Nouvelle-Calédonie

Au bout du référendum, la paix ou la discorde

Par Carine Fouteau

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C’est un moment historique que s’apprête à vivre la Nouvelle-Calédonie, cette terre française située aux antipodes, à quelques degrés au nord du tropique du Capricorne dans le Pacifique Sud. Pendant seize jours, en plein été austral, Mediapart a sillonné l’archipel du nord au sud et d’est en ouest, évitant les nids-de-poule et les précipitations, à la rencontre de citoyens calédoniens appelés à se prononcer sur l’indépendance au plus tard en novembre 2018.

Ce pays à la végétation luxuriante, traversé par une chaîne montagneuse exploitée pour son nickel, est scindé entre la province Nord et les îles Loyauté, à majorité kanak et indépendantiste, et la province Sud, riche, blanche et loyaliste.

En haut, la situation de la Nouvelle-Calédonie en Océanie ; en bas, les villes et lieux visités ou évoqués par l'envoyée spéciale de Mediapart.

En nous enfonçant à l’intérieur des terres, en compagnie de la journaliste Sabine Jobert, fondatrice du magazine Le Pays, nous avons fait la connaissance de nombreux Kanak, vivant pour la plupart dans des tribus au rythme de la pêche, de la chasse et de la culture de l’igname, du taro et du manioc. Notre route a aussi croisé des descendants de colons européens, ces Caldoches aux allures de cow-boys, installés pour certains en Nouvelle-Calédonie depuis cinq générations.

Chaque récit familial entre en résonance avec l’histoire du pays, marquée par plusieurs décennies de colonisation brutale. Après avoir pris possession de l’île en 1853, la France a chassé les Kanak de leurs terres et les a soumis au travail forcé. La politique d’immigration de peuplement, mise en œuvre jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, s’est traduite par l’arrivée massive de bagnards et de travailleurs venus d’Asie et du Pacifique, à l’origine du métissage progressif des arbres généalogiques.

Sur ce territoire aujourd’hui doté d’institutions politiques propres, l’État français n’exerce plus que les compétences régaliennes. Temps fort du processus de décolonisation, les accords de Matignon-Oudinot (1988), symbolisés par la poignée de main entre Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur, ont mis un terme à quatre années de quasi-guerre civile. Dix ans plus tard, l’accord de Nouméa (1998) a ouvert la voie à une période d’apaisement et de réconciliation.

À la recherche d’un « destin commun », Kanak et Caldoches continuent de panser leurs plaies. Car les tensions restent vives entre indépendantistes et loyalistes. Partout où nous sommes passés, la perspective du référendum fait craindre le retour des violences intercommunautaires. Personne ne s’en cache : la peur resurgit à l’occasion de cette consultation décisive. La moindre étincelle, perçoit-on, risquerait de mettre en péril le fragile équilibre d’une société encore très inégalitaire.

Chapitre 1

L’indépendance vue par les Kanak et les Caldoches

Dès la sortie de Nouméa, la nature puissante prend le dessus. Les habitations s’espacent jusqu’à devenir presque invisibles dans cette végétation tropicale verdoyante grimpant sur les contreforts de l’imposante chaîne montagneuse, aux éclats rouges de nickel, qui structure l’île du nord au sud. Les villages traversés ne se réduisent bientôt plus qu’à quelques bâtiments en enfilade : mairie surmontée des drapeaux kanak et français, station-service, dépôt de machines-outils, épicerie, marché couvert. Et c’est reparti pour des kilomètres de palmiers, de flamboyants et de pins colonnaires, bordant d’interminables plages balayées par les embruns de l’océan Pacifique.

La route bitumée entourant la Grande Terre, l’île principale longue de 500 kilomètres et large de 50 à 60 kilomètres, se transforme aux bifurcations en pistes terreuses par endroits impraticables lorsque les lourdes précipitations font brusquement passer le ciel étale bleu azur au gris anthracite mouvementé. En ce mois de janvier, d’été aux antipodes, et de saison des pluies, la thermomètre descend rarement en dessous de 30 °C, et les fleurs épanouies diffusent à plein leurs odeurs vanillées.

C’est dans l’intérieur du pays – « en brousse », selon l’expression consacrée – qu’on a choisi de passer le plus clair de ce reportage (départ de Paris le 15 janvier, retour le 2 février). Pour prendre la température de la société calédonienne à moins de dix mois du référendum d’autodétermination. Pour donner la parole aux premiers concernés, celles et ceux qui sont appelés à se rendre aux urnes au plus tard en novembre 2018.

Vêtue d’une robe mission orange et vert, une fleur de frangipanier à l’oreille, Louisa Tchaounyane vit dans la tribu d’Oundjo, située non loin de Koné, chef-lieu de la très indépendantiste province Nord. À l’abri d’un auvent, elle assiste à la rénovation du toit en paille du faré, la maison commune. Nous sortons du coffre de la voiture de quoi établir le contact. Après avoir effectué le geste de la coutume, à l’aide d’un billet de banque et d’un morceau d’étoffe appelé manou, auprès du chef et des aînés de la tribu, la parole se libère, la discussion peut s’engager.

Du haut de ses 63 ans, Louisa mesure l’ampleur de l’enjeu. « C’est un moment historique. On ne sait pas où on met les pieds. On l’a longtemps voulue, maintenant c’est là, devant nous, la possibilité de l’indépendance. Ce qui fait peur, c’est qu’il n’y aura pas de retour en arrière. Si on saute, c’est fini, on ne pourra pas revenir sur la berge », s’exclame cette pêcheuse de crabes.

Au plus tard en novembre 2018, la Nouvelle-Calédonie décidera de son sort : rester française ou devenir un État souverain. Selon l’article 77 de la Constitution française, la consultation, pour laquelle la question définitive n’est pas encore arrêtée, portera sur le transfert des compétences régaliennes, sur l’accès à un statut international de pleine souveraineté et sur l’organisation de la nationalité.

Les citoyens invités à se prononcer sont principalement les habitants autochtones de l’archipel, les Kanak, dont la présence remonte à environ 3 000 ans, et les Calédoniens d’origine européenne, océanienne et asiatique, dont les ancêtres ont débarqué, pour les premiers, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Soit un corps électoral de 160 000 personnes sur une population de 268 000 habitants.

Les métropolitains, attirés dans les années 2000 par le boom économique du nickel, ressource centrale de l’île, sont pour la plupart exclus : les non-natifs doivent être arrivés en Nouvelle-Calédonie avant le 31 décembre 1994 pour être inscrits. À l’exception des personnes de statut civil coutumier (réservé aux Kanak), celles et ceux qui sont nés sur place doivent justifier d’une résidence de trois ans sur le territoire en apportant la preuve de leurs intérêts « matériels et moraux » dans le pays.

À Nouméa, des métropolitains exclus du référendum

Cette Bretonne d’origine cherchait le soleil. Dans sa belle maison de la vallée des Colons, en plein cœur de Nouméa, Florence a fait construire une piscine d’eau salée aux reflets bleu émeraude rappelant la paradisiaque « piscine » naturelle de l’île des Pins. Elle a déménagé en Nouvelle-Calédonie en 2003 après avoir eu un « coup de cœur », lors d’un voyage, pour ce pays où elle s’est convaincue qu’il ferait bon vivre. Comme la plupart des métropolitains, elle a posé ses bagages à Nouméa, la capitale néo-calédonienne qui concentre dans son agglomération quelque 180 000 des 268 000 habitants de l’archipel.

Auxiliaire de puériculture de formation, elle se met à son compte en reprenant la direction d’une crèche privée. Son quotidien sous les tropiques continue de l’enchanter. Avec l’homme dont elle partage la vie, elle a fait l’acquisition d’un voilier. « On profite du lagon », se réjouit-elle. Mais dans ce ciel bleu sans nuages, un point sensible surgit. « Je vis très mal le fait de ne pas pouvoir voter au référendum », affirme-t-elle. « J’habite ici, je paie mes impôts ici, j’emploie des gens ici. Cette maison, je l’ai achetée, mon avenir est ici », insiste-t-elle.

Bref, elle ne comprend pas pourquoi la liste référendaire exclut les métropolitains installés après le 31 décembre 1994 – ces « zoreilles », comme les surnomment les habitants aux racines plus anciennes. Leur nombre exact n’est pas connu, le recensement comptabilisant dans leur ensemble les « Européens » (34 %) sans les distinguer selon leur nationalité et leur durée de présence sur le territoire. La plupart des fonctionnaires envoyés par l’État pour des durées de deux ans renouvelables une fois sont pour la plupart sur la touche, de même que les retraités de l’armée attirés par la chaleur et les hommes d’affaires venus profiter des facilités fiscales.

Résidant non loin de Boulouparis, à 75 kilomètres au nord de Nouméa, Pascale Rancelot est présente sur le territoire depuis plus longtemps que Florence, mais elle voit les choses différemment. « Quand je suis arrivée en 1996, à la suite d’un licenciement économique, j’étais au courant des tensions. Je savais qu’un référendum devait être organisé pour permettre aux habitants de ce pays de sortir de l’impasse. Je savais que les Kanak et les Caldoches avaient un différend à régler. La consultation de 2018 est la réponse à cette situation. Dès le début, je savais que cette histoire n’était pas vraiment la mienne. » Pour autant, elle se sent plus « calédonienne » que « métropolitaine ».

Cette femme, qui tient un restaurant sur la route remontant vers le nord, repère tout de suite les nouveaux venus. « Quand les gens d’ici passent la porte, ils attendent qu’on les invite à s’asseoir, ils font preuve d’une certaine humilité et de respect. Les “métro”, eux, sont toujours pressés. Ils parlent fort et s’impatientent s’ils ne sont pas servis dans la seconde. »

C’est que cette terre française, située à 20 000 kilomètres de la métropole, n’est pas qu’un lieu de villégiature pour touristes fortunés, malgré ses lagons classés au patrimoine mondial de l’Unesco, son sable blanc et ses cocotiers. Elle a une histoire douloureuse et complexe, faite de violence et de dialogue, de servitude et de lutte, de ségrégation et de métissage.

