L’amère escale de l’Aquarius: 22 morts à bord

Arrivé vendredi dans le port de Trapani, en Sicile, l’équipage de l'Aquarius a débarqué les morts et réconforté les vivants. Le 20 juillet, il a sauvé 209 personnes en perdition sur deux canots pneumatiques avant de devoir extraire, un à un, vingt-deux corps qui gisaient au fond d’une de ces embarcations. Le navire reprendra ses opérations de sauvetage en Méditerranée après quatre jours de pause.
Le photographe Bertrand Gaudillère et la journaliste Catherine Monnet participent au projet La France VUE D'ICI où avec leur sujet “Justes solidaires” ils présentent l'engagement de ces citoyens ordinaires qui sont devenus acteurs d'une des plus graves crises humanitaires et politiques du début du XXIe siècle.

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  1. Le 22 juillet 2016 peu après 8 heures du matin, l’Aquarius revient à son port d’attache à Trapani, en Sicile. Pendant trois semaines, le navire a sillonné la mer au large des côtes libyennes pour simplement appliquer le code de la mer qui prône assistance à toute personne en danger. Deux jours auparavant, un appel du centre de secours maritime de Rome, signalant deux canots en détresse, a transformé l’intention en mission.

  2. Ce 20e sauvetage en haute mer a été un succès. Mais aussi une tragédie. Cela fait six mois que les humanitaires envoyés par SOS Méditerranée parcourent la route migratoire la plus dangereuse du monde, mais c’est la première fois qu’ils ne ramènent pas que des vivants à terre. Les sauveteurs de l’Aquarius ont d’abord hissé 209 personnes à bord de leurs propres canots de sauvetage. Avant de devoir extraire, un à un, vingt-deux corps qui gisaient au fond d’une embarcation de fortune dans un mélange d’eau et d’essence. Parmi eux : vingt et une femmes. Entassées au milieu des canots « pour leur sécurité », les femmes n’ont en fait aucune échappatoire en cas de mouvements de panique.

  3. Exceptionnellement, la police italienne, à la demande de la justice, a établi un périmètre de sécurité sur le bout de quai isolé qui accueille l’Aquarius dans le port sicilien. Les journalistes italiens, venus en nombre, sont tenus à l’écart. Seuls les membres de la protection civile italienne, de la Croix-Rouge et de Médecins sans frontières sont autorisés à venir au plus près du navire, à la rencontre de ceux qu’ils vont bientôt prendre en charge.

  4. Sur l’Aquarius, il y a notamment le docteur Erna Rijnierse de Médecins sans frontières. Originaire des Pays-Bas, cette femme qui a eu la pénible tâche de confirmer les décès, d’essayer de donner un âge aux corps sans vie des femmes avant de refermer les sacs mortuaires, arrive à garder un sourire pour les vivants. « Son empathie et son professionnalisme forcent le respect », souffle discrètement une volontaire à son passage.

  5. Par pudeur, par peur des raccourcis et par simple réflexe d’humanité, l’équipage de l’Aquarius n’utilise pas les termes de migrants, réfugiés ou demandeurs d’asile pour nommer ceux qu’ils sauvent. « On préfère parler de personnes, ou même d’invités », reconnaît Ruby Pratka. Selon la porte-parole de SOS Méditerranée, les volontaires de l’Aquarius, « soucieux du bien-être de leurs passagers, ont aussi particulièrement apprécié la décision du capitaine de mettre les drapeaux du bateau en berne ».

  6. La délicatesse de l’équipage de l’Aquarius est mise à mal. Les autorités italiennes décident dans un premier temps de faire sortir les corps. L’opération qui commence sous le regard des rescapés aggrave le traumatisme de certains. Pour les ménager, les proches des victimes sont évacués plus rapidement que les autres. