Enquête sur une société bouleversée

Liban, le pays qui danse sur un volcan

Par Joseph Confavreux, Lucie Delaporte et Amélie Poinssot

Scrollez…

Comment peut-il tenir encore ? Pourquoi ce petit État, coincé entre Israël et la Syrie, où débordent tous les tumultes d’un Proche-Orient ravagé par la guerre, n’a-t-il pas sombré à son tour ? Comment encaisser une augmentation soudaine de près de 30 % de sa population avec l’installation d’1,5 à 2 millions de réfugiés syriens depuis 2011 ? Comme si la France s’était peuplée en cinq ans de 20 millions de Suisses et Wallons fuyant une guerre…

Le Liban est un « homme suspendu dans le vide au 12e étage, dont tout le monde attend qu’il tombe ; et il continue », nous expliquait récemment le coordonnateur humanitaire de l’ONU à Beyrouth. Et il continue en s’adaptant aux fracas de la région, improvisant, inventant, changeant à une vitesse telle que ses habitants comme sa classe politique n’ont souvent pas conscience de l’ampleur des bouleversements en cours. « Au Liban, tout prend une forme exacerbée, ce qui en fait un laboratoire intéressant... pour les gens qui n’y habitent pas », ironise un ancien ministre du travail.

Le pays a été radicalement transformé par six ans de guerre à ses portes et l’afflux massif de réfugiés. Mais les solidarités – ou clientélismes – communautaires, le souvenir traumatique de la guerre civile (1975-1990) et le consensus national pour ne pas replonger dans la violence contribuent à le maintenir debout. Son ouverture au monde et l’intérêt des puissances régionales ou internationales à y conserver une situation pacifiée aident aussi à la stabilité.

« Dans cette partie du monde si conflictuelle, le Liban montre qu’il est possible de vivre et travailler ensemble », assurait la cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, lors d’une rencontre récente avec le premier ministre Saad Hariri. L’Occident veut se rassurer sur l’avenir d’un Liban mosaïque remis de sa guerre. Il serait même susceptible de constituer un exemple pour le relèvement de la Syrie ou de l’Irak… Cette volonté de croire à un « miracle » libanais sous-estime les mutations aussi rapides que violentes qu’a connues le pays, de la plaine de la Bekaa au Sud-Liban. C’est ce Liban en équilibre sur un fil qu’ont parcouru Joseph Confavreux, Lucie Delaporte et Amélie Poinssot.

Chapitre 1

La guerre, une voisine omniprésente

Les traces de la guerre civile libanaise n’avaient pas fini de s’effacer que celles du conflit syrien sont apparues. Check-points omniprésents, hommes en armes et en treillis partout dans les rues, attentats et tentatives d’attentats, à l’instar des 43 victimes du 12 novembre 2015, tuées à Beyrouth la veille des attaques de Paris, ou de la tentative avortée au café Costa de la rue Hamra, dans le centre-ville de la capitale, fin janvier 2017… « La guerre est présente dans toutes nos discussions. On est horrifié. Les familles de la région sont rarement cantonnées dans un pays. Nous avons des parents au Liban, en Syrie, en Palestine », explique Liliane Kfoury, sociologue à l’université Saint-Joseph.

Si on est encore loin de la terrible déchirure de 1975-1990* En quinze années, la guerre civile au Liban a fait de 150 000 à 200 000 morts sur une population de 3 millions d’habitants., le conflit en Syrie prélève son lot régulier de victimes libanaises, depuis que le Hezbollah, à la fois parti politique et force armée, s’est engagé en soutien au régime de Bachar al-Assad. Combien de morts ? « Le Hezbollah ne publie pas de chiffres, mais je lis comme vous dans la presse des estimations allant de 1 000 à 2 000 martyrs », répond le cheikh Saddeq Naboulsi, membre influent du parti, rencontré à Sidon, dans le sud du Liban.

À Beyrouth, dans le fief du Hezbollah que constitue la banlieue sud, il a fallu aménager un endroit dédié aux combattants libanais morts en Syrie. Une centaine de tombes s’alignent déjà dans cet espace qui porte le nom de Zeinab, la petite-fille du prophète, dont le tombeau dans la banlieue de Damas a servi à justifier l’engagement du parti libanais dans la guerre syrienne, au nom de la défense des lieux saints du chiisme.

C’est ici que se rend quotidiennement Oum Mohamed, sur la tombe de son fils Imad Ballout. « C’est le plus jeune des martyrs de Syrie, explique-t-elle avec ferveur. Il avait seulement 16 ans et 9 mois quand il a été tué à Zabadani. Il avait combattu partout, à Alep, à Palmyre, à Idlib, depuis l’âge de 15 ans. À l’âge où les garçons jouent au foot ou à la Playstation, il rédigeait son testament. Depuis sa mort, je vais d’obscurité en obscurité. » Mais, ajoute-t-elle en montrant sur son téléphone une image de son fils souriant, le pied posé sur la tête d’un cadavre de djihadiste, « ma peine est aussi immense que ma fierté. Il était croyant, cultivé, engagé et il est mort pur. Tous ces jeunes sont morts pour défendre leur religion et leur pays ».

Son engagement aux côtés du régime de Bachar al-Assad – alors même que l’État libanais ne fait pas partie des négociations internationales sur la Syrie –, le Hezbollah le justifie par la nécessité de se protéger contre les djihadistes antichiites. Mais il s’inscrit aussi dans un contexte régional où la stratégie iranienne pèse de tout son poids. « Le Hezbollah ne peut agir ni contre Israël ni en Syrie sans le feu vert de l’imam Khamenei », juge ainsi la chercheuse Erminia Chiara Calabrese, qui vient de publier une ethnographie de la banlieue sud de la capitale libanaise.

Plus on va s’approcher d’une paix en Syrie et plus on va s’approcher d’une nouvelle guerre avec Israël.

