importantes et apparaissant comme un professionnel de l’investissement », explique Michel Chapoutier.

La maison Chapoutier, à Tain-l'Hermitage (Drôme). © DR
L'ordre de virement pour l'achat des parcelles viticoles depuis le compte d'un client de Fabien Gaglio. © Document Mediapart

L’opération financière est découpée en deux parties : Gaglio investit dans la nue-propriété des parcelles, tandis qu’Alléno et Chapoutier – lequel possède la compétence technique vinicole – en récupèrent l’usufruit pour une période de 20 ans. Grand seigneur, Gaglio aligne les 422 000 euros nécessaires à l’achat, en payant sa part et en avançant celles (de 227 880 euros) de ses deux associés. Il règle aussi les 27 600 euros d’honoraires du notaire. Seul hic : l’argent ne provient pas de ses poches, mais d’un prétendu « prêt » accordé par un client ; prêt qui n’a en réalité jamais été signé.

En 2011, Gaglio, grand fan de rugby, invite Yannick Alléno en vacances pour la Coupe du monde en Nouvelle-Zélande. Le dispositif imaginé par le banquier est comme à son habitude hors normes : trois semaines de fête, tout compris, concerts sur place, pour des dizaines de personnes. « Je n’ai pas pu y aller car je travaillais », explique Alléno. Des dizaines de VIP s’envolent tout de même autour de Gaglio et Jean-François Tordo, ancien capitaine de l’équipe de France de rugby. Les deux hommes se sont rencontrés lors du tournoi des VI Nations 2007. Ils ne se sont plus lâchés. « L’équipe [en Nouvelle-Zélande] était composée de 100 personnes... », confirme Tordo. Dans le groupe d’invités figure toute une génération du XV de France : Olivier Merle, Louis Armary, Cédric Soulette...

En Nouvelle-Zélande, Gaglio, Tordo et leurs amis ne sont pas venus les mains vides. Deux œuvres d’art sont offertes aux autorités locales au nom de l’association « Les Amoureux du rugby », dont Tordo est présenté comme l’animateur par l’ambassade de France. Le ministre des sports de l’époque David Douillet inaugure la première d’entre elles, L’Enjeu, une sculpture en résine de 2,3 mètres de haut, sur les lieux du tremblement de terre de Christchurch. La seconde, Les Contre-valeurs du rugby, qui représente une mêlée sur 3,6 mètres de haut et pèse 2 tonnes, est officiellement remise à la New Zealand Rugby Union par l’ambassadeur Francis Étienne, le 1er octobre 2011, à Wellington.

Ces sculptures monumentales ont été réalisées par deux connaissances de Fabien Gaglio : Laurence Bonnel, la compagne du cuisinier Yannick Alléno, et l’artiste niçois Stéphane Cipre, connu pour avoir réalisé le portrait de la « princesse Grace » à la demande du palais princier de Monaco. Avant de quitter la France, la sculpture de Stéphane Cipre avait été présentée par le maire de Nice Christian Estrosi en compagnie de Tordo. « L’ancien capitaine [de l’équipe de France] reste cet homme généreux qui entretient sans cesse l’espoir d’un monde meilleur », écrit alors un blogueur du Monde.

De gauche à droite : l'ancien rugbyman Jean-François Tordo, le maire de Nice Christian Estrosi et l'artiste Stéphane Cipre devant la sculpture Les Contre-valeurs du rugby sur la promenade des Anglais ; Laurence Bonnel à côté de son œuvre L’Enjeu ; l'ancien ministre David Douillet inaugurant L’Enjeu à Christchurch (Nouvelle-Zélande), en 2011. © Ville de Nice, Arts One Magazine, The Press

Les deux artistes ont touché chacun 60 000 euros pour leurs réalisations. « Cette somme correspondait intégralement à la production de l’œuvre, je n’ai donc en réalité pas eu de rémunération. Ce projet me tenait à cœur car il me permettait de montrer une de mes sculptures à l’autre bout du monde, d’être médiatisée, et il correspondait à une étape créative dans mon travail (avec utilisation de techniques coûteuses) », explique Laurence Bonnel.

L'ordre de virement pour la commande de l'œuvre L’Enjeu de Laurence Bonnel depuis le compte d'un client de Fabien Gaglio. © Document Mediapart

Mais là encore, l’origine des fonds est peu conventionnelle. Le premier versement, qui lui a été fait le 5 février 2011, a été effectué par un client de Gaglio. « Je ne [le] connaissais pas du tout. J’avais demandé à l’époque du virement pourquoi à Fabien. Il m’avait dit que [ces clients] faisaient partie de l’Association de rugby et souhaitaient participer à ce cadeau fait à la Fédération de rugby pour Christchurch », raconte Laurence Bonnel. Le client en question n’était en réalité pas informé de cette opération.

