Dans les eaux sales du négoce de pétrole

Or noir et corruption : les aventures de Gunvor et du Kremlin au Congo-Brazzaville

Par Agathe Duparc et Marc Guéniat

Scrollez...

Il était une fois Gunvor, une société de trading de pétrole créée par Guennadi Nikolaevitch Timtchenko, l’un des proches camarades du président russe Vladimir Poutine. Partie de rien, ou presque, la petite structure a installé son siège à Genève en 2003, puis elle a grossi, grossi, jusqu’à s’imposer comme le quatrième négociant privé d’hydrocarbures au monde. À la fin des années 2000, surnommée par certains « Kremlin Oil », elle exportait près d’un tiers du brut russe, devenue le trader attitré des géants pétroliers du pays. C’est alors qu’elle a décidé de partir à la conquête d’autres marchés, avant de jeter son dévolu sur la République du Congo (Congo-Brazzaville), l’un des États les plus pauvres et corrompus de la planète. Entre 2010 et 2012, la firme y décroche un mirobolant contrat pétrolier d’une valeur de 2,2 milliards de dollars – avec à la clé six préfinancements de 125 millions de dollars accordés à la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC), appartenant à l’État congolais – fruit d’âpres négociations.

Public Eye* Anciennement « Déclaration de Berne », cette ONG installée à Lausanne lutte depuis près de cinquante ans contre les ravages de la mondialisation. a enquêté pendant près de deux ans dans les coulisses de ce marché congolais. On y croise des traders tirés à quatre épingles, des banquiers, des intermédiaires douteux, des repris de justice, des politiciens et des ministres.

Cette investigation au long cours s’est faite en collaboration avec Mediapart (lire la Boîte noire à la fin de cette enquête). Sur la base de documents exclusifs et de témoignages recueillis auprès de nombreuses sources, nous avons pu reconstituer les différentes étapes d’un contrat hors normes, parrainé par le Kremlin. Il s’est soldé par une débauche de commissions et toutes sortes de péripéties entre Genève et Brazzaville, donnant finalement lieu à l’ouverture de quatre procédures judiciaires en Suisse – toujours en cours. Avec de très fortes suspicions de versements illicites ayant atterri dans les poches du clan Sassou Nguesso qui règne sur le pays depuis trente-huit ans.

La tâche n’a pas été simple. Dans ce secteur, l’omerta est de rigueur et les personnes qui ont accepté de nous parler ont presque toutes refusé d’être nommées.

L’histoire ressemble à un roman noir et permet une plongée inédite dans les pratiques du secteur. Pour s’implanter au Congo, Gunvor a dû sortir l’artillerie lourde, devenant ainsi l’un des nombreux prédateurs de cet État d’Afrique centrale emblématique de la malédiction des ressources naturelles. Cinquième producteur de brut d’Afrique subsaharienne, le pétrole y génère 74 % des recettes publiques. Mais en dépit d’une décennie de cours élevés du pétrole jusqu’à l’été 2014, plus d’un Congolais sur deux vit dans une situation d’extrême pauvreté, avec un revenu inférieur à 2 dollars par jour. Le pays dirigé par le clan du président Denis Sassou Nguesso échoue à la 159e place (sur 176) du classement de l’indice de perception de la corruption établi par Transparency International.

Le récit que nous vous proposons est une version écourtée et simplifiée du rapport de Public Eye qui sort ce 12 septembre.

Chapitre 1

La corruption saisie en son et en images

« C’est comme ça qu’on pourra soudoyer tout ce qu’on veut, c’est comme ça qu’on réglera tous les cargos. Et c’est également le message qu’on veut faire passer à Denis Christel. » Ce jour de printemps 2014, trois hommes sont attablés dans le restaurant d’un grand hôtel, à proximité des Champs-Élysées. Ils se sont donné rendez-vous pour évoquer un sujet très sensible : comment rémunérer Denis Christel Sassou Nguesso – le fils du président Denis Sassou Nguesso, responsable des ventes de pétrole de l’État – pour relancer un gros contrat pétrolier qui bat alors de l’aile.

La tentative de corruption en vidéo. © Public Eye

Autour de la table, il y a « André », un Congolais à lunettes, chauve comme une boule de billard et qui ponctue la conversation de petits sourires plutôt bonhommes. Il se présente comme « un frère » du fameux Denis Christel alias « Kiki », qui fait la pluie et le beau temps dans le secteur pétrolier congolais. En face de lui, on aperçoit un grand gaillard en chemise bleu clair, sans cravate. C’est Olivier Bazin, un personnage bien connu des milieux de la Françafrique, un baroudeur surnommé « Colonel Mario » déjà mêlé à plusieurs affaires de corruption et blanchiment. À côté de lui, est assis un homme d’une quarantaine d’années avec une fine barbe, vêtu d’un costume sombre. C’est lui qui parle le plus et fait de grands gestes. Il s’agit de B. G., l’un des directeurs du géant Gunvor. Il est chargé au sein du groupe d’ouvrir de nouveaux marchés. Et il est déterminé à convaincre son interlocuteur congolais.

La conversation est animée. En l’écoutant, on passe de l’autre côté du miroir pour entrer dans les arrière-cuisines du négoce de pétrole.

« On n’a pas l’impression d’avoir fauté, ça fait un an et demi [que Gunvor est écarté du Congo – ndlr], se plaint B. G.

C’est ce que vous pensez. L’argent n’est pas arrivé à bon port. Denis Christel ne touchait presque rien, lui répond André.

 C’est ce que m’a dit André au téléphone, le premier truc. Ce qui s’est passé avant, c’est une chose, renchérit Olivier Bazin, laissant penser qu’il est l’instigateur de la rencontre.

On versait des commissions, on était persuadé que tout se passait bien au niveau de la SNPC, insiste B. G.

— Y a pas de problème. Moi je peux vous dire que nous sommes des frères [avec Denis Christel – ndlr]. Je suis là pour voir comment vous comptez gérer ses intérêts, fait valoir André.

Petit un, quand on a pris Gandzion [l’un des intermédiaires dans le précédent contrat de pétrole – ndlr], quand on les a payés, on était persuadés que ça partait majoritairement quelque part, que ça allait à qui de droit », répond B. G.

Circonspect, André le Congolais demande : « Est-ce que vous avez changé vos méthodes de travail ? (...) Je n’aimerais pas qu’on soit mouillés. »

B. G. a une solution qu’il expose en détail : utiliser la société russe Stroytransgas (STG) de Guennadi Timtchenko, l’ami du président Poutine – qui est alors aussi l’un des deux principaux actionnaires de Gunvor – pour signer un contrat avec une « société locale congolaise » dans le cadre de la construction d’un oléoduc alors prévue au Congo-Brazzaville. Et par ce biais verser des dessous-de-table à des officiels congolais, dont le fils du président. L’oléoduc construit par STG sera financé par les cargaisons de pétrole que la SNPC* Créée en 1998, la Société nationale des pétroles assure notamment la commercialisation du pétrole sur le marché international pour le compte de l’État congolais. En vertu des contrats de partage et de production (CPP), l’État et les sociétés pétrolières opérant au Congo (en premier lieu le groupe Total, qui assurait, fin 2011, près de 60 % de la production congolaise via sa filiale Total E&P) se partagent les recettes pétrolières. cédera à Gunvor.

En plus, si c’est validé par le maître Vladimir...

« Pour qu’il y ait absolument zéro, zéro emmerde, il n’y aura aucun lien avec la société qui va enlever le brut, que ce soit Gunvor, Warly [une société offshore affiliée à Gunvor – ndlr] ou autre. Aucun lien », explique-t-il. La raison du recours à une société russe pour effectuer les paiements à la « société locale congolaise » est claire : « Et par rapport à une société suisse ou française, avant d’aller à Moscou (...). Avant encore une fois qu’un juge et tout ça, aille voir une société russe, il faut se lever tôt », s’emporte-t-il, ponctuant sa tirade d’un bras d’honneur. Il termine son argumentation en pointant l’index vers le ciel : « En plus, si c’est validé par le maître Vladimir [Poutine – ndlr]... »

La conversation se poursuit ainsi pendant une trentaine de minutes, évoquant sans tabou la corruption et les petits arrangements. Probablement à quelques mètres de la table, une personne filme et enregistre discrètement la scène en caméra cachée. Qui ? Mystère.

Cette stupéfiante vidéo, dont nous avons pu visionner un large extrait, est aujourd’hui entre les mains de la justice suisse. Elle vaut à B. G., le cadre de Gunvor, d’avoir, en mars 2016, été mis en examen pour « corruption d’agent public étranger ».

L’homme qui était si bravache quand il s’agissait d’imaginer des schémas corruptifs échappant à la justice, s’est finalement retrouvé nez à nez avec Gérard Sautebin, le procureur fédéral du ministère public de la Confédération (MPC, le parquet fédéral suisse). Lors de son audition, ce Français originaire de Toulouse a confirmé l’authenticité de la conversation, faisant valoir que le deal congolais dont il s’agissait n’avait finalement pas vu le jour. Et surprise, il a tenu à disculper son employeur qui, a-t-il expliqué, n’était pas au courant de cette démarche... Son silence avait apparemment été acheté depuis un certain temps.

Six mois après avoir été filmé à son insu, B. G. avait été discrètement poussé à la démission, avec de très solides indemnités à la clé et l’assurance qu’en cas de problèmes, il prendrait tout sur lui. Gunvor vient alors d’apprendre l’existence de la vidéo pirate, avec plusieurs longueurs d’avance sur la justice helvétique et dans des circonstances rocambolesques que nous détaillerons plus bas.

Après une carrière flamboyante, le Toulousain a quitté Genève et le secteur du négoce. Au sein de Gunvor, le coup de balai ne s’arrête pas à B. G. Fin 2014, c’est Jérôme Schurink, le numéro deux du groupe, qui démissionne sans explications. Selon nos informations, son départ serait en partie lié à ces affaires de corruption. Puis en janvier 2015, José Orti, le responsable du département Pétrole brut, est transféré à Singapour. Le desk Afrique, lui, déménage de Genève à Dubaï. Il faut croire que ce grand ménage devait avoir lieu. B. G. n’est, en fin de compte, qu’un des protagonistes d’une saga judiciaire qui avait démarré quatre ans auparavant, en 2012. Car l’épisode de la vidéo se déroule alors qu’une enquête pénale est déjà en cours.

Chapitre 2

Perquisition surprise au siège de Gunvor à Genève

Nous sommes à la mi-janvier 2012. Cette fois-ci, l’action a pour décor Genève et son quartier des affaires au bord du lac Léman. Les fêtes de fin d’année sont terminées. Les banquiers et les traders sont rentrés des stations de sport. Les boutiques de luxe ont décroché leurs décorations de Noël et ce matin-là, au numéro 80-84 de la rue du Rhône dans un immeuble de verre et d’acier, il se passe des choses inhabituelles.

Un reportage sur la perquisition au siège de Gunvor. © RTS

Des hommes de la police fédérale s’engouffrent dans l’ascenseur en marbre noir pour perquisitionner le siège de Gunvor, au dernier étage. Sous le regard interloqué des employés, ils emportent plusieurs cartons de documentation, dont le disque dur du département Afrique, agissant sur ordre du parquet fédéral.

À cette date, tout le monde l’ignore encore, mais Gunvor, l’une des entreprises fleurons de Genève – la plus importante plateforme de négoce de matières premières dans le monde – est depuis trois semaines dans le viseur de la justice. Le gigantesque deal pétrolier de 2,2 milliards de dollars conclu avec le Congo-Brazzaville, ou plutôt les étranges flux bancaires qui l’ont accompagné, ont attiré l’attention des enquêteurs suisses.

C’est à l’automne 2011 que des voyants rouges se sont allumés. Credit Suisse vient d’absorber la banque Clariden Leu. Les nouvelles équipes de « compliance » (conformité juridique) passent au crible certaines relations bancaires. Elles tombent sur une énormité. Elles découvrent qu’en l’espace de quelques mois, plus de 30 millions de dollars de commissions sont arrivés à la Clariden Leu à Genève, sur les comptes de deux intermédiaires rémunérés par Gunvor dans le cadre de ce contrat pétrolier.

Plus encore, l’un de ces « apporteurs d’affaires », un certain Maxime Gandzion, « conseiller spécial » du président Denis Sassou Nguesso dont il est question dans l’accablante vidéo citée plus haut, s’est permis des choses étonnantes. De ce compte, il a effectué des paiements de plusieurs millions de dollars à Hong Kong vers des sociétés dont les ayants droit économiques sont onze ressortissants chinois.

En recourant au système « World Check », une base de données utilisée dans les milieux financiers, Credit Suisse découvre que plusieurs de ces individus sont liés au « crime organisé » ; d’autres ont été condamnés pour des « crimes financiers » ! C’est le cas d’un certain Liu Liang qui, entre mars et juin 2011, a reçu à Hong Kong 160 000 dollars et 1 030 000 euros versés par Petrolia E&P SA, la société offshore de Gandzion.

Credit Suisse prend peur et signale ces faits au Bureau de lutte antiblanchiment à Berne (MROS), lequel transmet le dossier au ministère public de la Confédération, le 20 décembre 2011. À Berne, c’est le procureur Gérard Sautebin – déjà évoqué plus haut dans l’affaire de la vidéo – qui hérite du dossier. Le magistrat francophone décide de bloquer les comptes et ouvre une procédure pénale dirigée contre X pour « soupçon de blanchiment d’argent » en rapport avec de possibles faits de corruption. Il découvre également qu’un employé de Gunvor, P. C., le « business developer » qui s’est occupé du marché congolais, a touché une commission venant de l’un des deux intermédiaires rémunérés par Gunvor... La totalité des fonds séquestrés a été administrée par une petite société de tiers gérants, Swiss Executive Finance.

Bref, l’affaire sent déjà très mauvais. La machine judiciaire est lancée et elle ne s’arrêtera pas : quatre procédures* Une procédure dite principale : ouverte en janvier 2012 contre X pour blanchiment (dans le cadre de celle-ci, l’ancien directeur B. G. a été mis en examen pour corruption d’agent public étranger en mars 2016) ; une procédure ouverte en novembre 2012 sur plainte de Gunvor contre son employé, pour escroquerie ; une procédure ouverte en mars 2013 sur plainte de l’employé contre Gunvor, pour dénonciation calomnieuse ; une procédure ouverte (date inconnue) pour blanchiment, notamment contre les bénéficiaires d’Atis, une société ayant effectué des versements suspects. sont toujours en cours à l’heure où nous publions ces lignes.

L’ascension foudroyante de la société de négoce

À Genève, la nouvelle d’une perquisition chez Gunvor se répand peu à peu. Dans les bars des alentours de la rue du Rhône où les banquiers et les traders se retrouvent autour d’un verre, personne n’en connaît alors les détails, mais on s’accroche à des bribes d’informations. Certains se réjouissent des mésaventures de Gunvor. Car l’ascension foudroyante de la société à Genève en avait agacé plus d’un.

Revenons quelques années en arrière. Nous sommes au début des années 2000. Guennadi Timtchenko, un monsieur souriant et poli, vient de s’installer avec sa femme et ses enfants dans une villa à Cologny, la colline près de Genève appréciée des grandes fortunes. Il est au bénéfice d’un « forfait fiscal », une forme d’imposition réservée aux ultrariches, qui lui interdit en principe de travailler en Suisse. Il a entamé sa carrière à Saint-Pétersbourg, puis en Finlande, aux côtés de plusieurs anciens du KGB – le premier contingent de businessmen autorisés du temps de l’URSS à faire des affaires en Europe occidentale. Lui-même a toujours nié avoir fait partie des services secrets soviétiques.

Au tournant du siècle, il enregistre à Genève deux de ses sociétés de trading de pétrole, dont Gunvor. Il n’existe alors aucune photo du Russe sur Internet, et aucun article de presse n’a jamais été écrit sur lui. Quand fin 2003, le magazine suisse L’Hebdo finit par le débusquer, il se présente alors comme un « simple retraité », écourtant la conversation avec la journaliste – l’une des auteurs de ces lignes – en prétextant avoir « des macaronis sur le feu ». Mais dans les milieux du pétrole, l’homme est déjà connu comme le loup blanc, identifié comme un proche de Vladimir Poutine. On lui prédit un grand avenir.

Et effectivement, en 2007, la « petite » Gunvor enregistrée à Chypre et aux îles Vierges britanniques, qui a grossi à l’ombre des géants étatiques SurgutNeftGaz et Gazprom, est devenue géante. Elle commercialise un tiers des exportations de pétrole russe et son chiffre d’affaires est passé de 5 à 70 milliards de dollars en quelques années ! Trader favori du pouvoir russe, elle a profité du dépeçage de Ioukos, propriété de l’oligarque déchu et emprisonné Mikhaïl Khodorkovski, qui a été absorbée par Rosneft, le géant pétrolier étatique russe. Les médias tentent de lier son succès à la proximité de son cofondateur avec Vladimir Poutine. Ce que Timtchenko nie avec véhémence par l’intermédiaire de ses communicants et avocats.

Guennadi Timtchenko, actionnaire à 43,9 %, est alors officiellement retiré des affaires courantes. Il a placé en première ligne Torbjörn Törnqvist, alias « TT », son fidèle partenaire suédois qui détient lui aussi 43,9 % des parts de Gunvor. Grand sportif, cet homme au crâne rasé et au regard sombre est en quelque sorte son double. Les deux hommes sont inséparables. Ils occupent même des villas mitoyennes à Cologny, où Timtchenko s’est fait construire un court de tennis en sous-sol.

« TT » tient la « boutique » d’une main de fer. C’est lui qui accompagne pas à pas l’expansion et la diversification de Gunvor. Il y a alors urgence à se débarrasser de l’image de trader du Kremlin et à partir à la conquête de nouveaux marchés, l’Afrique par exemple, notamment pour prouver aux banques que la société a pris son envol et qu’elle ne met pas tous ses œufs dans le même panier.

Chapitre 3

De drôles d’apporteurs d’affaires pour conquérir l’Afrique

Gunvor déborde de cash, et il ne lui est pas difficile de recruter les meilleurs spécialistes « africains » de la place. La chasse est ouverte : les salaires annuels proposés peuvent aller jusqu’à 4 millions de dollars, soit alors cinq fois les tarifs en vigueur. En 2006, quatre traders de Totsa, filiale de négoce du groupe Total, sont débauchés. À l’été 2007, le desk Afrique d’une société concurrente, Addax, est décimé : cinq de ses meilleurs éléments rejoignent Gunvor. C’est cette équipe qui chapeautera les opérations au Congo, avec des méthodes plutôt radicales.

Gunvor mettait vraiment le paquet pour avoir des parts de marché.

Car la concurrence est rude. Des maisons comme Glencore, Trafigura, Vitol et Lynx – une petite société que l’on dit proche de « Kiki », le fils du président congolais – interviennent déjà à Brazzaville et sur le continent africain, où elles disposent de solides réseaux. Il faut faire plus et mieux. « Gunvor mettait vraiment le paquet pour avoir des parts de marché et déjà on racontait qu’ils étaient prêts à prendre beaucoup de risques », se souvient un acteur du marché.

Gunvor s’essaie successivement au Nigeria, en Angola et en Côte d’Ivoire, s’appuyant sur des personnages à la réputation douteuse. Dans ces pays, ses succès sont mitigés.

En mars 2008, un premier scandale éclate. Oando, le grand détaillant nigérian de produits pétroliers, accuse Gunvor de lui avoir vendu des cargaisons d'essence frelatée contenant trop d'éthanol. Gunvor est placée sur liste noire par la société importatrice de l’État nigérian, la PPMC. Un accord est finalement trouvé, sans que les affaires ne décollent vraiment.

En Angola, c’est le Français Olivier Bazin alias « Colonel Mario » – l’un des protagonistes de la vidéo pirate évoquée plus haut – qui est actionné. Il rencontre le président José Eduardo Dos Santos en novembre 2007, sans résultat.

En Côte d’Ivoire, grâce à lui, des liens ont été noués avec le président Laurent Gbagbo et des cargos ont été obtenus. Gunvor tentera de travailler avec son successeur, Alassane Ouattara. En avril 2011, entre les deux tours de l’élection présidentielle contestée, alors que les combats font rage entre les partisans des deux camps, le trader parvient à enlever 1,6 million de barils de brut auprès de la Petroci (la compagnie pétrolière ivoirienne). L’argent sera versé ailleurs, permettant au nouveau président de renflouer les caisses de l’État, au moment où il en a cruellement besoin. Mais la lune de miel ne dure pas, à l’exception d’un deal isolé en 2014, orchestré une fois de plus en coulisses par Olivier Bazin, et sur lequel plane un parfum de malversations, comme Mediapart l’a raconté.

Le Congo, terre promise

C’est finalement en direction du Congo-Brazzaville que Gunvor fait porter tous ses efforts. Le bal des « apporteurs d’affaires » peut commencer. Durant plusieurs mois, de 2007 à 2009, des individus hauts en couleur vont se bousculer au portillon.

Gunvor ne dispose alors pas d’un véritable département « compliance » et c’est P. C., le « business developer », qui est chargé de faire le tri entre les escrocs, les affabulateurs et ceux qui sont réellement influents auprès des décideurs congolais, avec l’accord de ses supérieurs. Ce Belge a le contact facile et son intelligence affûtée et synthétique fait l’admiration de ses collègues. Il devient vite le chouchou de la direction, avec le grand privilège de pouvoir parler directement aux actionnaires : Guennadi Timtchenko et « TT » l’emmènent dans leur jet privé lorsque les affaires l’exigent et s’amusent de son audace.

Gunvor est d’abord contacté par Lucien Ebata, un homme d’affaires de la République démocratique du Congo (RDC – Congo-Kinshasa). Alors à la tête d’une minuscule structure, Orion Oil, il prétend pouvoir obtenir des cargos de brut, grâce à ses liens amicaux avec le président congolais. Le contact ne donne rien. Ebata avait pourtant un fort potentiel, puisqu’il s’est imposé comme l’un des protégés du pouvoir congolais, ce qui lui vaut aujourd’hui d’être cité dans la procédure française dite des « Biens mal acquis ».

Puis c’est un ancien étudiant en sciences politiques, lui aussi originaire de la RDC, qui dit pouvoir entrer en contact avec « Kiki », le fils du président Sassou Nguesso. Domicilié à Genève, ce fervent croyant qui va à la messe tous les dimanches est en cheville avec Joseph Olenga Nkoy, ancien ministre des transports de la RDC. Mais l’affaire se dégonfle.

Il propose ensuite de faire intervenir Jean-Pierre Bemba, ancien vice-président de la RDC alors exilé à Bruxelles... et finalement condamné en mars 2016 par la Cour pénale internationale (CPI) pour « crimes de guerre » et « crimes contre l’humanité ». À la fin des années 1990, à la tête du Mouvement de libération du Congo (MLC), ce chef de milice était basé à Gbadolite, dans l’ancien palais présidentiel de Mobutu (nord de la RDC), une région riche en « diamants du sang ». Il était alors proche de la famille Sassou Nguesso.

Bemba promet de débloquer le dossier. Une rencontre a lieu à Bruxelles avec P. C., sans résultats. Quelque temps après, en mai 2008, le Congolais est finalement arrêté sur ordre de la Cour pénale internationale (CPI). En juin 2016, il écope d’une peine de prison de 18 ans pour des massacres commis par sa milice en 2002 et 2003 en République centrafricaine.

Fin 2008, l’espoir renaît avec Marc Emanuelli. Ce Franco-Libanais, personnage jovial, vit au Congo-Brazzaville depuis 1982 et a été proche de feue Édith Sassou Nguesso, l’une des filles du président congolais. Il connaît aussi Edgar Sassou Nguesso, le neveu du président congolais, mis en examen en France dans la procédure des « Biens mal acquis ». Des discussions sont menées avec Torbjörn Törnqvist, et une rencontre avec « Kiki » est organisée au George-V à Paris fin 2008. Mais Emanuelli n’obtiendra finalement « que » deux cargos de fuel et non le contrat de brut dont rêve Gunvor.

Chapitre 4

Gunvor vend au Congo ses connexions avec le Kremlin

C’est un étrange tandem qui va finalement remporter la mise : Maxime Gandzion et Jean-Marc Henry. Ancien conseiller du président gabonais Omar Bongo, Gandzion se présente comme un « expert respecté » dans le secteur des hydrocarbures, devenu « conseiller spécial » auprès du président Sassou Nguesso. Cet homme élégant a derrière lui une carrière de cadre chez Total. Il est issu d’une famille connue à Brazzaville et on le dit proche de « Kiki » et de sa sœur Claudia, qui auraient un temps vécu chez lui au Gabon.