L’Iran se sert de son protégé libanais comme du chaînon essentiel d’un axe chiite Téhéran-Damas-Beyrouth, mais aussi comme d'une épée de Damoclès pesant sur les frontières d’Israël. Même s’il affirme que le Hezbollah ne prendra pas une telle initiative, le cheikh Saddeq Naboulsi juge qu’une guerre prochaine avec Israël est probable : « Plus on va s’approcher d’une paix en Syrie et plus on va s’approcher d’une nouvelle guerre avec Israël. » C’est d’ailleurs la première fois que le Hezbollah, que beaucoup de Libanais ne désignent plus que sous le nom de « Résistance » depuis la guerre victorieuse de 2006 contre Israël, s’est projeté hors des frontières du Liban en intervenant en Syrie.

Loin de la tectonique géopolitique, Mostafa Fahs est un des rares chiites membres de la coalition antisyrienne dite du « 14 mars », aujourd’hui mal en point. Il souligne ce que l’engagement au sein du Hezbollah procure aux classes populaires libanaises : « Il faut être conscient que ces tombes de martyrs du Hezbollah sont remplies d’enfants de familles défavorisées. Les combattants morts au combat sont élevés au rang de martyrs, ce qui entraîne toute la famille dans une forme d’ascension sociale qui aide à surmonter la perte. »

Face au Hezbollah, les voix discordantes se font rares

Que ce soit dans les fiefs du Hezbollah, chez les chrétiens, menacés dans toute la région par les djihadistes et rassurés que les frontières libanaises soient tenues par les troupes du parti chiite, ou même dans les milieux sunnites, on ne trouve que quelques rares voix discordantes pour reprocher au Hezbollah de s’être impliqué en Syrie, et d’avoir ainsi « ramené la guerre au Liban », comme le dit la chercheuse Erminia Chiara Calabrese. Pourtant beaucoup jugent que, sans cette intervention, la guerre syrienne serait arrivée jusqu’au littoral libanais. Et les élites ont à l’esprit les ravages de la guerre intralibanaise de 1975-1990 : une radicalisation de leurs antagonismes confessionnels serait une nouvelle course à l’abîme, dans un contexte régional incendiaire.

Des drapeaux du Hezbollah et des portraits de combattants martyrs bordent la route qui file entre Beyrouth et le Liban-Sud.

Pour le politologue Lokman Slim, opposant chiite au Hezbollah, la manière dont la guerre en Syrie est malgré tout tenue à distance et vécue en sourdine est également liée au fait qu’il ne faut pas « parler de la guerre seulement à travers les combattants. La guerre est aussi une industrie. Combien de personnes ont trouvé du travail grâce à la guerre en Syrie ? Des milliers d’emplois ont été créés et ont absorbé une partie du chômage chiite. La guerre, ce n’est pas seulement la destruction, c’est aussi la construction d’infrastructures, d’hôpitaux, d’usines… »

Les effets de la guerre en Syrie ont accentué les difficultés économiques du Liban. Pour Jihad Yazigi, un Syrien chrétien, comme son prénom ne l’indique pas à une oreille européenne, qui anime depuis le début des années 2000 le portail Syrian Report« l’impact est négatif et important. Le Liban exportait beaucoup vers le Golfe en passant par la Syrie et la Jordanie, ce qui n’est plus possible. Et les importations et le tourisme en provenance du Golfe ont connu une baisse drastique ».

Charbel Nahas, ancien ministre des télécommunications et du travail, est encore plus sombre : « Le Liban est devenu une île. Il n’est plus atteignable que par mer ou par air. La société change tellement radicalement qu’il existe un déni silencieux. On est en train de glisser vers la structure sociale d’un pays du Golfe, avec une minorité de nationaux qui s’occupent des affaires publiques et la moitié des cohortes entre 20 et 45 ans à l’étranger, remplacées par une autre population : Africains, Philippins et surtout réfugiés syriens… Le seul moyen de faire tenir une telle société, c’est une inflation policière et sécuritaire. »

Le gouvernement libanais ne traite que les symptômes, pas les causes.

L’omniprésence des hommes en armes est en effet ce qui saute aux yeux du voyageur, dès l’aéroport. « On parle beaucoup de la résilience du Liban, ajoute la chercheuse Agnès Favier, rattachée à l'Institut universitaire européen de Florence. Mais la peur demeure présente car il suffit d’une étincelle pour faire tout flamber. Or l’approche du gouvernement libanais, soutenue par les gouvernements occidentaux, est seulement sécuritaire. Elle ne traite donc que les symptômes et pas les causes. »

Pour le sociologue franco-palestinien Sari Hanafi, qui enseigne à l’Université américaine de Beyrouth, « le Liban demeure très violent. On le présente comme la Suisse de l’Orient, parce qu’il y a des boutiques de luxe sur la Corniche comme sur le lac Léman, mais les Libanais ont oublié d’importer l’État de droit. Les emprisonnements arbitraires et les violations des droits de l’homme sont monnaie courante. Cependant, ce pays est aussi le seul pays de la région où je peux critiquer publiquement la sécurité d’État. »

Le Liban se situe à « un moment historique de sa trajectoire », juge Sari Hanafi. Est-il en train de devenir « un simple balcon sur la Méditerranée que s’est acheté l’Iran », dixit Lokman Slim ? Restera-t-il un « État plus démographique que démocratique, qui se réveille le matin en regardant si ses voisins sont plus nombreux qu’hier », comme le pense Sari Hanafi ? Ou réussira-t-il à puiser dans « son réservoir d’expériences accumulées, souvent en avance sur le reste sur la région, qui pourrait servir de modèle régional », comme se le demande Charbel Nahas ? Une partie des réponses sera liée à la manière dont, après avoir vu des centaines de milliers de Palestiniens s’installer sur son sol en 1948 puis en 1967, il gérera, un demi-siècle plus tard, l’arrivée de plus d’un million de réfugiés syriens…

Chapitre 2

Réfugiés syriens, le nouveau visage du Liban

« Que la paix revienne ! Que la Syrie soit reconstruite avec nos mains ! Que nous puissions revenir dans nos écoles !… » Sur l’estrade d’une salle de classe, une vingtaine d’enfants chantent en s’accompagnant de leurs instruments. C’est l’heure du cours de musique, dans un préfabriqué tout neuf aménagé par une ONG locale, Beyond, à quelques centaines de mètres d’un campement de réfugiés. Financée par des fonds norvégiens, cette organisation apporte du soutien scolaire à des enfants exclus du système libanais et souvent obligés de travailler dans les champs de patates alentour pour que leur famille puisse s’en sortir. Moaz Sofian, un Syrien de 34 ans, est leur professeur. Le regard triste derrière ses yeux clairs, il explique qu’il est le seul de sa famille à vivre au Liban. « Les autres sont restés en Syrie ou sont partis en Arabie saoudite. Je n’ai pas pu les rejoindre, car au moment où j’ai voulu passer la frontière jordanienne, elle a été fermée. »

À Saadnayel, dans la plaine de la Bekaa, des enfants syriens suivent des cours de musique organisés par l’ONG Beyond. Écoutez l'une de leurs compositions.