Stéphane Cipre a lui aussi touché 60 000 euros sur son compte personnel au travers de deux versements en décembre 2010 et février 2011, en provenance là aussi d’un client de Gaglio. Sur le même compte client HPSA, Mediapart a également pu identifier une seconde transaction similaire en mai 2011 au bénéfice de Stéphane Cipre : 30 000 euros sur son compte mais aussi, le même jour, la même somme sur… un autre compte logé à la banque UBS de Genève. À quoi correspondent ces versements ? A-t-il déclaré ces avoirs en Suisse aux autorités fiscales françaises ? Malgré de nombreuses sollicitations, l’artiste n’a jamais retourné nos demandes d’entretien.

Le financement du séjour en Nouvelle-Zélande des anciennes gloires du ballon ovale vaut aussi le détour. D’abord parce que le coût du voyage est astronomique : 1,510 million d’euros. Ensuite parce que les factures qui ont été émises par l’organisateur du séjour ont été adressées à une curieuse entité, « Rugby Lovers Limited », inconnue des registres du commerce. Les factures ne font pas mention de l’adresse ou du représentant de la société et présentent même parfois une faute de frappe. Le 1,5 million a en réalité été payé par des clients de Gaglio, totalement étrangers à l’opération.

Une des factures d'Eventeam adressée à « Rugbu Lovers Limited » (sic) pour l'organisation du voyage en Nouvelle-Zélande. © Document Mediapart

L’agence qui a organisé le voyage en grande pompe de Gaglio et a émis les factures « Rugby Lovers Limited » est l’entreprise Eventeam, l’un des leaders français de l’événementiel sportif. Son patron, Igor Juzon, connaît très bien Alléno, Tordo et compagnie, qui jouent occasionnellement les consultants pour son entreprise. « J’ai rencontré M. Gaglio en 2007. C’est cette année-là qu’il m’a contacté afin de lui faire parvenir nos offres sur les matchs de rugby. Comme avec beaucoup de clients ou partenaires, avec le temps, j’ai entretenu des relations amicales que je croyais sincères », reconnaît Igor Juzon.

Pendant des années, Eventeam a bénéficié de nombreux contrats avec Gaglio. Des prestations de tous ordres pour des locations de loges à Roland-Garros (139 000 euros en 2009 et en 2010), de matchs du tournoi des VI Nations ou des compétitions de football. Les factures étaient adressées à Fabien Gaglio, au nom d’Hottinger Group, ou à la mystérieuse « Rugby Lovers Limited » mais étaient réglées, à leur insu, par des clients du banquier français.

C’est aussi Eventeam qui a organisé les « Open des rugbymen » de golf, des événements présentés comme des opérations de sponsoring de la banque Hottinger & Cie (y compris à travers une publicité dans Le Monde) mais qui ont en réalité été financés au seul bénéfice personnel de Gaglio et ses amis, avec l’argent détourné des clients de HPSA.

En 2011, Fabien Gaglio est allé jusqu’à investir 3,7 millions d’euros lui-même dans Eventeam, alors en plein développement après avoir obtenu l’exclusivité de la billetterie pour les JO 2012 de Londres. L’argent a été versé par le truchement d’une société au Luxembourg, Sigma Private Equity. Selon Igor Juzon, Sigma était censé représenter les intérêts de deux clients de HPSA. Sauf que la société était en réalité détenue par une seconde coquille du même nom, à Chypre, elle-même contrôlée uniquement par le banquier français Gaglio.

S’estimant lésée, Eventeam a essayé de se constituer partie civile dans l’enquête initiée par la justice suisse. Mais le ministère public de Genève a rejeté cette demande en juin 2014, considérant que « le comportement reproché à Fabien Gaglio n'a pas eu pour conséquence d'atteindre les intérêts pécuniaires de la société, puisqu'il les a au contraire favorisés ».

Des millions d’euros ont aussi été investis, par l’intermédiaire d’un fonds au Luxembourg, dans la société spécialisée dans le photovoltaïque « Cap Sud » dirigée par Stéphane Gilli, un ancien rugbyman « ami de 20 ans » de Tordo.

Jean-François de Clermont-Tonnerre, qui a personnellement mis la main au pot avec sa femme Marie-Laure de Clermont-Tonnerre, vante un partenariat « gagnant-gagnant » : « Cap Sud » avait besoin de fonds de roulement pour créer des microcentrales photovoltaïques, lesquelles représentaient un placement juteux (taux de rendement de 9 %) et sécurisé (tarif garanti par l’État) pour les investisseurs. Aujourd’hui, selon Clermont-Tonnerre, ces fonds auraient pour la plupart été reversés pour rembourser les créanciers de HPSA. Stéphane Gilli n’a, lui, pas répondu à nos sollicitations.

D’autres proches de Gaglio ont aussi profité des capacités financières exceptionnelles de leur ami banquier. Jean-François Clermont-Tonnerre a touché plus de 900 000 euros de Glendale, la coquille financière de Gaglio, sur ses comptes personnels mais dit avoir remboursé autant, voire plus, à son associé : « Gaglio fonctionnait en flux tendu, il avait souvent besoin d’avances. Au bout d’un moment, je lui ai dit “stop !”, je ne suis pas une banque. »

« Louisou » Armary, autre ancien international de rugby, élu conseiller départemental radical des Hautes-Pyrénées, a aussi été le bénéficiaire, en avril 2011, d’un versement de 120 000 euros en provenance d’un compte client de Hottinger & Partners (HPSA). L’ordre de virement justifie cette opération par un « prêt » dont Mediapart n’a d’ailleurs retrouvé aucune trace. Un contrat de prêt existe-t-il ? Si oui, par qui a-t-il été signé ? La somme a-t-elle été remboursée ? Malgré plusieurs sollicitations, Louis Armary ne nous a jamais répondu.

« Jeff » Tordo s’est aussi retrouvé au cœur d’une drôle d’opération. En 2007, l’ancien international devait être rémunéré pour des prestations avec la marque de prêt-à-porter Eden Park dans le cadre de la Coupe du monde en France. Étonnamment, plutôt que de percevoir ces revenus en France, Tordo les a retirés directement en cash au siège de la banque UBS à Genève (voir l'infographie ci-dessous). Sollicité par Mediapart, l’ancien capitaine de l’équipe de France reconnaît avoir touché cet argent en Suisse, sur proposition de Gaglio, pour ne pas avoir à créer de société en France.

© Mediapart

L’ancien international de rugby, longtemps très proche de Gaglio, a aussi bénéficié des largesses du banquier à Madagascar. Son association Pachamama, fondée en 2006 pour « favoriser la protection des écosystèmes, la réhabilitation sociale et une plus grande solidarité entre les générations », a été grassement financée, à hauteur de 120 000 euros, par Gaglio. « Je pensais et étais persuadé comme tout le monde autour de nous que cet argent était gagné honnêtement et honorablement. Il me disait avoir un très gros budget lié aux bénéfices de ses sociétés à réinvestir dans les associations et fondations. Son train de vie laissait croire, sans aucun doute, qu’il était à la tête d’une grosse société. Tout semblait cohérent », se souvient l’ancien rugbyman.

Curieusement, la solidarité avec Madagascar a donné des élans humanitaires à toute la galaxie Tordo-Gaglio. Jean-François de Clermont-Tonnerre a aussi versé 120 000 euros à Pachamama. « Gaglio m’a demandé de le faire pour lui, il m’a remboursé ensuite », justifie l’ancien associé de HPSA. La société Eventeam d’Igor Juzon a également effectué des dons à l’association. Stéphane Gilli de Cap Sud s’est engagé dans le lancement de la structure. Et le chef Yannick Alléno s’est aussi activement investi dans l’un des projets phares de Pachamama : la création d’une école de cuisine à Madagascar. « Je les avais mis en relation avec l’institut Paul-Bocuse » pour la formation à titre gracieux, pendant un an, de trois jeunes apprentis malgaches censés devenir des formateurs de la future école, raconte le chef étoilé.

Un reportage de M6 sur « les enfants de Pachamama ». © Upside TV

En novembre 2009, un chef de projet du groupe Alléno s’est aussi mobilisé « gracieusement » pour assurer la coordination et le soutien logistique du projet d’établissement culinaire. Alléno se rend à ce moment-là sur l’île, « gracieusement encore une fois », pour faire un repérage du lieu potentiel de la future école. « Nous avions rencontré le chef du village et visité le lieu a priori choisi (fermes, bâtis, plantation de vanille). Le lieu m’avait paru OK pour réaliser leur projet, c’est donc ce que je leur ai dit sur le moment à titre consultatif. » Fabien Gaglio transfère alors sur un nouveau compte HSBC de l’association Pachamama 45 000 euros pour l’achat du terrain. Le projet humanitaire est en route et fait l’objet d’un reportage de « Zone interdite » sur M6.

Mais l’opération capote quelques semaines plus tard : « Vers la fin de l’année, j'ai été averti qu’un des élèves avait quitté l’institut [Bocuse] en cours de scolarité et que les deux autres n’étaient pas motivés par la poursuite de l’initiative. (…) De facto, je n’ai pas continué à m’impliquer dans le projet », se souvient Alléno. Il raconte aussi que cette situation l’a « mis en porte-à-faux vis-à-vis de l’institut Paul-Bocuse ».

Qu’est devenu le projet d’école de cuisine depuis ? « Je ne sais pas », répond Alléno. Alors que l’école n’a toujours pas ouvert ses portes huit ans plus tard, Tordo ne se démonte pas : « Allez à Madagascar et vous comprendrez !, insiste-t-il, il n’y a pas de plan cadastral, pas de propriétaires, les institutions ouvrent et ferment quand elles veulent... Vous pouvez vous retrouver avec un troupeau de zébus sur votre terrain sans pouvoir agir ! De plus, je dois bosser pour financer les études de mes enfants... et l’association avait d’autres priorités. »

© Infographie Mediapart

Ce qui nous a fait du tort et du mal, c’est qu’il nous ait mouillés dans ses conneries

Les amis de Gaglio n’ont-ils pas vu – ou pas voulu voir – que les fonds versés étaient d’origine douteuse ? Tous disent être tombés de l’armoire quand ils ont appris que le banquier avait été placé en garde en vue.
« Il a flingué ma vie, ma société et mes activités. Je ne veux plus bosser dans la finance. » (Jean-François de Clermont-Tonnerre)
« Quand nous avons appris qu’il avait en fait escroqué un certain nombre de ses clients, nous avons cessé toute relation. J’ai, à ce moment-là, compris pourquoi les paiements avaient été compliqués. » (Laurence Bonnel)
« Ma femme et moi acceptions qu’il joue avec de l’argent, son pouvoir, son intelligence considérant que c’est son problème, son métier de prendre des risques (on pensait que c’était un Madoff), mais ce qui m’a heurté, c’est uniquement de jouer avec nos sentiments, ça n’était pas pour nous acceptable, voire irrévocable. Pour notre part, on ne joue pas avec le cœur des gens. » (Jeff Tordo, qui a accueilli Gaglio à sa sortie de prison au Luxembourg, mais a depuis rompu les ponts)
« On a eu la malchance de passer trop près de lui. Ce qui nous a fait du tort et du mal, c’est qu’il nous ait mouillés dans ses conneries. » (Yannick Alléno)

Depuis, Alléno et Chapoutier ont conclu un protocole d’accord avec les avocats américains du client HPSA ayant financé – à son insu – l’achat d’une parcelle viticole dans la Drôme. Eventeam a aussi remboursé les 3,7 millions d’euros des deux clients de Gaglio en les faisant entrer directement dans le capital de la société en lieu et place du véhicule luxembourgeois Sigma Private Equity.

La cuisine (fiscale) de Yannick Alléno

Quand il fréquentait Fabien Gaglio, Yannick Alléno est aussi tombé sous le charme du Luxembourg. Selon nos informations, le chef français, qui a fondé son propre groupe en 2008, y a développé depuis 2009 une société pour optimiser les revenus tirés de l’exploitation de ses marques.

La SARL Citrus Junos, qui a dégagé un résultat net de 893 715 euros en 2014, exploite ainsi une quinzaine de références enregistrées à l’Institut national de la propriété intellectuelle : « Yannick Alléno », « Terroir parisien », « Choc’Alléno », etc.

L’avantage fiscal de cette opération est indéniable, le Luxembourg ayant mis en place un système d’exonération partielle des revenus tirés des brevets, marques, logiciels... L’ensemble des revenus perçus à titre de rémunération pour l’usage de marques est exonéré à hauteur de 80 %, de même que la plus-value dégagée lors de la cession de l’un de ces droits de propriété intellectuelle. Yannick Alleno assure par contre que Fabien Gaglio a toujours été étranger à la gestion de ses sociétés.

Places offshore et réseaux de blanchiment

Il n’y a pas de doute : depuis ses aveux, Gaglio a perdu tous ses « amis ». Mais qu’est-il advenu de ses millions ? Dans ses déclarations aux policiers, le banquier avait reconnu avoir « détourné » ou « utilisé » à des fins personnelles entre 15 et 20 millions d’euros mais avoir désormais « tout dépensé ». « Je n’ai plus rien », a-t-il ajouté, expliquant lors de ses audiences au Luxembourg qu’il s’était depuis lancé dans le commerce de l’huile d’olive biologique sans pouvoir encore en vivre.