La restriction du corps électoral est le résultat de la reconnaissance que certains habitants, plus que d’autres, partagent un « destin commun », selon cette notion qui figure au centre de l’accord de Nouméa signé en 1998 entre les indépendantistes, les non-indépendantistes et l’État, dix ans après les accords de Matignon-Oudinot conclus entre Jean-Marie Tjibaou, le leader du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), et Jacques Lafleur, le représentant du Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR). Cette poignée de main historique mit fin aux « événements » de 1984-88, qui désignent quatre années de quasi-guerre civile entre gendarmes, Kanak et Caldoches – Mélanésiens et Calédoniens d’origine européenne, préfèrent dire les loyalistes.

On vit de rien, en cultivant la terre, avec la pêche et la chasse, on n’a besoin de rien d’autre. On n’est pas comme vous

Entourée des autres « mamans » de la tribu, Louisa s’inquiète du devenir de l’aide médicale gratuite et du minimum vieillesse, mais elle penche pour le “oui”, comme une majorité de Kanak. « L’heure est venue », dit-elle simplement, comme sa voisine Hanna Tein, âgée de 76 ans, qui ne parle que le bwatòò et déclare ne pas se sentir française. Louisa traduit ses paroles : « On vit de rien, en cultivant la terre, avec la pêche et la chasse, on n’a besoin de rien d’autre. On n’est pas comme vous. »

Dans les tribus, beaucoup d’habitants disent manquer d’informations sur cette consultation déterminante pour l’avenir du pays. Depuis les élections législatives de 2017, le débat sur l’indépendance s’est imposé dans l’espace public. Les hommes politiques des deux camps s’invectivent par médias interposés, mais la mobilisation sur le terrain tarde, alors que l’échéance approche.

Réuni les 3 et 4 février 2018 en congrès à Poum, à la pointe nord de la Grande Terre, le FLNKS* Le Front de libération nationale kanak et socialiste regroupe les principaux partis indépendantistes : l’Union calédonienne (UC), le Parti de libération kanak (Palika), l’Union progressiste en Mélanésie (UPM) et le Rassemblement démocratique océanien (RDO). a réaffirmé l’ambition politique de l’accession à la pleine souveraineté « dès 2018 ». Ses militants ont confirmé leur souhait de baptiser le nouvel État Kanaky-Nouvelle-Calédonie et se sont engagés à diffuser aussi largement que possible leur « projet de société » décrivant l’après-référendum.

Depuis les accords de Matignon-Oudinot de 1988, puis de Nouméa de 1998, le pays, dans lequel les terres coutumières ont été reconnues insaisissables, incessibles, inaliénables et incommutables, a été divisé en trois provinces : d’un côté, autour de Nouméa, la province Sud, qui représente 74 % de la population, plutôt blanche, riche et anti-indépendantiste, de l’autre la province Nord et les îles Loyauté, en majorité kanak et indépendantiste, où le revenu médian est 2 à 2,5 fois plus bas. Selon une clef de répartition des deniers publics (50 % pour le Sud, 32 % pour le Nord et 18 % pour les îles), une politique de « rééquilibrage » est à l’œuvre, mais les écarts de niveau de vie restent importants et la prééminence économique du Sud continue d’être considérable.

En trente ans, de nombreuses compétences ont été transférées par l’État français à la Nouvelle-Calédonie, de telle sorte que ce pays bénéficie, au sein de la France, d’un statut totalement dérogatoire, lui offrant davantage d’autonomie que n’en disposent les départements et territoires d’outre-mer. Ne restent plus désormais à la charge de la métropole que les compétences régaliennes (justice, ordre public, défense, affaires étrangères et monnaie). Le taux de croissance a atteint + 1,4 % en 2015, après plusieurs années fastes autour de + 3,6 %, et le taux de chômage s’est établi à 14,7 % en 2014, un chiffre peu significatif dans un pays où une partie de la population vit en autosubsistance (consulter les données de l’Institut de la statistique et des études économiques).

Chapitre 2

Le Sud, blanc et loyaliste, s'oppose au Nord et aux îles, à majorité kanak et indépendantiste

Tel un cyclone, le clivage entre indépendantistes et non-indépendantistes emporte tout sur son passage. Dans la province Nord et les îles Loyauté, le “oui” devrait être majoritaire.

Les couleurs politiques des actuelles municipalités des trente-trois communes calédoniennes. Survolez la carte pour en savoir plus.

Sur la côte est de la Grande Terre, encore plus indépendantiste que la côte ouest, Hienghène, qui signifie « marcher en pleurant » en langue fwâi, est une petite commune de 2 500 habitants, accrochée aux pieds d’une montagne dévalant à pic dans l’océan sur lequel se découpent de majestueuses roches noires. Sentiment de toucher l’Histoire sur cette terre « kanako-kanak » que la presque totalité des Caldoches ont fuie lors des « événements » des années 1980 : les épouses de Jean-Marie Tjibaou, originaire de cette bourgade, et de son ami Yeiwéné Yeiwéné, originaire de Maré, tués en 1989 un an après les accords de Matignon-Oudinot par Djubelly Wéa, un Kanak d’Ouvéa, sont réunies à l’occasion d’une rencontre sportive. En cette période de grandes vacances, les aînés cherchent à occuper la jeunesse.

Les deux femmes sont attablées en compagnie d’un gendarme de la ville. « Nous nous mettons en marche pour l’indépendance, je souhaite de tout mon cœur que cela se passe bien », affirme Hnadrune Yeiwéné. « Ici, sur la côte est, nous sommes entre nous, entre Kanak. Pour faire l’indépendance, nous devons aller au-delà. À Nouméa, les antagonismes restent forts. Le référendum est un moment important : les urnes trancheront. Nous verrons si les habitants de ce pays sont prêts à vivre ensemble », lance Marie-Claude Tjibaou. « Ceux qui ont profité des accords, ceux qui ont peur, aujourd’hui, ce ne sont pas les gens qui se sont battus, ce sont les autres, ceux qui ont des privilèges. Il reste trop d’injustices dans ce pays », regrette-t-elle.

À quelques kilomètres au sud, toujours sur la côte est, Houaïlou est un village composé de 33 tribus. Diplômé d’une école d’ingénieurs en France, son maire, Pascal Sawa, la trentaine, vit dans la tribu de Warai. Membre de l’Union calédonienne, il s’efforce de convaincre les hésitants : « On leur explique que la transition va être progressive. Après avoir voté dimanche, on ne se lèvera pas lundi dans un monde où tout aura changé », commente-t-il. « Mais il est indispensable que nous mettions en œuvre notre programme indépendantiste, plus égalitaire, qui respecte mieux notre mode de vie kanak. Nous n’avons pas besoin de beaucoup pour vivre. Aujourd’hui, nous consommons trop de télé, trop de voiture, trop de médecin, nous avons abandonné nos champs, nos poulaillers et notre médecine traditionnelle. On ne propose pas de revenir en arrière, mais de retrouver nos fondamentaux, le lien, le respect. Cette société capitaliste individualiste nous a fait du mal. »

Sur la côte ouest, Koné a des airs de ville de pionniers. Cette commune de 7 300 habitants a connu une expansion fulgurante ces dernières années en raison de la construction de l’usine KNS, qui exploite et transforme le nickel du massif du Koniambo. Des lotissements sortent de terre, ainsi qu’un hôpital et bientôt une prison. L’homme fort de la ville est le président de la province Nord, Paul Néaoutyine, qui arbore une imposante barbe blanche. Membre fondateur du Palika, il œuvre, lui aussi, pour le “oui”, un “oui” qui pourrait prendre la forme d’une souveraineté en partenariat avec la France : une fois l’indépendance proclamée, le nouvel État retisserait des liens spécifiques avec l’ancienne puissance coloniale, en plus de ceux, naturels, avec les États du Pacifique.

Paul Néaoutyine est l'incontournable président indépendantiste de la province Nord. Cet économiste de formation explique que la Nouvelle-Calédonie dispose des ressources nécessaires pour garantir sa pleine et entière souveraineté.

Cet homme politique charismatique, élu depuis les élections provinciales de 1999 sur la liste de l’Union nationale pour l’indépendance (UNI), qui rassemble des partisans du Palika, de l’UPM et des représentants de la société civile, est confiant. « L’indépendance est un droit inné », répète-t-il inlassablement, expliquant depuis de longues années que la Nouvelle-Calédonie dispose d’assez de ressources pour se suffire à elle-même.

Le pays, démontre cet économiste de formation, dégage plus de valeurs que ce que la France transfère (environ 150 milliards de francs Pacifique chaque année, soit 1,3 milliard d’euros), notamment pour financer les salaires des fonctionnaires et les contrats de développement. Sans la fuite des capitaux « européens », la Nouvelle-Calédonie aurait les moyens d’organiser son économie, insiste-t-il. Assurée par les indépendantistes, la gestion scrupuleuse de la province Nord est la preuve de la capacité du pays tout entier à subvenir à ses besoins, estime Paul Néaoutyine, qui place le « destin commun » au centre de ses priorités, en faisant travailler main dans la main des personnalités aux origines diverses.

Descendant d’Indonésiens, une communauté traditionnellement loyaliste, Yannick Slamet est premier vice-président de la province Nord, élu sans étiquette partisane sur la liste de l’UNI en 2014. « Je suis devenu indépendantiste, c’est le résultat d’un cheminement. Je n’ai rien d’européen dans mes origines, je suis français par la force des choses, mais quand à l’école on m’a dit que mes ancêtres étaient des Gaulois, ça m’a posé problème ; je ne sais pas si les jeunes d’ici continuent de subir ce postulat. » « Je n’ai jamais cherché mes racines, je ne suis pas retourné en Indonésie, je me sens d’ici, j’ai ma place ici, et personne ne me la prendra. »

Rester français pour garder l’argent, quel manque de dignité ! En Nouvelle-Calédonie, nous vivons bien. Avons-nous vraiment besoin de tendre la main aux contribuables français ? Je ne le crois pas

Ce gestionnaire chargé du budget s’agace de ces anti-indépendantistes qui ne voient la France que comme une manne financière. « Rester français pour garder l’argent, quel manque de dignité ! En Nouvelle-Calédonie, nous vivons bien. Avons-nous vraiment besoin de tendre la main aux contribuables français ? Je ne le crois pas. » Statistiques en main, il explique comment le pays peut s’en sortir. « Certes, nous sommes aujourd’hui dépendants de l’État français, mais nous pouvons nous débrouiller seuls. Il faut imaginer une transition, on ramera, mais on y arrivera. Nous avons des ressources, nous nous réformerons pour mieux utiliser notre argent. La réalité est que ceux qui ont le plus à perdre sont ceux qui ont le plus d’argent. Beaucoup de gens vivent de peu. Ceux-là ne verront pas une grande différence. À certains égards, nous nous sommes habitués à vivre au-dessus de nos moyens. »

C’est une tout autre ambiance qui prévaut à Nouméa, où les vieilles dynasties caldoches conservent leur influence économique et politique. Mais aussi à l’intérieur des terres, à Bourail, dans la province Sud, où vivent des éleveurs de bétail et des agriculteurs d’origine européenne, des descendants de bagnards arrivés sur l’île à la fin du XIXe siècle. Dans cette commune rurale, les propriétaires blancs craignent d’être dépossédés de leurs exploitations, comme lors des « événements ».

Ils n’oublient pas que les premières revendications kanak, dans les années 1970, portaient sur la rétrocession des terres coutumières réquisitionnées par l’administration coloniale. Le processus de restitution est presque achevé. Mais pas complètement. Leur crainte : connaître le sort des pieds-noirs d’Algérie en étant « foutus dehors » par les Kanak – les « indigènes », comme les appellent encore certaines personnes âgées – en cas d’indépendance. Dans cette région aux allures de Far West, le “non” devrait l’emporter haut la main.

Les dynasties caldoches concurrencées par les multinationales

À Nouméa, plus qu’ailleurs en Nouvelle-Calédonie, les inégalités sautent aux yeux. Les villas avec piscine d’un côté, les squats de l’autre. Dans cette ville portuaire qui concentre les pouvoirs politiques et économiques, la jeunesse européenne dorée se mélange peu aux jeunes Kanak. C’est dans les quartiers aisés que sont installées les vieilles dynasties caldoches.

Malgré des mutations en cours liées à la concurrence des multinationales, ces familles continuent de maintenir une emprise sur certains secteurs d’activité : les Ballande, les Pentecost et les Lavoix restent influents dans la distribution et l’import-export, les Magnin dans la santé, les Cheval dans la mine et l’immobilier, les Lafleur dans l’agroalimentaire et diverses industries comme la production de produits ménagers, les Montagnat dans la mine et les Jeandot dans l’imprimerie, la papeterie et la concession d’automobiles. De nombreuses figures de la vie politique locale sont encore issues de ces rangs, à l’image des Lafleur élus d’une génération à l’autre.

Cette mainmise est décrite dans un livre récemment publié aux éditions Karthala, La Nouvelle-Calédonie face à son destin, sous la direction de Séverine Bouard, Jean-Michel Sourisseau, Vincent Geronimi, Séverine Blaise et Laïsa Ro’i. Un chapitre est consacré à ces « oligopoles » dont les racines remontent à la période coloniale. Les rapports de force sont en train d’évoluer, mais les « inerties » persistent, notent les auteurs évoquant la difficulté à obtenir des informations. « Certains intérêts en présence et dotés d’un pouvoir d’influence, à la croisée des champs de l’économique et du politique, ne sont pas forcément enclins à ce que des données sur les marges ou sur le partage de la valeur ajoutée soient totalement disponibles, voire accessibles au public », écrivent-ils.

Conjuguée à l’étroitesse du marché intérieur (faible densité démographique et relatif éloignement géographique), la concentration économique a pour conséquence de faire grimper en flèche les prix des produits de consommation courante. « Nous ne sommes pas dans un pays où une poignée de familles détiendrait l’économie locale : la propriété du capital s’est beaucoup diluée au cours des dernières années », nuance l’historien Ismet Kurtovitch, qui cite le secteur du nickel dans lequel les multinationales comme Glencore, Valé et Eramet ont pris l’ascendant sur les petites entreprises minières calédoniennes.

Dans d’autres domaines comme l’agriculture, l’aquaculture, l’élevage ou le tourisme, les ressources sont partagées entre de multiples sociétés de tailles différentes. Des groupes métropolitains ont aussi investi sur place. « Il faut comparer la propriété des entreprises et l’influence sociale et politique de leurs actionnaires dans ce pays à ce qui se passe dans une ville comme Montpellier, où effectivement une certaine bourgeoisie exerce une certaine influence politique et économique », indique l’historien, qui rappelle que l’enjeu majeur pour la Nouvelle-Calédonie réside dans sa capacité, en cas d’indépendance, à se défaire de son statut d’« économie assistée », lié aux transferts de la France.

L’évocation du référendum provoque des sueurs froides à la maire de Bourail, Brigitte el-Arbi, qui juge que non seulement la Nouvelle-Calédonie s’effondrerait sans l’aide de la France, mais aussi qu’elle doit être « fière » de son histoire française. Elle se rassure en rappelant que les sondages donnent le “oui” perdant à 40 % à l’échelon du pays. Et utilise les exemples repoussoirs du Vanuatu (devenu indépendant en 1980) et de Madagascar (1960) pour convaincre les électeurs de ne pas céder aux sirènes de l’indépendance.

Son adjointe Régina Rieu s’énerve de l’attitude de ces hommes politiques loyalistes qui investissent massivement en France et en Australie, comme s’ils n’avaient pas confiance dans l’avenir du pays, même s’il faut bien remarquer qu’à moins d’un an du référendum, aucun mouvement de panique n’a été observé du côté de l’immobilier par exemple, souvent aux premières loges pour observer les départs de fonds ; elle se moque aussi de ces indépendantistes « milliardaires » qui « pavanent avec leur montre Cartier, leur Lacoste et leur stylo Montblanc ».

Chapitre 3

La peur du retour des violences intercommunautaires

Les discussions avec les uns et les autres, du nord au sud et d’est en ouest, révèlent qu’un sujet préoccupe par-delà l’opposition entre indépendantistes et non-indépendantistes : le risque d’assister au retour des violences intercommunautaires à l’occasion du référendum.

En cas de problème, il ne fait aucun doute que les gens d’ici prendront les armes pour défendre leurs terres et leurs biens

« Ce qui fait peur, c’est qu’ici tout le monde est armé », déclare la maire de Bourail d’un ton alarmiste. Les « événements » sont passés par là : dans les moments les plus tendus, certains propriétaires du village avaient construit des barrages sur la route principale pour contrôler les entrées et les sorties. Ils circulaient, organisés en milice, debout dans les remorques des pick-up, cagoulés, projecteurs et fusils à l’épaule. « En cas de problème, il ne fait aucun doute que les gens d’ici prendront les armes pour défendre leurs terres et leurs biens », prévient-elle.

Comme pour justifier ce comportement, elle dénonce la « jeunesse cannabis alcool », sous-entendu kanak, que « personne ne contrôle ». « À cause de la folie du bingo, de nombreux parents en oublient leurs enfants », regrette-t-elle. Trois « points chauds » lui font dresser les poils sur les bras : « Canala, Thio et Saint-Louis ». « Le danger, c’est qu’ils s’en prennent à nous, qu’ils nous tirent dessus ! À Saint-Louis [en périphérie de Nouméa – ndlr], il ne passe pas quinze jours sans que leurs jeunes ne caillassent les voitures sur la route », renchérit son adjoint à la sécurité Sylvano Abdelkader, fan de ball-trap et descendant de bagnards algériens.

Installé à Nouméa, Élie Poigoune, militant de la première heure en faveur de l’indépendance, fondateur avec Paul Néaoutyine du Palika, est aujourd’hui président de la Ligue des droits de l’homme. Il fait partie, comme Marie-Claude Tjibaou, du comité des sages nommé par Édouard Philippe pour préparer le référendum. Lui aussi appréhende la réaction de ces jeunes qui rejettent la culture européenne et ne se reconnaissent pas dans les droits de l’homme. « Certains hommes politiques, y compris parmi les indépendantistes, soufflent sur les braises. Je ne peux pas cautionner les propos extrémistes car ils nous freinent dans notre projet d’avancer ensemble, ils risquent de nous mener à des affrontements violents. Ce serait terrible si les réflexes de haine et d’exclusion venaient saper un travail de longue haleine de réconciliation », affirme-t-il.

Rencontré par hasard sur un parking à Pouembout, en province Nord, le président de l’UC, désigné porte-parole du FLNKS lors du congrès de Poum, Daniel Goa, entend le même « message virulent » d’une partie de la jeunesse kanak circuler dans les tribus, notamment du côté de Nouméa. « Si le “non” l’emporte, ça pourrait déraper », pronostique ce leader indépendantiste parfois accusé de radicaliser son discours en vue du référendum. Ces jeunes révoltés auxquels il est fait référence dans presque tous les entretiens sont les mêmes qui font la une des journaux à cause des délits de plus en plus visibles qu’ils commettent (vols, incivilités, dégradations). Vivant loin de leur tribu d’origine, ils se retrouvent livrés à eux-mêmes dans la périphérie de Nouméa échappant à tout contrôle de leur « clan » et des partis politiques.

Si ça devait brûler, ce serait à Nouméa. Nous, en brousse, depuis les “événements”, on a appris à vivre ensemble

Mais l’étincelle pourrait tout aussi bien venir du camp adverse. Ex-maire de Bourail pendant trente ans, Jean-Pierre Aïfa, à la recherche de passerelles entre indépendantistes et loyalistes, a la dent dure contre ces « petits Blancs qui ne veulent pas comprendre que les Kanak ne sont pas le diable ». « Les risques de tensions viennent de ces gens de la province Sud, avec leurs “gros sous”, qui agitent le drapeau bleu, blanc, rouge et se sentent plus français que les Français. » « Si ça devait brûler, ce serait à Nouméa. Nous, en brousse, depuis les “événements”, on a appris à vivre ensemble », dit-il.

Sa crainte est que le score du “non” ne soit « trop » élevé. L’après-référendum pourrait alors être difficile à gérer. « Il existerait un risque de radicalisation de groupuscules, en raison d’une part de la déception côté kanak, et d’autre part d’un sentiment de toute-puissance côté européen », estime-t-il. « Une victoire trop nette pourrait donner de mauvaises idées à nos petits fachos », insiste-t-il.

Chapitre 4

Les traces de la colonisation, le métissage et la réconciliation

Le référendum, les « événements », le risque de violence : chaque conversation, au cours de ces seize jours de reportage, ramène à l’histoire coloniale de la Nouvelle-Calédonie, dont les effets restent perceptibles dans les tensions latentes entre Kanak et Caldoches.

Toutes les terres, sur ce territoire, sont en effet peuplées des fantômes des victimes du régime féodal instauré par la France à partir de 1853, à la suite de la prise de possession de l’île par l’amiral Febvrier-Despointes au nom de l’empereur Napoléon III. Elles portent aussi la trace des révoltes qu’elles suscitèrent jusqu’aux « événements ».

De James Cook à l'accord de Nouméa : retour sur plus de deux siècles d'histoire calédonienne.

Sur la côte ouest, entre La Foa et Bourail, s’étend ainsi la plaine vallonnée sur laquelle se déroula en 1878 l’insurrection menée par Ataï, chef du village de Kowalé, décapité par des Kanak de Canala armés par les Français ; plus au nord, vers Koné, une stèle commémore le soulèvement de 1917 au cours duquel le chef Noël, de la tribu de Tiamou, lutta contre l’accaparement des terres et l’enfermement des siens dans des réserves ; de l’autre côté de la chaîne montagneuse, des carcasses de voitures entourées de tissus bariolés marquent l’endroit où moururent, en 1984, « les dix de Hienghène », dont deux frères de Jean-Marie Tjibaou, assassinés par des loyalistes. Lesquels furent pourtant acquittés à l’issue de leur procès, au titre de la légitime défense. Au large, sur l’île d’Ouvéa, sont enterrés les dix-neuf Kanak massacrés lors de l’assaut donné en 1988 par l’armée française pour mettre fin à la prise d’otages de gendarmes. À propos de ce crime d’État, qui coûta également la vie à deux militaires, Jean-Pierre Aïfa, membre du comité des sages, parle du « dernier sursaut de guerre coloniale ». Il y a donc seulement trente ans.

La brutalité de l’époque coloniale se lit sur les visages de cette photo, issue de la collection ADCK, prise aux alentours de 1880, et actuellement exposée au Centre culturel Tjibaou à Nouméa.

Le souvenir de la brutalité de cette période est encore frais dans les esprits. Descendant de bagnards algériens, Jean-Pierre Aïfa, qui répond au surnom de « khalife », est né sur l’île en 1938. Comme tous les hommes et les femmes de son âge, il a vécu la colonisation dans sa chair. « Je suis né enfant de sujet », souligne-t-il. Son père, arrivé en 1897, est décédé en 1945, soit un an avant la fin de l’indigénat. « Certes, j’ai obtenu la citoyenneté française après avoir fait deux ans de service militaire, mais je fais partie de cette génération des “victimes de l’Histoire”. »

De l’histoire personnelle à l’histoire du pays, il n’y a qu’un pas : ce concept de « victimes de l’Histoire » constitue un jalon important dans le rapprochement entre Kanak et Caldoches. Élaboré lors de la table ronde de Nainville-les-Roches, en 1983, entre indépendantistes, loyalistes et représentants de l’État, il contient les prémices du processus décolonial, d’une part en reconnaissant l’existence d’un « peuple kanak », son antériorité sur le sol calédonien et son « droit à l’indépendance », et d’autre part en élargissant ce droit aux « autres ethnies » ayant souffert de la colonisation, parmi lesquelles les descendants de bagnards et de communards, mais aussi les descendants de la main-d’œuvre venue d’Asie et du Pacifique conduite de force pour travailler dans les mines. Ce faisant, il ébauche la constitution d’un « peuple calédonien », dont les contours varieront au fil des ans pour, au bout du compte, représenter les citoyens calédoniens d’aujourd’hui, autorisés à voter au référendum.

Au moment de la révolte d’Ataï, des personnes ont été attrapées. Quand on passe, on entend encore les pleurs

Grâce aux récits des anciens, Reine Pourudu, de la tribu de Netea, reste elle aussi marquée par la mémoire des temps passés. Cette femme de 58 ans vit à une soixantaine de kilomètres au nord de Bourail, dans une vallée de savane de niaoulis et de cordylines, non loin de Poya. Parlant le paicî, elle s’est bâti une maison de tôle et de bois près d’une majestueuse cascade au milieu des bananiers et des manguiers. Fatiguée après une journée de deuil, au cours de laquelle a été enterré un membre de sa tribu, elle raconte qu’elle continue d’éviter de rester trop longtemps sur les terres des éleveurs de la plaine « parce que des Kanak y sont morts ». « Au moment de la révolte d’Ataï, des personnes ont été attrapées. Quand on passe, on entend encore les pleurs. » Elle se souvient qu’un membre de sa famille travaillait pour un colon. « Ce Blanc, un jour, lui a donné de l’alcool, à lui et aux vieux de la tribu. Ils sont tous morts », rapporte-t-elle, soupçonnant un mélange à base de racines de palétuvier, aux effets mortels.

Reine Pourudu vit dans les montagnes non loin de Poya. Elle raconte qu’elle continue d’éviter de rester trop longtemps sur les terres des éleveurs de la plaine « parce que des Kanak y sont morts ».