Nous sommes à Saadnayel, dans la plaine de la Bekaa, dans l’est du Liban. La frontière syrienne n’est qu’à une quinzaine de kilomètres. Ici ont échoué, depuis le printemps 2011 et le début de la révolution syrienne, des dizaines et des dizaines de milliers de personnes en exil. Le Liban ayant refusé la mise en place de camps de réfugiés officiels sous l’égide du HCR, le Haut-Commissariat pour les réfugiés des Nations unies, les campements ont poussé de façon sauvage en différents endroits du pays, régions les plus défavorisées en tête.

En fait de campements, ce sont de petits bidonvilles qui se sont greffés, çà et là, sur les faubourgs des villages de la Bekaa. Le plus souvent, ils ont été aménagés sur des terrains loués à des propriétaires libanais par un Syrien qui fait l’intermédiaire auprès des familles pour recueillir les « loyers » : c’est le « chawish ». Tout un business d’exploitation informel s’est développé.

À Saadnayel, l’emplacement d’une tente de fortune, sur un sol boueux et sans infrastructures sanitaires, peut coûter jusqu’à 120 dollars par mois. Seul objet d’un maigre confort dans ces petits foyers reconstitués : un poêle qui chauffe en continu en cette journée d’hiver. Mais c’est rarement du bois qui brûle. Plutôt des bouts de contreplaqué et autres ersatz de combustibles ramassés ici et là, dans les déchetteries du coin. Femmes et enfants peuplent en majorité ces campements, qui ne cessent de s’étendre. Beaucoup d’hommes sont morts ou croupissent dans les geôles du régime Assad.

Dans la plaine de la Bekaa, les campements ont des allures de bidonville.

Au total, le Liban accueille entre 1,5 million et 2 millions de réfugiés syriens, soit entre un quart et un tiers de la population du pays. Ce ne sont que des estimations. Le premier ministre libanais a choisi, face à la difficulté de gérer politiquement une telle situation, de casser le thermomètre en exigeant que le HCR cesse tout simplement d’enregistrer les Syriens. Tous ces réfugiés ne se retrouvent pas dans des conditions aussi précaires que les campements de la Bekaa. Depuis 2011, beaucoup ont trouvé du travail à Beyrouth, où ils tiennent nombre de magasins, de cafés, de restaurants…

Il y a dix ans, la mendicité n’était pas visible à Beyrouth.

S’il existe une classe moyenne syrienne exilée au Liban, arrivée avant que les conditions d’accueil ne se durcissent drastiquement, la majorité des Syriens restent néanmoins très vulnérables. Non reconnus comme réfugiés par l’État libanais, ils sont pour la plupart sans papiers et donc contraints de travailler au noir. Sans compter tous ceux qui mendient dans la rue – enfants compris –, ceux qui squattent dans les immeubles ravagés par les quinze ans de guerre civile libanaise et laissés en l’état… « Il y a dix ans, la mendicité n’était pas visible à Beyrouth », témoigne Liliane Kfoury, de l’université Saint-Joseph.

Le travail des Syriens n’est pas nouveau dans le pays. Avant que n’éclate la guerre en 2011, ils fournissaient déjà une part importante de la main-d’œuvre immigrée de l’économie libanaise. Le déclenchement du conflit les a poussés à rester, à faire venir leur famille, à s’entasser dans des appartements… Traditionnellement, à Beyrouth, la majorité des concierges sont des Syriens. Ils étaient également nombreux au Liban à travailler dans le bâtiment et dans le secteur agricole.

Cette présence syrienne n’avait cependant pas qu’un caractère économique. Elle a aussi été militaire : jusqu’en 2005, les troupes de Bachar al-Assad occupaient le pays. Les rapports que les Libanais entretiennent avec cette nouvelle population immigrée sont très ambivalents. « Au début, il y avait une sympathie pour les Syriens. Une grande partie de la société libanaise était du côté de la révolution, raconte l’artiste libanaise Chaza Charafeddine, car on la voyait comme la poursuite de notre propre conflit, en 2005, quand nous avons mis fin à l’occupation syrienne du Liban. »

Le tournant se produit en 2013, lorsque les milices libanaises du Hezbollah viennent officiellement appuyer les troupes loyalistes de Damas et que l’État islamique fait son apparition. « À partir de là, les soutiens libanais à l’opposition syrienne se raréfient. Tous les artistes qui avaient trouvé refuge à Beyrouth s’en vont vers l’Europe ou la Turquie. Seuls restent les ouvriers et les très riches », ajoute Chaza Charafeddine.

Chronologie des événements au Liban depuis 2005.

Avant les Syriens, les réfugiés palestiniens

Côté politique, c’est le « déni », estime Agnès Favier, spécialiste de longue date des deux pays. « Le dossier des réfugiés est traité de manière sécuritaire. Il n’y a absolument pas de débat sur les effets que peut avoir la présence de 1,5 à 2 millions de réfugiés sur la société libanaise… alors que parallèlement à ces arrivées, les jeunes Libanais, eux, continuent de partir étudier ou travailler à l’étranger. » En 2016, pour la première fois, il y a eu davantage de naissances chez les réfugiés que chez les Libanais.