Ses parents ont vendu dès l’été 2013 un garage pour 35 000 euros puis souscrit un emprunt de 622 000 euros en hypothéquant leur maison pour payer les frais d’avocats de leurs fils et les frais de scolarité de leurs petits-enfants. « Nous voulons que notre fils et sa famille soient bien », a expliqué devant les enquêteurs le couple de retraités.

Sollicité par Mediapart par l’intermédiaire de son avocat, Gaglio n’a pas répondu à nos questions sur la destination de certains financements. Aucune explication sur le bénéficiaire d’un étrange versement de 5 millions d’euros, opéré par Gaglio en juillet 2011, à Hong Kong, sur les comptes enregistrés à la banque FISBC de la mystérieuse société « Great Silk Way Economic Trade ». Aucune explication, non plus, sur des transactions douteuses en provenance d’acteurs majeurs du blanchiment international.

Sur procès-verbal, un ancien employé de Hottinger & Partners (HPSA) a expliqué que Gaglio était l’ayant droit économique de l’entreprise Adamello Development Inc., dont le compte est enregistré au sein de la banque UBS à Zurich. Or cette société a bénéficié d’importants versements des sociétés Promax Sales LLP, Fortland Commerce LLP et Harway LTD.

Ces structures sont directement liées au réseau Vanagels, une structure lettonne impliquée dans de nombreux scandales de corruption, de blanchiment d’argent, de trafics d’armes et autres activités illicites. Adamello a aussi reçu de l’argent des sociétés Ostek Group Ltd et Ikaria Group, détenues par l’homme d’affaires néo-zélandais Geoffrey Taylor, dont les sociétés-écrans, démasquées par l’ICIJ, sont au cœur de plusieurs affaires de ventes d’armes et de drogues.

Comment Fabien Gaglio a-t-il eu accès à ces structures ? On ne peut pas intégrer tout seul ces réseaux de blanchiment

« Comment Fabien Gaglio a-t-il eu accès à ces structures pour lesquelles il faut avoir des contacts pour le moins obscurs ? On ne peut pas intégrer tout seul ces réseaux de blanchiment qui travaillent aussi bien pour la mafia, le crime organisé que la grande délinquance financière et les acteurs de la corruption. Il faut être recommandé », s’étonne Andrea Galli, analyste financier mandaté par une des victimes du banquier français pour retrouver ses avoirs.

Pour compléter le tableau, Gaglio avait également investi dans des œuvres d’art et montres de luxe. Où sont-elles passées désormais ? « J’ai appris de quelqu’un de la société que M. Gaglio venait de se faire cambrioler quelques jours avant que l’affaire n’éclate et que le cambrioleur avait pris les œuvres d’art », a expliqué en mars 2013, devant les magistrats suisses, un autre employé de HPSA, par ailleurs cousin de la mère de Fabien Gaglio. Quelques mois plus tard, en décembre 2013, Fanny Gaglio, l'épouse de Fabien, a aussi porté plainte devant la police française pour un cambriolage qui serait survenu dans leur maison sur la Côte d’Azur.

En janvier 2018, le ministère public de Genève a de son côté adressé une demande d’entraide aux autorités judiciaires italiennes pour comprendre le cheminement d’un tableau d’Alberto Burri intitulé Sacco 1952, acheté 2,3 millions d’euros en 2011 pour le compte d’un client de Gaglio.

Certaines œuvres d’art poursuivent en tout cas leur tour du monde. En 2015, une statuette de l’artiste Yves Klein, La Victoire de Samothrace, achetée par Gaglio 70 000 euros, en juin 2007 à Paris, par l’intermédiaire d’une autre de ses sociétés à Belize, est réapparue à New York lors d’une vente Sotheby’s. Ce jour-là, elle a été vendue 200 000 dollars. Sans que l’on sache jamais comment elle a pu passer de main en main.

Sacco 1952 d’Alberto Burri et La Victoire de Samothrace d’Yves Klein. © Tornabuoni Art, Sotheby's

Enquête : Antton Rouget
Réalisation web : Donatien Huet
Image de couverture : Le siège de la banque Hottinger à Zurich (Suisse), en 2015. © Arnd Wiegmann/Reuters

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Boîte noire

Nous avons enquêté pendant plusieurs semaines sur les activités de Fabien Gaglio. Sollicité directement et par l’intermédiaire de son avocat, ce dernier n’a pas répondu à nos questions. Son épouse Fanny Gaglio n’a elle non plus pas donné suite à nos demandes d’explication.

Les personnes citées dans l’article nous ont répondu directement ou par l’entremise de leurs avocats. Jean-François de Clermont-Tonnerre nous a rencontré en compagnie de son avocat. Il a précisé certaines de ses réponses par écrit.