Jean-Marc Henry a un profil moins raffiné. Ce Français a longtemps été propriétaire d’une petite société de sécurité sur la Côte d’Azur, ce qui lui a permis de rencontrer du beau monde. Il s’est constitué un réseau important de VIP, politiciens et businessmen en Afrique, y compris au Congo. Il se pique également de missions humanitaires en Afrique.

Trouver des intermédiaires influents est une chose, mais convaincre les Congolais de traiter avec Gunvor en est une autre. Là où d’autres se sont cassé les dents, Gunvor va proposer une formule originale, avec « une approche géopolitique » qu’aucun de ses concurrents n’a su, ou pu, développer, explique une source.

À cette époque, le milliardaire Guennadi Timtchenko, actionnaire de Gunvor, s’est prétendument retiré des affaires courantes. Ses avocats menacent de poursuivre en justice les médias qui lient son amitié avec Vladimir Poutine au succès de sa société. Mais en coulisses, le Russe continue à s’activer et œuvre au rapprochement entre Moscou et Brazzaville.

En 2009, il se rend dans la capitale congolaise avec son fidèle partenaire Torbjörn Törnqvist. Il y rencontre le président Denis Sassou Nguesso. « C’était la première fois que M. Timtchenko se rendait en Afrique. Étant donné l’ampleur du contrat et sa dimension politique, il fallait qu’il assiste aux réunions », explique une source.

Au palais présidentiel, le potentat congolais témoigne de son intérêt à recevoir « l’appui politique » de la Russie. De plus en plus isolé en Occident, empêtré dans le problème récurrent de la dette étatique et cerné par les scandales de corruption (dont les « Biens mal acquis » en France), le régime a grand besoin d’alliés. C’est ainsi que germe l’idée de signer, en parallèle du contrat pétrolier, un traité de coopération entre les deux pays qui serait le cadre d’un rapprochement avec Vladimir Poutine.

Le président russe Vladimir Poutine invite son homologue congolais Denis Sassou Nguesso à prendre place à ses côtés. Le 13 novembre 2012, les deux hommes conviennent de poursuivre la coopération bilatérale entamée par l’entremise de Gunvor. © Maxim Shipenkov | Reuters

Il est alors promis aux autorités de Brazzaville qu’en signant avec une « structure contrôlée en sous-main par Poutine [Gunvor – ndlr] », elles verraient « s’ouvrir les portes de la Russie pour des accords de coopération économique », poursuit cette source. Moscou s’est aussi engagée à défendre le Congo devant les instances onusiennes, avec « l’assurance d’une protection au niveau du Conseil de sécurité ». « Cette stratégie explique pourquoi Torbjörn Törnqvist et Guennadi Timtchenko se sont tant impliqués », ajoute notre interlocuteur.

Torbjörn Törnqvist est lui aussi sur le pont. Entre 2009 et 2011, le directeur général se déplace à quatre reprises au Congo, reçu également par le président. Dans ses bagages, il emmène les intermédiaires Jean-Marc Henry et Maxime Gandzion, ainsi que le « business developer » P. C.

Les Russes aussi se montrent accueillants

« Il y a eu plusieurs délégations de Congolais reçues à Moscou pour négocier des accords de coopération », indique un interlocuteur. En 2010, Denis Christel Sassou Nguesso, le fils du président, monte à bord du jet privé de Guennadi Timtchenko. Direction Moscou, où une tournée des grands ducs l’attend : champagne, caviar, hôtel de luxe et surtout rencontre avec le ministre de l’énergie d’alors Sergueï Chmatko et avec les PDG des principaux géants russes de l’énergie, Rosneft, Novatek et Gazprom.

Gunvor a le bras long en Russie. Le 31 août 2011, soit quelques mois après le démarrage des affaires de Gunvor au Congo, un accord intergouvernemental de coopération économique entre les deux pays est signé à Moscou. Une délégation composée de Denis Christel Sassou Nguesso, Maxime Gandzion, Jean-Jacques Bouya et Jérôme Koko (le directeur général de la SNPC) est reçue au Kremlin. C’est la consécration. L’accord prévoit que la Russie soutienne « au niveau étatique » les compagnies russes et congolaises qui participeront aux travaux de construction et à la modernisation du complexe pétrolier congolais.

Guennadi Timtchenko a fait en sorte que Stroytransgaz – sa compagnie de construction d’oléoducs évoquée dans la vidéo – obtienne sa part du gâteau. Il est prévu qu’elle construise un oléoduc de produits raffinés reliant Pointe-Noire, Brazzaville et Oyo, long de 897 kilomètres, et financé par les achats de brut de Gunvor.

Un extrait de la lettre où le ministre russe Sergueï Chmatko s’adresse à Jean-Jacques Bouya, le responsable congolais des grands travaux, recommandant avec insistance l’intervention des sociétés Stroytransgaz et Gunvor, alors préposées à la construction d’un oléoduc. © DR

Le 16 mars 2012, le ministre russe de l’énergie, Sergueï Chmatko, évoque cet ouvrage dans une lettre écrite à Jean-Jacques Bouya, ministre congolais des grands travaux. Il propose d’envoyer à Brazzaville une délégation de son ministère, à laquelle se mêleraient des représentants de Stroytransgaz et de Gunvor – qualifiée de « plus importante société de négoce en matière énergétique » – afin de présenter le projet dont le coût est évalué à plus d’un milliard de dollars et qui est « soutenu par la Fédération de Russie », écrit-il.

Cette missive a été rédigée quelques semaines après la perquisition à Genève du siège de Gunvor ! Le ministre Chmatko ne semble pas avoir eu connaissance de la procédure judiciaire ouverte en Suisse, laquelle obligera finalement le négociant à renoncer, du moins durant quelque temps, au mirifique contrat congolais. En juin 2012, le dernier cargo de brut est livré et l’ensemble du dispositif est mis à l’arrêt. Mais jusqu’ici tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Chapitre 5

Irrégularités et commissions mirobolantes à tous les étages

Les portes du Congo-Brazzaville se sont enfin ouvertes. À Genève, Moscou et Brazzaville on sable le champagne ! Les profits vont s’avérer colossaux. Le 1er juin 2010, Gandzion devient officiellement l’agent de Gunvor. Deux jours plus tard, un premier contrat de commercialisation de trois cargaisons de brut est signé avec les Congolais. Le 22 novembre 2010, Jean-Marc Henry décroche à son tour un « service agreement »* Dans le jargon des négociants, un « service agreement » est un contrat rémunérant un intermédiaire. Il est généralement conclu avant l’obtention d’un marché. Si de telles commissions sont licites, la rémunération d’agents publics étrangers (des fonctionnaires ou des décideurs étatiques qui, par leur position, ont la capacité d’avoir une influence sur l’obtention d’un marché) est en revanche prohibée, en vertu de la convention OCDE de 1997 et de la convention onusienne anticorruption de 2003., comme on appelle ces contrats d’apporteurs d’affaires dans le jargon, quelques semaines avant que Gunvor ne décroche le jackpot à Brazzaville.

Le contrat est en effet gigantesque. De janvier 2011 à l’été 2012, Gunvor affrète dix-neuf tankers supplémentaires à Pointe-Noire. Au total, la firme acquiert des barils pour une valeur totale de 2,2 milliards de dollars. Le robinet du « Djéno » – un type de pétrole congolais très convoité – coule à flots, sans que le moindre appel d'offres n'ait été organisé.

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Cette violation de l’article 28 du Code congolais des marchés publics n’émeut personne. Surtout pas Denis Christel Sassou Nguesso, alias « Kiki », qui veille jalousement sur le secteur. Au bout du fil, sa voix est posée et courtoise. Il explique à Public Eye que « le Congo est un État souverain qui peut donc légitimement choisir ses partenaires, comme le font tous les pays » et que tout « s’est fait en toute transparence et en toute légalité ».

En échange de ce contrat pétrolier, la société de Guennadi Timtchenko a aussi accepté de jouer les « banquiers ». La firme a accès au crédit bon marché auprès des plus grands établissements de financement de négoce, alors que l’État congolais, avec sa réputation désastreuse, a toutes les peines à lever des capitaux. En quelques mois, Gunvor accorde six préfinancements de 125 millions de dollars chacun à la Société nationale des pétroles congolais, détenue à 100 % par l’État congolais), soit un total de 750 millions de dollars. Ces millions – en partie empruntés auprès de la BNP Paribas ou provenant des fonds propres de Gunvor – sont gagés sur de futures livraisons de pétrole.

Pour dégager plus de 100 millions de dollars de profits sur l’ensemble de ses activités au Congo, Gunvor a dû procéder à un intense travail de persuasion, en rémunérant grassement ses intermédiaires Gandzion et Henry. Au total, Gunvor débourse 31,9 millions de dollars pour « faciliter » ses affaires, des sommes a priori licites puisque seule la rémunération directe d’agents publics étrangers – ceux qui dans le pays ont pouvoir de décision comme des ministres, des présidents ou leur famille – est interdite par les conventions anticorruption de l’OCDE et de l’ONU.

Les intermédiaires Gandzion et Henry se sont réparti les rôles. Le premier a permis « d’ouvrir les portes de la présidence » où les décisions ministérielles sont validées, comme le raconte une source. Le second s’est occupé du « lobbying auprès des ministres congolais Gilbert Ondongo, chargé des Finances et Jean-Jacques Bouya, chargé des Grands Travaux ». Sur leurs comptes genevois ouverts au nom de sociétés offshore – Petrolia E&P SA au Bélize pour Gandzion et de Armada Trading à Malte pour Jean-Marc Henry –, les commissions vont commencer à pleuvoir.

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Gunvor a pris soin d’assurer ses arrières en intégrant des clauses anticorruption dans les contrats de ses intermédiaires. Ces précautions sont largement cosmétiques.

On paie un intermédiaire et on le met en garde contre l’interdiction de reverser des commissions à des officiels. Ce qu’il fait ensuite de son argent ne nous regarde absolument pas.

« La logique qui prévaut est la suivante : on paie un intermédiaire et on le met en garde contre l’interdiction de reverser des commissions à des officiels. Ce qu’il fait ensuite de son argent ne nous regarde absolument pas », explique ainsi en toute simplicité un professionnel du négoce.

Comme pour lui donner raison, dans la fameuse vidéo évoquée plus haut, B. G. déclare qu’il était persuadé qu’en payant l’intermédiaire Maxime Gandzion, les fonds partaient « majoritairement quelque part, que ça allait à qui de droit », c’est-à-dire à des officiels congolais.

Toutes sortes d’irrégularités se sont déroulées avant que les banquiers ne réagissent. Comme nous l’avons raconté plus haut, c’est seulement en décembre 2011 que Credit Suisse qui vient d’absorber Clariden Leu tire la sonnette d’alarme, déclenchant ainsi l’ouverture d’une procédure pour blanchiment à Berne.

Pendant plusieurs mois, ni la banque ni le négociant lui-même n’ont trouvé rien à redire au fait que Maxime Gandzion, l’agent officiel de Gunvor, touche ses commissions sur des comptes ouverts au nom de... son fils, Yoann, alors âgé de 28 ans et dénué de toute référence dans le monde du pétrole. Le fils encaissait le salaire du père : peut-être s’agissait-il d’une parade pour éviter que le pater familias, trop proche du président Sassou Nguesso, n’entre dans la catégorie des PEP, ces personnes politiquement exposées qui sont soumises à davantage de contrôle au sein des banques.

Des transactions suspectes vers Hong Kong

Clariden Leu a aussi fermé les yeux sur les paiements faits par le jeune Gandzion vers des sociétés à Hong Kong entre février et septembre 2011. Pas moins de 4,7 millions de dollars ont atterri sur les comptes de onze Chinois au profil mafieux.

D’autres transactions tout aussi alarmantes ont eu lieu en mai 2011. Gunvor verse alors 10,6 millions de dollars à une obscure entité domiciliée à Hong Kong, Atis Limited. Cette dernière est elle-même détenue par une offshore des îles Vierges britanniques, qui sert de véhicule à des dizaines de sociétés-écrans dont il n’est pas possible de déterminer les ayants droit économiques.

La justice suisse est toutefois parvenue à mettre en examen pour blanchiment d’argent un Français et un Israélien, décrits comme les animateurs de ce réseau suspect. C’est le Français « David B. qui tire les ficelles », créant ces structures « uniquement dans le but de réaliser des transactions bancaires pour le compte de tiers, en percevant au passage 2 % de commission », explique une source. Pour qui cet homme de paille agissait-il dans le cas d’Atis ? Le lien entre David B. et le pétrole congolais est en tout cas établi, puisqu’en 2010, le Français avait effectué des versements pour le compte de Blaise Elenga, alors le grand manitou des ventes de pétrole congolais avant que « Kiki » ne le remplace.

Dans les milieux du négoce, certains considèrent que travailler au Congo-Brazzaville, c’est obligatoirement s’exposer aux coups tordus et à la corruption. « L’absence d’appel d’offres et l’ampleur des marges que réalisent les négociants expliquent pourquoi nous avons cessé de financer des opérations au Congo », explique un banquier, responsable du financement du négoce d’une grande banque genevoise.

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Mais tous ne sont pas aussi précautionneux. Pour Gunvor et ses banquiers, faire des affaires à Brazzaville se révèle très lucratif. Une source explique ainsi que « le brut congolais, c’est une machine à imprimer des billets de banque ! ». Et de fait, Gunvor a réalisé des marges exceptionnelles. Alors que les prix du pétrole étaient à leur maximum, souvent à plus de 100 $ le baril, le négociant a pu empocher des marges comprises entre 0,8 et 1,5 dollar par baril de Djéno, le principal brut congolais. Soit pour chaque cargaison, un profit situé entre 736 000 dollars et 1,3 million. À cela se sont ajoutés les bénéfices réalisés sur les préfinancements, une véritable machine à cash qui a donné lieu à de vastes détournements.

Chapitre 6

Les préfinancements, un détournement au nez et à la barbe du FMI

Officiellement, les 750 millions de dollars qui se sont déversés sur le Congo (sous la forme de six préfinancements de 125 millions chacun) auraient dû servir au seul développement de l’industrie pétrolière. Dans l’un des projets d’accord, consulté par Public Eye, l’article 2 énonce que l’argent prêté sera affecté « en totalité aux investissements de la SNPC dans le cadre des activités suivantes : financement des comptes d’avance avec ses partenaires pétroliers dans le cadre des opérations et des travaux pétroliers en amont (cash-call) ; recherche et exploration pétrolière, et raffinage, logistique et distribution pétrolière, tels que budgétés par la SNPC ».

Sur le papier, tout semble impeccable. Car à la suite d’extravagantes malversations sur des préfinancements passés – l’argent s’était évaporé dans des paradis fiscaux au bénéfice du clan présidentiel –, Brazzaville a dû s’engager auprès du Fonds monétaire international (FMI), dans le cadre d’un accord sur la restructuration de sa dette publique survenu en 2010, à faire un usage strict et encadré de cet argent.

Mais dans le cadre de l’accord avec Gunvor, il n’en est rien : les fonds sont affectés à de tout autres buts. Avec à la clé des paiements corruptifs atterrissant dans la poche d’officiels congolais, et de juteuses commissions versées à Gunvor pour avoir facilité ces marchés ! « Gunvor a dit aux Congolais : “On vous amène des liquidités qui vont à la SNPC, mais avec cet argent vous pouvez couvrir les grands projets prioritaires de l’État qui n’ont pas forcément à voir avec le pétrole et on vous propose des partenaires pour les réaliser” », raconte ainsi l’un des protagonistes de ce grand marchandage.

Gunvor jouait les banquiers en prêtant de l’argent au gouvernement congolais, lequel commandait les travaux.

Une autre source détaille le plan qui est alors mis en place : « L’argent est avancé par une banque [en l’occurrence BNP Paribas – ndlr]. Gunvor jouait les banquiers en prêtant de l’argent au gouvernement congolais, lequel commandait les travaux. Les sociétés chargées d’exécuter ceux-ci étaient ainsi payées tout de suite. Gunvor obtenait le remboursement de l’argent prêté en cargaisons de brut. »

C’est Asperbras, une société brésilienne, spécialisée dans les tuyaux et raccords en PVC pour l’irrigation, aujourd’hui cible d’une enquête pour corruption au Portugal, qui bénéficie en premier lieu de cette manne. Elle a pour projet de construire une vaste zone industrielle à Maloukou, à 80 km de Brazzaville, qui doit abriter seize usines, une centrale frigorifique et quatre magasins généraux, une sous-station d'électricité, une station d’épuration d’eau et un vaste espace de parking. Deux des préfinancements accordés par Gunvor à la SNPC, soit 250 millions de dollars, ont été dédiés à ce projet pharaonique dont la construction n’est pas achevée à ce jour. Ce, en violation flagrante des engagements pris par le Congo vis-à-vis du FMI et dont Gunvor a profité.

Les trois casquettes de Gunvor

Pour avoir joué les « facilitateurs » d’affaires auprès des autorités congolaises, le négociant a perçu une belle commission, fixée à 7,5 % du montant de tout contrat consenti à la firme brésilienne par les autorités congolaises, comme le montre le protocole d’accord conclu par les deux sociétés le 8 avril 2011. D’après nos informations, Asperbras a ainsi versé la coquette somme de 21 millions de dollars à Gunvor qui, tour à tour, a joué le négociant, le banquier et l’intermédiaire.

Le Portugais José Veiga, un proche des Sassou Nguesso, a tout piloté pour le compte d’Asperbras. Lors de ses débuts au Congo, il s’est appuyé, comme Gunvor, sur Maxime Gandzion et Jean-Marc Henry, copieusement rémunérés. Avec ses allures de bellâtre, cet ancien agent de stars de football s’est longtemps cru intouchable, très proche du clan Sassou Nguesso. « Kiki » avait personnellement assisté au mariage de son fils, Dani Veiga, dans un bel hôtel d’Estoril, au Portugal. Au total, il avait obtenu au Congo des contrats d’une valeur de 1,5 milliard de dollars.

L’aventure a pris fin le 3 février 2016, quand il a été arrêté au Portugal et mis en examen dans le cadre d’une vaste enquête pour corruption, baptisée Rota do Atlantico – une procédure ouverte à la suite de la commission rogatoire adressée en 2014 par le procureur suisse Gérard Sautebin dans le cadre de l’enquête sur Gunvor. Veiga est soupçonné d’avoir versé des commissions à des officiels congolais dont Gilbert Ondongo, le ministre des finances dont la villa a été perquisitionnée au Portugal.

Gunvor a aussi aidé la société française NTA, spécialisée dans la logistique maritime et fluviale, à décrocher un gros contrat. Il s’agissait de rénover le chantier naval de Brazzaville qui, début 2010, n’était qu’un amas de ruines et de rouille, et ainsi remettre à flot des bacs, des pousseurs et des barges sur le fleuve Congo. Ce projet était « voulu par le président congolais », affirme une source proche du dossier.

Une fois de plus, Gunvor s’est octroyé une juteuse commission, environ 10 millions de dollars, pour avoir facilité ce marché auprès des Congolais. Décidément incontournable, le tandem Gandzion-Henry a également été payé par NTA, pour près de 12 millions de dollars ! Pourquoi une telle débauche de commissions ? « Mais si on n’avait pas payé, on n’aurait pas eu d’activités au Congo. Il s’agit d’un contrat qui s’étale sur 10-12 ans », répond le directeur de NTA Thierry Alix.

Chapitre 7

Assiégée, Gunvor se défausse sur le « Kerviel » du pétrole

À Genève, la machine judiciaire s’emballe. En janvier 2012, les comptes des intermédiaires sont bloqués. On découvre que P. C., ce « prince du pétrole », qui a su transformer l’or noir congolais en profits à neuf chiffres, a touché 6,8 millions de francs, versés à partir du compte de Jean-Marc Henry sur son compte de la Clariden Leu. Ses avocats expliquent qu’il a été rémunéré pour avoir aidé la société française NTA, évoquée plus haut, à obtenir un marché au Congo, en marge du gros contrat pétrolier. Ce n’est pas un délit pénal, plaident-ils, et en plus de cela, son contrat avec Gunvor ne comportait aucune clause d’exclusivité.

P. C. a tout du coupable idéal. En novembre 2012, Gunvor porte plainte contre lui pour escroquerie, faisant valoir que la société a été lésée, et lui faisant porter le chapeau dans l’autre procédure : celle ouverte pour blanchiment de l’argent. En juillet 2012, alors que les ennuis du négociant viennent d’être rendus publics par la Radio Télévision Suisse (RTS), P. C. est désigné comme l’employé félon qui aurait tout manigancé. L’avocat de Gunvor, Andreas Bachmann, déclare alors que l’affaire ne concerne nullement Gunvor, mais relève du « cas individuel d’un employé dont le contrat de travail a été résilié ».

L’un des objectifs est de déterminer si ces personnes font partie d’un système ou si elles ont agi de leur propre chef.

Plus prudent, le procureur général de la Confédération, Michael Lauber, explique alors à Reuters que « l’un des objectifs [de cette enquête ouverte contre X pour blanchiment – ndlr] est de déterminer si ces personnes font partie d’un système ou si elles ont agi de leur propre chef ».

Michael Lauber, procureur général de la Confédération. © Arnd Wiegmann | Reuters

Voilà pour la version officielle, car en coulisses les choses se sont déroulées autrement et la gestion de crise s’est faite en plusieurs étapes. C’est en février 2012, au lendemain de la perquisition, que Gunvor a, selon nos informations, découvert l’existence de la fameuse commission de 6,8 millions de dollars touchée par P. C. Mais elle ne le licencie que... cinq mois plus tard. L’important est alors d’éviter toute médiatisation de l’affaire. Une discussion plutôt détendue se déroule alors entre l’avocat genevois de P. C., Matteo Pedrazzini, et le grand patron, Torbjörn Törnqvist. Il est alors question de gérer la crise ensemble puis, au fil des discussions, « TT » envisage que le « business developper » quitte discrètement Gunvor et s’établisse comme « consultant externe ».

La révélation du cas, en juillet 2012, chamboule cette stratégie. Un plan de communication est alors adopté en urgence. Il faut désormais se prémunir contre le risque « réputationnel » majeur que fait courir à Gunvor cette affaire auprès des banques qui la financent. À raison, puisque quelques mois après, BNP Paribas, qui jusqu’ici a déroulé le tapis rouge, cautionnant notamment les opaques préfinancements accordés aux Congolais, finit par rompre les relations bancaires. Gunvor redoute l’effet boule de neige. P. C. est alors licencié « avec effet immédiat ».

La guerre est déclarée. Gunvor porte plainte pour escroquerie contre son ancien employé. Elle aura attendu dix mois après avoir découvert les faits pour se déclarer « victime ». Sollicitée par Public Eye, Gunvor affirme que ce délai correspond au temps nécessaire pour mener une « enquête interne ».

Prétendre qu’un employé qui n’avait pas le contrôle des finances ait pu faire des mouvements pour des dizaines de millions de dollars n’a pas de sens.

Mais il y a plus étonnant. Si P. C. a agi à l’insu et au détriment de sa hiérarchie, omettant d’évoquer la commission empochée au Congo, a-t-il aussi organisé seul le versement de 30 millions de commissions qui se trouve au centre de l’enquête de la justice suisse ? « Prétendre qu’un employé qui n’avait pas le contrôle des finances ait pu faire des mouvements pour des dizaines de millions de dollars n’a pas de sens », explique un interlocuteur.

Ancien protégé de Guennadi Timtchenko, P. C. refuse de jouer les boucs émissaires. Il contre-attaque en déposant une plainte pour « dénonciation calomnieuse » en mars 2013, suggérant au procureur de déterminer la chaîne de commandement dans le versement des commissions. En juin 2013, Le Monde publie des arguments en faveur de l’employé félon : deux procurations (power of attorney) qu’il a obtenues le 12 décembre 2011, signées à chaque fois de la main de Timothy L., le chef du département risques et Jean-Baptiste L., le chef du département juridique.

Ces documents stipulent que Gunvor « ratifie, approuve et confirme » rétroactivement que P. C. disposait du pouvoir pour signer les deux contrats de commissions avec les deux intermédiaires Maxime Gandzion et Jean-Marc Henry.

Dans le cadre de l’instruction de la plainte de Gunvor pour escroquerie, le procureur Sautebin décide d’organiser des confrontations entre P. C. et ses anciens collègues. Le magistrat cherche à comprendre comment les décisions ont été prises. Un système de gestion informatique sophistiqué permettait, en temps réel, de voir les entrées et les sorties de tous les paiements, ainsi que les positions des cargos, expliquent certains d’entre eux. « C’est le chef du département risques (le contrôleur financier) qui vérifiait et validait toutes les factures. Puis, ce sont les deux responsables du desk Afrique qui déclenchaient les paiements vers les agents. Tous les montants étaient provisionnés avant les paiements et ce ne sont donc pas les factures qui déclenchaient les paiements », résume une source.

En janvier 2016, un face-à-face est organisé entre Torbjörn Törnqvist et P. C. L’ambiance est électrique. Le grand patron de Gunvor admet qu’il a « choisi, validé et donné son feu vert » pour que Maxime Gandzion travaille, mais qu’il ne sait pas « exactement » ce que faisait Jean-Marc Henry et juge que son travail a été « surpayé ». Quelques jours auparavant, Jean-Baptiste L., le responsable du service juridique, a commis une gaffe, affirmant que « TT » ne connaissait pas Jean-Marc Henry. Le procureur brandit alors un mail, daté d’août 2010, prouvant que « TT » avait passé plusieurs jours dans un hôtel à Brazzaville en compagnie de Jean-Marc Henry et de P. C.

La procédure pour blanchiment, elle, ne semble pas avancer. Toujours ouverte contre X, aucune des deux parties n’y a accès. Une multitude de commissions rogatoires ont été envoyées au Portugal et à Hong Kong, mais le procureur Sautebin a toutes les peines du monde à reconstituer le puzzle et se trouve confronté, comme toujours dans ce genre d’affaires, à la difficulté de prouver la corruption ou du moins son intention.

Vers le grand déballage

Mais au printemps 2017, une avancée de taille s’est produite, susceptible de donner le coup de pied de l’âne à Gunvor.

À l’heure où nous publions ces lignes, P. C. a demandé l’ouverture d’une « procédure simplifiée »* Pour aboutir, cette « procédure simplifiée » doit être ratifiée par un jugement du Tribunal pénal fédéral ou par une ordonnance. Si c’est le cas, l’ancien employé de Gunvor écoperait d’une condamnation et d’une amende, qu’il aura négociées de bout en bout, ou d’un non-lieu. pour corruption d’agents publics étrangers. Dans ce cadre, l’ancien « business developper » est prêt à fournir à la justice suisse des éléments qui pourraient être accablants pour Gunvor. Il pourrait reconnaître avoir participé à la mise en place et au versement de commissions dont il savait qu’elles devaient bénéficier à des officiels congolais, mais seulement « en tant qu’employé ». Charge ensuite aux enquêteurs de déterminer d’où sont venus les ordres. Ce qui ouvrirait la porte à un grand déballage. Plusieurs schémas de commissions illicites pourraient ainsi être épinglés, notamment les paiements faits à Maxime Gandzion, qui devaient profiter, in fine, « à la présidence congolaise » ainsi qu’au ministre Gilbert Ondongo.

À Berne, le procureur Sautebin a désormais de belles perspectives devant lui. Ces dernières années, son dossier s’est enrichi d’éléments plutôt embarrassants pour Gunvor. Des événements survenus bien après l’éviction de P. C. laissent penser que le versement de commissions douteuses était quasiment devenu une politique d’entreprise au sein du négociant.

Chapitre 8

Gunvor s’offre les services d’un multirécidiviste

Malgré ses démêlés judiciaires en Suisse, Gunvor n’a jamais eu l’intention de renoncer au mirifique contrat congolais qui lui a permis en l’espace de deux ans d’amasser plus de 100 millions de dollars de profits. Il en faut plus pour impressionner la puissante compagnie !

Après la chute de P. C., le négociant va tenter de se relancer au Congo en prenant des risques inouïs. L’histoire devient presque surréaliste. Alors qu’à Berne, le procureur Sautebin commence tout juste à se pencher sur le dossier,
 la firme fait appel une seconde fois à la famille Gandzion. Celle dont les comptes en banque sont bloqués en raison de paiements faits à Hong Kong, vers les onze Chinois qui ont peut-être servi d’intermédiaires pour arroser des officiels congolais.

Mais qu’à cela ne tienne, le 27 juillet 2012, Gunvor signe un nouveau contrat avec... Yoann Gandzion, le fils de Maxime, intronisé dans le rôle de l’agent officiel.

En annexe du contrat signé en juillet 2012 par le jeune Yoann Gandzion, ce certificat qui assure que sa société ne versera aucun dessous-de-table à des agents publics et se conformera aux législations et conventions anticorruption. Par ce biais largement formel, Gunvor se prémunit de tout risque à venir. © DR

Ce contrat que Public Eye a pu consulter prévoit que le jeune homme, par l’intermédiaire de sa société Dewita Energy LLP – enregistrée à Londres quelques jours plus tôt –, touche 300 000 dollars par cargo de brut et 1,3 million de dollars par préfinancement. Un air de déjà-vu, puisqu’il s’agit à peu de chose près des mêmes commissions que celles octroyées à son père dans le cadre du précédent contrat. Il est aussi stipulé que Dewita obtienne 1 % sur la construction de l’oléoduc, qui doit alors être confiée à Stroytransgaz, la société de Guennadi Timtchenko.

Enfin, on se frotte les yeux en découvrant que le jeune Gandzion qui a toujours préféré les boîtes de nuit au travail de bureau, a touché une avance de 2,1 millions de dollars ! Selon notre enquête, cette somme a bien été versée par Gunvor sur un compte au Luxembourg, en octobre 2012, via l’Union de banques arabes et françaises (UBAF).

L’intermédiaire de Gunvor, Maxime Gandzion, serre la main de Vladimir Poutine au Kremlin, le 13 novembre 2012. © DR

Mais c’est pourtant bien son père qui est à la manœuvre. Le 13 novembre 2012, Maxime Gandzion fait partie du voyage organisé pour le président Sassou Nguesso, reçu en grande pompe au Kremlin par Vladimir Poutine afin de discuter des questions énergétiques. Une photo mise en ligne à l’époque le montre en train de serrer la main du président russe. Toutefois, les bons offices des Gandzion ne produisent pas les résultats escomptés. Mis à part un cargo de barils de Nkossa Blend, un autre type de brut congolais, alloué à la même époque par la Société nationale des pétroles du Congo, le flux se tarit.

Interrogé, Denis Christel Sassou Nguesso, alias « Kiki », assure avec flegme que la fermeture du robinet n’est en rien liée à l’enquête pénale : « Tout s’est très bien passé. On n’était pas censés travailler toute la vie ensemble », dit-il à l’autre bout du fil. « Ça n’a rien à voir avec les ennuis judiciaires de Gunvor, qui sont un problème interne à cette société. La preuve, aucun officiel congolais n’est accusé de quoi que ce soit. Gunvor n’a simplement jamais manifesté l’ambition de travailler à nouveau au Congo. On ne manque pas d’acheteurs, anglais, français, russes, chinois, etc. », poursuit-il.

En réalité, Gunvor a bel et bien essayé de prolonger l’aventure congolaise, en faisant cette fois-ci appel aux services d’Olivier Bazin, dont le pedigree est plutôt affolant.

Comme nous l’avons écrit plus haut, le Français grenouille depuis des décennies dans plusieurs pays africains. Surnommé « Colonel Mario », joueur de poker, il a été mis en examen en octobre 2004, puis condamné en France en 2009 dans une sombre histoire de blanchiment d’or, alors qu’il agissait pour le compte d’Ali Bongo, aujourd’hui président du Gabon. En 2008, il est sur le banc des accusés dans le cadre de l’affaire dite du « Cercle Concorde » – une affaire de lutte entre des clans corses qui se disputaient le contrôle de cet établissement de jeux parisien – aux côtés du banquier genevois François Rouge et de Paul Barril, l’ex numéro deux du GIGN, dont il est proche. Il est alors poursuivi pour « association de malfaiteurs dans l’intention de commettre des assassinats, extorsion de fonds et corruption », avant d’être relaxé au « bénéfice du doute ».

Il est recommandé de se tenir à distance du personnage. Mais Gunvor a besoin de quelqu’un qui mette les mains dans le cambouis pour débloquer la situation. Comme nous l’avons vu plus haut, Bazin a déjà joué l’apporteur d’affaires dans plusieurs pays africains, notamment en Côte d’Ivoire.

Le géant du négoce affirme avoir résilié son contrat de consultant en janvier 2013, parce qu’il n’avait « pas passé le test de compliance ». En réalité, son mandat s’est poursuivi dans l’ombre, au moins jusqu’en 2014, comme le prouvent plusieurs documents qui sont entre les mains du procureur Sautebin.

Dans un projet de courrier, rédigé début 2015 et adressé à Brian L., chef du département « compliance » de Gunvor, « Colonel Mario » passe en revue toutes ses activités, réclamant les 300 000 euros qui lui sont dus. Il a lui-même confirmé à Public Eye l’authenticité du contenu de cette lettre, tout en affirmant qu’il ne l’avait finalement pas envoyée.

Il raconte avoir rencontré le grand patron Torbjörn Törnqvist en 2013, puis avoir été sollicité par José Orti, le chef du département du brut, « pour aider Gunvor à renouer des relations et à poursuivre ses activités au Congo-Brazzaville et en Côte d’Ivoire ». Il dit avoir débloqué la situation « avec des pratiques légales, sans aucune rémunération illégale », énumérant le travail accompli depuis deux ans : « 16 voyages à Abidjan, Brazza, Malabo ; plus de 30 meetings au siège de Gunvor à Genève ; plus de 50 meetings à Paris, Bruxelles, Londres, etc., avec nos homologues africains. » Il évoque « plus de 1 000 SMS » échangés avec différents cadres de Gunvor. Une partie de ces événements ont eu lieu après que son contrat a été résilié, selon les dires de la société.

Dans sa lettre, Olivier Bazin mentionne un contrat signé au Congo, le 9 juillet 2014, entre la SNPC et Gunvor, soit deux ans après la fin du premier deal. Quatre cargos ont été obtenus, mais Gunvor a cette fois pris soin de commercialiser ce brut par l’intermédiaire d’une société offshore, Waterway Petroleum, créée en 2012 aux Bahamas et administrée par Torbjörn Törnqvist. La signature s’est faite en présence de l’ambassadeur de la Russie au Congo, Valery Mikhaïlov, devant les caméras de la télévision congolaise, selon le texte.

Ce n’était là que la « mise en bouche » d’un gigantesque contrat de vingt cargos sur dix ans, destiné à financer le pipeline de 900 kilomètres devant relier Pointe-Noire, Brazzaville et Oyo et qui aurait dû démarrer en août 2014. Mais à l’automne 2014, l’opération est finalement stoppée en raison d’un épisode plutôt inattendu.

Un incroyable marchandage

Cet épisode, c’est la fameuse vidéo pirate par laquelle nous commençons notre récit : ces images « volées », filmées à Paris au printemps 2014, montrent donc B. G., l’un des directeurs de Gunvor, palabrer aux côtés d’Olivier Bazin et d’un officiel congolais, en proposant de nouveaux schémas de versement de commissions pour convaincre Denis Christel. Elles vont provoquer un branle-bas de combat au siège du négociant.

Comment Gunvor en a-t-elle eu connaissance ? Là encore, l’histoire est rocambolesque. En juin 2014, les avocats de P. C. et de Jean-Marc Henry prennent contact avec un détective privé genevois qui connaît Guennadi Timtchenko. Ils disent détenir des preuves accablantes sur les pratiques corruptrices de Gunvor en Afrique, dont cette vidéo. Les avocats mettent un deal sur la table : l’enregistrement pirate restera confidentiel si Gunvor retire les plaintes déposées contre leurs clients.

Cet incroyable marchandage, ébauché lors d’une rencontre qui s’est tenue le 11 juin, est consigné dans un mémo « strictement confidentiel » rédigé par Alp Services, la société d’intelligence économique du détective privé, que nous avons pu consulter. Olivier Bazin y est décrit comme « un criminel international notoire et un marchand d’armes ».

Selon nos informations, le message a bien été transmis à Guennadi Timtchenko. Mais le proche de Vladimir Poutine a alors bien d’autres préoccupations. Depuis quelques mois, il a quitté Genève, après avoir précipitamment revendu, en mars 2014, à son fidèle partenaire Törnqvist ses parts dans Gunvor. Il est alors la cible des sanctions américaines adoptées après l’annexion de la Crimée par la Russie et se replie sur Moscou. Guennadi Nikolaevitch ne donne pas suite, et au siège de Gunvor personne ne bouge non plus. Les avocats de P. C. et Jean-Marc Henry décident de remettre toutes les pièces – une vidéo, des enregistrements audio et des documents écrits – au procureur Gérard Sautebin. De quoi alimenter des tomes et des tomes de procédures.

Cerné par les procédures judiciaires, Gunvor a finalement renoncé au mirobolant contrat pétrolier et Stroytransgaz, la société de Guennadi Timtchenko, s’est mise en retrait. Mais l’oléoduc Pointe-Noire-Brazzaville qui doit maintenant aller jusqu’à Ouesso (soit 1 200 kilomètres traversant du nord au sud le pays) reste le projet phare de la coopération russo-congolaise. Et ce n’est pas un hasard si en avril 2016, c’est le vice-ministre de l’énergie, Iouri Senturin, qui assistait à la place de Vladimir Poutine à la cérémonie d’investiture de Denis Sassou Nguesso tout juste « réélu ». Les discussions se poursuivent dans le cadre d’une « commission mixte de coopération ». Fin 2016, un protocole d’accord a été signé entre la SNPC et la société pétrolière étatique Zaroubejneft qui devait alors remplacer Gunvor. Puis le nom du géant Gazprom a été évoqué. En mars 2017, les ministres congolais et russes des affaires étrangères se sont rencontrés à Moscou pour évoquer le projet de pipeline qui est « au centre des préoccupations », écrit le site internet Adiac. Qui construira l’ouvrage ? Selon nos informations, c’est une discrète société, RusGazEngineering, que l’on dit proche de Guennadi Timtchenko, qui a été désignée pour réaliser les études de faisabilité. Les affaires continuent.

Récit : Agathe Duparc et Marc Guéniat
Photographies, sauf mention contraire : Getty Images, Reuters, Shutterstock
Infographies : Mediapart, opak.cc, Public Eye
Réalisation web : Donatien Huet

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Boîte noire

Cette enquête au long cours réalisée par Public Eye est le fruit d’une collaboration entre la journaliste de Mediapart Agathe Duparc et Marc Guéniat, journaliste et spécialiste des matières premières au sein de Public Eye. Cette ONG (anciennement Déclaration de Berne) est une association créée en 1968 qui lutte contre les ravages de la mondialisation, sur le thème des droits humains et des grandes entreprises implantées en Suisse. Connue pour le sérieux de ses investigations, elle a à son actif de nombreuses publications, dont celle en 2011 de l’ouvrage Swiss Trading SA : la Suisse, le négoce et la malédiction des matières premières, qui avait été largement cité et repris. Jusqu’en 2015, elle a organisé la contre-conférence au Forum économique mondial (WEF) de Davos.

Le rapport de 68 pages intitulé « Gunvor au Congo. Pétrole, cash et détournement : les aventures d’un négociant suisse à Brazzaville » est disponible sur le site de Public Eye et sort également dans un format papier.

Le récit que nous vous proposons dans ce Panoramique est une version raccourcie et simplifiée du rapport initial. Pour plus de précisions, le lecteur pourra consulter ce dernier. Le travail d’enquête s’est déroulé sur presque deux ans. Sur la base de documents exclusifs et de témoignages recueillis auprès de nombreuses sources, nous avons pu reconstituer les différentes étapes et les dessous de cette affaire tentaculaire.

Nous avons pris soin de faire réagir les principaux protagonistes de l’affaire, en particulier Gunvor qui a reçu une liste de 23 questions et nous a répondu en quelques paragraphes. Son porte-parole a expliqué qu’il aurait « aimé corriger plusieurs inexactitudes », mais puisqu’il s’agit d’une procédure judiciaire en cours il ne pouvait « simplement pas faire de commentaires » (voir ici la réponse complète de Gunvor et également la liste des personnes contactées).