Cette façon de détourner les yeux n’est pas nouvelle au Liban. En 1948, puis en 1967, quand les réfugiés palestiniens arrivent en masse dans le pays à la suite de la création d’Israël, puis de la guerre des Six Jours, les dirigeants du pays considèrent la situation comme provisoire. Aucune politique n’est mise en œuvre pour intégrer ou ne serait-ce que légaliser cette population. Aujourd’hui, elle est toujours là : c’est une communauté sans droits civiques ni accès au marché du travail, qui compte près de 400 000 personnes. Et c’est précisément parce que le Liban avait autorisé la construction de camps palestiniens reconnus comme tels par les organisations internationales qu’aujourd’hui il n’en veut plus, de crainte que les Syriens, à l’instar des Palestiniens, ne repartent jamais.

Cette installation de facto se fait paradoxalement dans une certaine tolérance. Le Liban est, de très loin, le pays du Moyen-Orient qui accueille, proportionnellement à sa population, le plus de réfugiés de la guerre en Syrie. Les gens n’ont pas manifesté contre cet accueil. Il n’y a pas d’extrême droite qui surfe sur cette vague. Et, à l’exception de la région de Tripoli (nord-ouest), qui a connu quelques tensions autour de la question des réfugiés, il n’y a pas eu d’explosion de violence contre cette population de déplacés.

En matière scolaire, le Liban a ainsi consenti des efforts considérables, notamment en ouvrant les écoles publiques l’après-midi pour accueillir les réfugiés syriens. Mais il reste beaucoup à faire : les dernières statistiques font état de près de 400 000 enfants syriens en âge d’être scolarisés sur le territoire libanais ; un gros tiers seulement aurait trouvé une place à l’école. « Beaucoup ont perdu des années de scolarisation à cause de la guerre », rappelle Thaera Badran, qui suit le sujet au Centre d’études libanaises.

Le phénomène des réfugiés est perçu comme une fatalité.

Pour l’ancien ministre des télécommunications et du travail Charbel Nahas, cette situation est liée à la forme spécifique de l’État libanais. « Le Liban s’est toujours caractérisé par un État très faible et un encadrement sociétal très fort, à l’inverse des autres pays de la région. Pour faire face à l’afflux de réfugiés, il n’y a tout simplement pas d’institution pour décider quoi que ce soit. Le gouvernement lui-même n’a décidé de rien. Le phénomène des réfugiés est perçu comme une fatalité. »

Même s’il est délicat de jeter la pierre depuis des rivages européens où, à part l’Allemagne, l’accueil des réfugiés syriens est numériquement ridicule, force est de constater qu’un certain racisme s’exprime de plus en plus ouvertement au Liban. Un ministre y a récemment salué la décision de Trump de fermer les frontières américaines aux ressortissants de sept pays, assurant qu’il aurait fallu faire la même chose ici il y a cinq ans. Et la solidarité à l’égard des réfugiés est restée très modeste, si on la compare à celle de la Turquie, par exemple, où la maire de Gaziantep, à la frontière avec la Syrie, organisait elle-même des soupes populaires.

Il n’empêche, face à cet afflux de réfugiés, l’assentiment de la société libanaise l’emporte. Le maillage confessionnel, la logique de clans, le pouvoir de quelques grandes familles : ce qui peut être source de blocages institutionnels insurmontables et de profondes inégalités sociales est aussi ce qui fait du Liban une société ouverte sur l’altérité et habituée à faire avec des conditions de vie et des services sociaux en déshérence. « On cherche à se protéger de l’autre sur un tout petit territoire et, en même temps, on est sans cesse en train de faire des concessions pour continuer de vivre ensemble », glisse l’artiste Chaza Charafeddine.

Chapitre 3

Système D au pays du capitalisme sauvage

Il y a quelques semaines, un vent de panique a soufflé sur la capitale libanaise. La décharge ouverte, en catastrophe, à proximité de l’aéroport de Beyrouth pour répondre à la crise des ordures s’est mise à attirer des milliers de mouettes risquant de provoquer un crash aérien. Prises de cours, les autorités ont invité les habitants à venir chasser les oiseaux menaçants, provoquant selon les associations environnementales un véritable « massacre ».

Pour la première fois, les gens se sont vraiment rendu compte que nous n’avions pas d’État.

Cet épisode surréaliste n’est que le dernier d’une crise des ordures qui dure depuis des années, révélant la faiblesse de l’État, une corruption endémique et les difficultés de la société à se faire entendre. « Avec la crise des ordures, on était arrivé à un point de saturation où chacun commençait à incinérer ses propres déchets. Pour la première fois, les gens se sont vraiment rendu compte que nous n’avions pas d’État », affirme l’urbaniste Mona Fawaz. « On n’arrivait plus à ouvrir la porte parfois tellement il y avait d’ordures. Et puis les gens ont commencé à les brûler eux-mêmes dans la rue », raconte une commerçante du quartier de Hamra, dans le centre de Beyrouth.

Après avoir envisagé les scénarios les plus improbables, comme l’exportation des déchets à l’étranger – Russie notamment – ou leur déplacement dans des villages pauvres du nord du pays, le gouvernement libanais n’a, à ce jour, apporté aucune solution pérenne. « Maintenant, ils mettent les ordures dans la mer et parlent de construire un incinérateur, ce qui serait dévastateur pour l’environnement à cause des rejets toxiques », assure Kessam Kazaf, le directeur de Recycle Beyrouth, une entreprise qui s’est lancé le défi de développer au Liban la culture du recyclage.

La crise des ordures est venue s’ajouter à un quotidien fait de coupures d’électricité et d’eau incessantes, et de routes continuellement engorgées. Bien des Libanais ont le sentiment que leurs infrastructures craquent de tous côtés.