Issue d’une famille de chefs coutumiers, Reine en veut toujours à l’administration coloniale de leur avoir substitué ses propres chefs. « Ces histoires ne sont pas oubliées, dit-elle. Ces nouveaux chefs administratifs ne respectent plus les gestes sacrés avec les ignames, ils ne respectent pas les endroits tabous », se désole-t-elle. Les dissensions intracommunautaires, fabriquées de toutes pièces par la colonisation, ne sont pas entièrement effacées.

« Nous, les Kanak, on est des rescapés. On a presque disparu », conclut-elle en soupirant. Après avoir été chassés de leurs terres coutumières et réduits en esclavage, les membres de la population kanak, au recensement de 1921, ne représentaient plus que 27 100 personnes, soit 80 % de moins qu’au moment de l’arrivée des Français. Jusque dans les années 1970, la France n’a cessé d’encourager l’émigration vers la Nouvelle-Calédonie pour empêcher les Kanak de devenir majoritaires sur le plan démographique – et donc, potentiellement, électoral.

L’État est parvenu à ses fins puisqu’en 2014, date du dernier recensement (qui autorise les statistiques ethniques, en totale dérogation avec la Constitution française), les Kanak représentent 40 % de la population, les Européens 34 %, les autres communautés du Pacifique 17 % et les Asiatiques 4,5 %. Ce qui limite la possibilité pour les autochtones de faire basculer le référendum du côté de l’indépendance.

Nainville-les-Roches en 1983, Matignon en 1988, Nouméa en 1998 : ce cheminement institutionnel de dialogue et de compromis réciproques a ouvert la voie à la paix et à la réconciliation. La forte prospérité qu’a connue l’île jusqu’à récemment a aussi permis d’atténuer les blessures de l’Histoire. Mais c’est, plus profondément, la réalité des croisements ethniques dans les familles qui a rendu possible ce « destin commun ».

Longtemps cachées, longtemps tues, les origines mélangées sont aujourd’hui revendiquées. Les recherches généalogiques se multiplient pour savoir, côté kanak, qui aurait des ancêtres blancs, et côté caldoche, où l’on retrouve des ascendants kanak. Ce métissage, qui fait de la société calédonienne une société multiculturelle, est désormais considéré comme une force sur laquelle s’appuyer pour avancer. Jean-Pierre Aïfa évoque le cas de Kanak de l’île de Lifou, fiers de mettre en avant leur lien avec la famille Streeter, du nom d’un Américain de Washington débarqué sur l’île en 1870. Des Kanak de Pouébo recherchent des informations sur un aïeul juif déporté d’Algérie. En parallèle, un éleveur de bétail de Bourail, Carol Roy, raconte comment il a tardivement appris qu’un de ses ancêtres était un commerçant espagnol, installé sur la baie avec une Kanak de Canala.

Il n’en reste pas moins que les inégalités ethniques persistent. La colonisation a laissé son empreinte, encore visible en 2018, dans l’éducation, dans l’emploi et dans le logement. À l’entrée des boîtes de nuit aussi. Ainsi, en 2014, 36 % des Kanak âgés de 15 à 64 ans étaient sans diplôme, contre 17 % pour les non-Kanak. Seulement 5 % avaient obtenu un diplôme de l’enseignement supérieur, contre 28 % pour les autres, atteignant le score obtenu par ces derniers il y a… vingt-cinq ans.

« Ces disparités commencent à l’école primaire et augmentent continûment avec le niveau d’étude », note Samuel Gorohouna, maître de conférences en sciences économiques à l’université de Nouvelle-Calédonie et chercheur au laboratoire de recherches juridiques et économiques (Larje). Âgé de 35 ans, il fait partie des rares doctorants kanak de sa génération. « Les formations de bon niveau restent inaccessibles aux Kanak », constate l’anthropologue Alban Bensa. « Par exemple, des femmes qui veulent devenir infirmières, éducatrices, institutrices et qui en affichent toutes les capacités sont souvent orientées vers des formations moins qualifiantes », remarque-t-il, observant la « reconduction d’attitudes coloniales ».

Si ça ne passe pas cette fois-ci, ça passera au prochain coup. Nous, Kanak, nous avons le temps pour nous

C’est donc à partir de ce socle que l’Histoire, de nouveau, va s’écrire cette année. Deux autres référendums sont prévus d’ici à 2022 si le “non” l’emporte cette fois-ci. « L’indépendance, il est temps d’y aller », conclut André Diela, de la tribu d’Oundjo, élu à Voh, cette commune au large de laquelle s’étend dans l’océan l’immense cœur de mangrove rendu célèbre par le photographe Yann Arthus-Bertrand. « Si ça ne passe pas cette fois-ci, ça passera au prochain coup. Nous, Kanak, nous avons le temps pour nous », dit-il. « Les Kanak sont ici chez eux. Nous avons le temps, nous aurons toujours le temps. Nous n’arrêterons jamais de revendiquer notre indépendance », insiste Hnadrune Yeiwéné. Et Marie-Claude Tjibaou d’avertir : « Nous avons élevé nos enfants pour être les fils de leurs pères. »

Récit et photographies : Carine Fouteau
Image de couverture : Patrice Terraz
Infographies et réalisation : Donatien Huet

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