Ibrahim, qui tient un magasin de téléphonie, a son explication. « Ce pays a été fait pour trois millions de Libanais, pas pour six. » La présence massive des réfugiés syriens pèse sur des infrastructures au bord de la rupture mais n’est pas la seule explication. Les immeubles criblés de balles encore visibles dans Beyrouth rappellent que les quinze années de guerre civile ont mis à genoux le pays et détruit en grande partie ses réseaux d’eau et d’électricité. L’offensive israélienne de 2006 dans le sud a également ravagé des kilomètres de routes, des ponts et nombre de réservoirs d’eau. « Mais on a aussi appris pendant la guerre à faire beaucoup tout seuls. C’est moi et mon immeuble, moi et mon balcon. Et d’ailleurs, plus on monte dans l’échelle sociale, plus on essaie de s’en sortir tout seul », raconte un habitant.

« Quatre sources d'électricité »,
« trois factures d'eau »...

Si, dans les années 1950, il y a bien eu des tentatives étatiques de planification, le Liban n’a pas suivi le non-alignement des autres pays arabes et a fait affluer les aides américaines sur un modèle économique ultralibéral. Le développement s’est fait de manière totalement anarchique ; la capitale, alors un des plus importants centres financiers du monde, raflait tous les investissements.

Certains n’y prêtent même plus attention. Les coupures d’électricité par tranches tournantes de trois heures sont le lot quotidien, le réseau public ne parvenant pas à répondre à la demande croissante des habitants. Dans le sous-sol d’un centre commercial qui plonge tout à coup dans le noir, chacun garde son calme. Ici, des générateurs vont prendre le relais. « Il vaut mieux ne pas être coincé dans l’ascenseur », raconte, placide, un client du centre commercial. « Comme beaucoup de Libanais, j’ai quatre sources d’électricité chez moi, explique Joseph Tohme, membre d’un petit parti réformateur créé l’an dernier, « Citoyens et citoyennes dans un État » : EDL – le producteur d’électricité public du Liban –, un générateur de quartier, un générateur propre, et des batteries au cas où… »

La pollution de l’air induite par ces groupes électrogènes qui fonctionnent au diesel – alors même que les véhicules au diesel sont interdits – est, là encore, une bombe à retardement sanitaire que font mine d’ignorer les autorités. Comme souvent au Liban, demain est un autre jour. D’importants gisements de gaz et de pétrole sont inventoriés au large des côtes libanaises mais, entre la tension avec Israël sur ces espaces maritimes et les blocages politiques internes, la perspective de leur exploitation paraît encore lointaine.

Les fonds alloués à la modernisation du réseau sont en grande partie détournés.

Le réseau de distribution d’eau est lui aussi dans un état lamentable et ce malgré des investissements colossaux. Dans ce pays classé par Transparency International comme l’un des plus touchés par la corruption, les fonds alloués à la modernisation du réseau sont, semble-t-il, en grande partie détournés. S’il existe bien un service public de l’eau, il n’est jamais parvenu à couvrir les besoins les plus élémentaires des Libanais. « On reçoit de l’eau deux fois par semaine, mais comme ce n’est pas assez pour remplir notre réservoir, nous achetons à des compagnies de l’eau qu’elles volent à des compagnies d’État, et qui n’est pas non plus tout à fait potable. Il faut encore acheter de l’eau pour boire. On paie trois factures d’eau, finalement », raconte Rawan, jeune étudiante en communication. Dans les vieux immeubles, l’eau qui sort du robinet fait rouiller tous les tuyaux et est très salée. « On a l’impression qu’un poisson va en sortir dès qu’on s’en sert », ironise Hanan Kassab, une enseignante de théâtre.

La capitale libanaise ne cesse de s’étendre sur les montagnes alentour.

Les défaillances du secteur public ont ouvert un juteux marché que se disputent des sociétés de gestion privées protégées par des réseaux politiques. Se loger est aussi devenu un casse-tête dans un pays où le logement social n’existe pas, et pas uniquement à Beyrouth. Pour accéder à la propriété dans la capitale libanaise, il faut pouvoir débourser une petite fortune : le prix du mètre carré peut monter jusqu’à 8 500 dollars. Les loyers ont également explosé ces dernières années. « Le fait que l’économie libanaise soit devenue une économie spéculative rentière, et que le foncier soit très mal taxé, a fait flamber le prix des terrains. Avec toutes les restrictions sur la circulation des flux financiers dans le cadre de la lutte antiterroriste, l’immobilier est devenu une valeur refuge », précise l’urbaniste Mona Fawaz.

La nuit dans certains quartiers de Beyrouth, il n’est ainsi pas rare de voir seulement un ou deux appartements éclairés dans de grands complexes refaits à neuf. Signe visible de cette absence totale de « commun », le littoral est presque entièrement privatisé (une journée à la plage coûte entre 30 et 50 dollars par personne), et il n’y a pas de jardins pour que les enfants jouent ailleurs que dans les arrière-cours d’immeubles sous l’épais lacis de fils électriques sauvages. Un parc, pourtant, a fini par être préservé : le Horsch Beirut (« Bois des pins »), dont l’accès est devenu public à la suite d’une forte mobilisation des riverains lassés des logiques sauvages et claniques qui façonnent l’espace public et la vie politique du Liban.

Chapitre 4

Le timide éveil d’une mobilisation citoyenne

Une étrange atmosphère se dégage du quartier central de Beyrouth. Plus que des Beyrouthins, on y voit surtout de riches Saoudiens et Émiratis déambuler dans ces rues fraîchement reconstruites dans un style faux vieux, naviguant entre boutiques Prada et Louis Vuitton. Jadis cœur battant de la capitale, le centre historique de Beyrouth est devenu un quartier sans âme dont les rares immeubles anciens qui avaient survécu à la guerre ont été passés au bulldozer.

« Souk Beirut » est une immense galerie commerçante construite sur l’emplacement de l’ancien souk de la ville, qui a disparu avec la guerre civile.

Le « souk » de la capitale n’est guère autre chose qu’un centre commercial à ciel ouvert. « Personne ne va là-bas. Ce centre est horrible », dit avec dépit Sima, étudiante de l’Université américaine de Beyrouth, lorsqu’on lui demande s’il lui arrive de sortir dans ce quartier. Les Beyrouthins n’ont pas oublié que pour s’approprier le quartier, Solidere, la société du clan Hariri, a exproprié plus de 30 000 personnes dans des conditions financières pour le moins hasardeuses.

L’immense panneau « Stop Solidere » accroché à la façade de l’ancien hôtel Saint-Georges gâche un peu la vue de la marina qui attire les Libanais aisés dans les casinos et les luxueux restaurants de fruits de mer. Il vient rappeler aux passants les scandales de corruption qui ont entaché la reconstruction de la ville et l’impuissance des habitants spoliés face à une hydre publique-privée qui, jusqu’à ce jour, continue de susciter la crainte.

« Vous puez » s'est essoufflé

En ce sens, le mouvement citoyen baptisé « Vous puez », né de l’exaspération face aux amoncellements d’ordures dans la capitale et qui dénonçait aussi la corruption de la classe politique, a constitué une première. En août 2015, des milliers de Libanais de toutes confessions sont descendus dans la rue pour demander des comptes au gouvernement incapable de répondre à l’urgence sanitaire.

« C’est une campagne issue du peuple. On venait d’horizons différents avec des préoccupations communes. Évidemment, nous n’étions pas très organisés », raconte Lucien Bourjeilhi, l’un des initiateurs du mouvement « Vous puez ». Ce jeune dramaturge et réalisateur de 36 ans explique pourquoi le mouvement s’est rapidement essoufflé. « Nous avons subi des pressions considérables. Quand le gouvernement a vu le nombre de manifestants dans la rue, la classe politique a commencé à avoir peur et le retour de flamme a été terrible. Ils ont commencé à propager de fausses informations selon lesquelles nous serions actionnés par des puissances étrangères », raconte-t-il.

À Beyrouth, les petits boulots sont souvent effectués par une main-d’œuvre immigrée : Éthiopiens, Philippins, Pakistanais… et de plus en plus de Syriens.

Ce qui faisait la force du mouvement, le refus de toute récupération politique et assignation confessionnelle, s’est finalement transformé en talon d’Achille. Comme s’il était impossible de s’affranchir des clivages confessionnels qui continuent de structurer la vie politique libanaise. La mobilisation face à l’intransigeance des autorités et à la violence de la répression a ainsi peu à peu fléchi. Alors que la police a tiré sur les manifestants, faisant de nombreux blessés et provoquant l’indignation dans le pays, le ministre de l’intérieur a refusé de partir. « Quand le gouvernement a sorti la proposition des deux décharges – celle de Costa Brava et celle près de l’aéroport –, nous étions les seuls à dire que c’était une folie. Mais les gens étaient fatigués, ils disaient : Vous critiquez mais quelles sont vos solutions ? », rapporte Lucien Bourjeilhi, lui-même blessé par les forces de l’ordre lors d’une manifestation.

« Le mouvement existe toujours mais nous sommes bannis des médias. Le système est tellement corrompu, rien ne peut venir de lui. Même ceux qui voudraient en sortir ne le peuvent pas : c’est comme une mafia », poursuit le dramaturge, dont les œuvres traitant de la déliquescence des élites politiques sont régulièrement censurées. « Nous avons fait il y a quelques semaines une action coup de poing contre la décharge située près de l’aéroport, les forces de l’ordre ont empêché les journalistes d’approcher. Finalement, personne n’en a parlé », dit avec amertume cet artiste, qui regrette que les médias libanais soient de moins en moins libres.

Le gouvernement a réussi à manipuler, diviser et intimider.

« Ce gouvernement est constitué par la mafia des seigneurs de la guerre civile qui se distribuent les postes. Ils ont tous les mains sales et ils ont beaucoup plus d’expérience que ces jeunes qu’ils ont réussi à manipuler, diviser ou intimider », renchérit Mona Fawaz, par ailleurs candidate sur la liste de Beyrouth Madinati (« Beyrouth ma ville »), un mouvement créé dans le sillage des mobilisations pour bousculer le jeu politique traditionnel aux élections municipales, l’an dernier. « Je crois aussi que, après ce qui s’est passé au lendemain des printemps arabes dans beaucoup de pays, les gens ont eu un peu peur. Le slogan de Vous puez était dehors. Là, certains se sont dit d’accord, mais what’s next ? Quelles sont les alternatives ? », souligne l’urbaniste.

Beyrouth Madinati a aussi su capter le soutien de plusieurs mouvements qui militaient depuis longtemps pour des élections transparentes et la fin d’un système féodal mâtiné de confessionnalisme. Une génération de citoyens ne se reconnaît dans aucun parti existant. Toutes sortes de questions (le prix des logements, les transports publics, le bétonnage du littoral ou encore la pauvreté urbaine) sont enfin mises à l’agenda, alors que la classe politique n’avait, jusque-là, jamais daigné s’y intéresser.

Dans le nouveau centre de Beyrouth, une gigantesque mosquée est également sortie de terre. C’est là que repose Rafiq Hariri, assassiné en 2005.

« C’est la plus grande réussite de ce mouvement et cela a donné de l’espoir à beaucoup de gens qui se disaient qu’on parlait enfin des problèmes qui les préoccupaient au quotidien », assure l’urbaniste Mona Fawaz. Sa liste a certes perdu les élections municipales dans la capitale, face aux forces politiques traditionnelles réunies en un même bloc, mais elle a fait un score très honorable d’environ 40 % des voix.

Le mouvement, porté par des intellectuels et des chercheurs, a aussi eu du mal à toucher l’électorat populaire. « Nous avons essayé de sortir de notre petit milieu en allant chercher, par exemple, un pêcheur pour notre liste. Mais nous ne l’avons pas fait suffisamment. Un exemple : il n’y avait sur la liste aucune femme voilée alors que la moitié des femmes libanaises le sont. Nous avons échoué à faire accepter l’idée qu’on pouvait être religieux sans être des représentants des partis politiques [confessionnalisés – ndlr]. Cela a été une énorme erreur », raconte Mona Fawaz.

Divers mouvements « Madinati » ont émergé dans les autres grandes villes du pays prouvant que nombre de Libanais étouffent dans le système politique actuel. La division a pourtant gagné le parti autour de sa constitution en formation de niveau national ou de niveau local, laissant chez certains chefs de file beaucoup d’amertume. L’ancien ministre des télécommunications et du travail Charbel Nahas est plus sévère encore : « Ces mouvements de la société civile finissent par ressembler au système confessionnel et à sa dépolitisation, en segmentant les luttes et en s’avérant incapables de construire des alliances. »

La classe politique ici, c’est comme téléphoner à un mort.

Malgré les nouvelles perspectives qu’ont fait naître ces mouvements, difficile de ne pas être gagné par le fatalisme. « La loi est faite pour que ces mouvements ne puissent pas gagner. Il faut avoir un très gros parti politique, très bien financé pour espérer remporter une élection », dénonce Lucien Bourjeilhi, qui rappelle un proverbe libanais : « La classe politique ici, c’est comme téléphoner à un mort. »

La législation libanaise rend par ailleurs la formation de collectifs ou d’associations particulièrement complexe. De quoi décourager les volontés, même les plus entreprenantes… Cette mobilisation citoyenne qui a connu son apogée à l’occasion des élections municipales est restée en outre essentiellement concentrée sur des enjeux d’urbanisme. Déni ou aveuglement, elle ne s’est pas tournée vers l’accueil des réfugiés de la guerre en Syrie. Quant aux reconfigurations récentes des mouvements sociaux, qui ont vu notamment la création d’un syndicat d’employées de maison immigrées, elles ne sont pas non plus parvenues à percer le plafond de verre d’un système politique et confessionnel bloqué.

Chapitre 5

Un système politique verrouillé et immobile

Ce dimanche matin, une vingtaine de jeunes Libanais s’activent dans une église détruite lors de la guerre civile. Accompagnés par une sono à plein volume, ils évacuent des tonnes de gravats. C’est la première fois qu’ils s’attellent à la restauration de Saint-Vincent-de-Paul, dressée sur une minuscule parcelle encerclée par les buildings clinquants et les chantiers de construction de la société Solidere, qui redessine, depuis les années 1990, un centre de Beyrouth luxueux et aseptisé. L’objectif de ces jeunes catholiques est de pouvoir célébrer une première messe début avril, puis de lancer un appel aux dons pour financer la reconstruction de l’église.

De jeunes catholiques s'attellent à la restauration de l'église Saint-Vincent-de-Paul, à Beyrouth.

Saïd, 32 ans, se souvient de la guerre civile qu’il a vécue enfant. Pour lui, c’est du passé, « il n’y a pas de problème entre musulmans et chrétiens aujourd’hui. Le problème, ce sont les responsables politiques. Ce sont eux qui attisent les tensions. Espérons qu’avec l’arrivée du nouveau président, les choses vont s’améliorer… ».

Des législatives prévues en mai

Le nouveau président est l’ex-général Michel Aoun. Pas franchement un novice sur la scène politique libanaise, mais un vieux monsieur ayant eu un rôle clef pendant la guerre civile. Après une longue traversée du désert, il a fait son retour à l’automne dernier pour prendre la tête du pays, embourbé dans un vide institutionnel. Pendant deux ans et demi, les différentes formations politiques représentées au Parlement se sont avérées incapables de s’accorder sur un candidat à la fonction présidentielle, tandis que les élections législatives n’ont cessé d’être repoussées depuis 2013. Aux dernières nouvelles, elles devraient avoir lieu en mai prochain…

Coincé par un système rigide de représentation confessionnelle et empêtré dans de multiples crises, au premier rang desquelles le conflit syrien, l’échiquier politique libanais était traversé par de profondes divisions. L’enchaînement de victoires militaires du camp Assad, dû à l’appui des bombardiers russes et des milices chiites de la région, a précipité une clarification politique. L’accord, in fine, sur le nom du président fin octobre 2016 a abouti en décembre à la formation d’un exécutif à dominante pro-Hezbollah et favorable au régime de Damas. Pour le chrétien Michel Aoun, qui avait dû fuir le pays sous le feu de l’artillerie de Damas en 1990, c’est un revirement complet : le même homme avait pris, à la fin de la guerre civile, la tête du combat pour le départ des troupes syriennes du Liban…

Sur une route du Liban-Sud, une affiche parmi de nombreuses autres rend hommage à la communauté chiite.

La composition du gouvernement libanais n’est pas que le reflet du rapport de force en Syrie. Elle est aussi le fruit d’une réconciliation entre les frères ennemis, chrétiens du courant aouniste et des Forces libanaises de Samir Geagea, comme de l’opportunisme du camp druze, mené par Walid Joumblatt. Il marque, enfin, la levée du principal clivage politique de cette dernière décennie. Depuis l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafiq Hariri, le 14 février 2005, le monde politique libanais se répartissait en effet en deux camps : celui dit du 8 mars (date de la première manifestation après l’assassinat de Hariri, qui avait mobilisé plutôt dans les rangs de la communauté chiite et s’opposait à l’ingérence occidentale) et celui dit du 14 mars (date de la contre-manifestation suivante, qui avait rassemblé davantage des côtés chrétien, druze et sunnite, et réclamait le retrait des troupes syriennes du pays). « Cette opposition n’existe plus, assure l’ancien ministre Charbel Nahas. Elle a surtout existé dans la tête de la population. Mais chez les acteurs politiques, on a en réalité assisté à un recentrage, un bétonnage des alliances pour que chacun conserve son poste. »

Participer au gouvernement aux côtés du Hezbollah est une humiliation pour Hariri.

Après six ans de guerre en Syrie et fort de l’expérience de ses propres années de conflit, le Liban a opté pour le consensus – quitte à avaler d’énormes couleuvres. À l’exception d’Ashraf Rifi, ancien ministre de la justice, aucune personnalité politique ne tient aujourd’hui de discours anti-Assad. De son côté, pour retrouver le poste de premier ministre, Saad Hariri a été obligé de passer un accord avec ceux qui ont très probablement commandité l’assassinat de son père Rafiq… « Participer au gouvernement aux côtés du Hezbollah est une humiliation pour Hariri », le juge sociologue Sari Hanafi.

Si la question de la nouvelle relation à établir avec Damas est aujourd’hui tranchée, un frein de taille bloque toujours les réformes politiques : c’est le système lui-même, qui repose sur un multiconfessionnalisme rigide. Tous les postes d’élus sont répartis en fonction des appartenances confessionnelles.* La présidence de la République est attribuée à la communauté maronite (chrétienne), la présidence du Parlement aux chiites, le poste de premier ministre aux sunnites. Le Parlement est partagé entre une moitié de sièges chrétiens et une autre de sièges musulmans. Et l’ensemble de l’administration et des postes de l’éducation nationale répond à une logique de quotas pour tenir compte des 18 communautés officiellement reconnues par l’État libanais. Ce système, peu regardant sur la compétence, favorise les pratiques clientélistes et la corruption. Pour Sari Hanafi, « le grand enjeu de la politique libanaise, c’est la répartition des rentes entre communautés. Un exemple : le gisement pétrolier et gazier découvert au large du Liban sera-t-il exploité dans le Nord ou dans le Sud du pays ? Le choix revient à déterminer laquelle des communautés  chrétiens du nord ou chiites du sud – sera favorisée ».

Cette logique institutionnelle se révèle en décalage complet avec la démographie actuelle du Liban, puisqu’elle repose sur le dernier recensement datant de… 1932 ! La communauté chrétienne, notamment, est bien moins importante qu’elle ne l’était à l’époque. Mis en place de façon transitoire en 1943, ce multiconfessionnalisme est critiqué de toutes parts aujourd’hui. Y compris par la Constitution libanaise, qui se donne pour but de l’éliminer, sans préciser par quels moyens… Mais peu de propositions audacieuses émergent pour le réformer en profondeur.

Charbel Nahas, pour qui ce système « fait de veto réciproques » rappelle l’impuissance structurelle de l’Union européenne, fait partie des rares à élaborer des alternatives. Avec son jeune parti « Citoyens et citoyennes dans un État », il a concocté une proposition de nouvelle loi électorale afin de sortir progressivement de ce système, source d’infinis blocages politiques : imposer aux élections de nouvelles listes qui soient sans rapport avec les appartenances confessionnelles. Les électeurs auraient alors le choix de voter soit pour une liste « communautaire », soit pour une liste indépendante permettant un mandat sans médiation confessionnelle.

La représentation d’élus indépendants serait proportionnelle au nombre de voix, faisant de chaque élection à la fois une photographie des rapports de force entre communautés et un référendum sur la structure confessionnelle de la politique du pays, ce qui permettrait « une sortie graduelle de la segmentation ». Le parti a participé l’an dernier aux élections municipales, il a recueilli un score de 7 % sur l’ensemble du pays. « Les municipales n’étaient qu’une mise en route. Notre objectif, c’est le national », assure-t-il, résolu à réformer le système.

On progresse sur les droits des femmes, pas sur le confessionnalisme.

En attendant, on vote au Liban en fonction de son appartenance confessionnelle. Et l’exercice du pouvoir est exclusivement masculin – ministre aux droits des femmes compris, puisque c’est un certain Jean Oghassabian qui occupe le poste. Une seule femme apparaît dans l’exécutif, la secrétaire d’État aux affaires administratives. Au Parlement, on en compte 4 sur 128 députés, soit l’un des taux de représentation les plus faibles de tout le monde arabe. Traditionnellement, au Liban, les « femmes de » s’occupent des bonnes œuvres. Il n’est pas rare de voir une femme de ministre à la tête d’une fondation de charité… Cet aspect, pourtant, pourrait évoluer plus rapidement que le verrou confessionnel, estime l’artiste Chaza Charafeddine : « On progresse sur les droits des femmes et leur place dans la société. La situation n’est pas complètement désespérée, alors que je n’y crois pas du tout pour ce qui est du confessionnalisme, je ne vois pas comment cela pourrait changer. »

Réformer le système confessionnel, au fond, fait peur dans un pays qui a connu une guerre fratricide de quinze ans entre communautés. Réveiller les vieux démons, quand un nouveau conflit éclate à ses portes puis se transforme en bourbier international, est pour le moins risqué… « En 1975, on est entré en guerre avec une facilité incroyable, raconte Joseph Tohme, du parti des « Citoyens et citoyennes dans un État ». Pour bien moins qu’aujourd’hui. Nos élus le savent. Ils n’ont pas un comportement primitif. C’est au contraire assez sophistiqué et rationnel. » La nécessité de la cohabitation l’emporte donc aujourd'hui.

« Personne ne souhaite éliminer la communauté voisine. Les musulmans savent que c’est aux chrétiens que l’on doit les institutions du pays ; les chrétiens s’ennuieraient si les musulmans n’étaient pas là ; et les druzes sont bien contents d’être au centre du jeu politique, alors qu’ils ne représentent qu’une petite minorité sur le plan démographique ! », constate de son côté, non sans humour, Chaza Charafeddine.

Si on veut comprendre comment le Liban tient, il faut le voir non comme un pays normal, mais comme une zone d’influence dont les contours sont sans cesse discutés.

Et si c’était précisément parce que le Liban ne dispose pas des caractéristiques attendues d’un État-nation qu’il parvenait à tenir bon dans une région à feu et à sang ? « Si on veut comprendre comment le Liban tient, il faut le voir non comme un pays normal d’une superficie de 10 000 km², mais comme une zone d’influence dont les contours sont sans cesse discutés », note le politologue Lokman Slim. Base économique pour la reconstruction future de la Syrie, pointe avancée de l’axe chiite voulu par Téhéran, carrefour des services de renseignements du Proche-Orient et lieu de rendez-vous informels pour les conseillers de Damas, le petit pays désormais peuplé par quelque six millions d’individus est redevenu, en quelques années, un espace stratégique pour la région. Si la société libanaise se réfugie dans le déni, une guerre a besoin d’une base arrière. Personne, aujourd’hui, n’a intérêt à un délitement du Liban.

Récit : Joseph Confavreux, Lucie Delaporte et Amélie Poinssot
Photos : Amélie Poinssot
Édition et réalisation web : François Bonnet et Donatien Huet

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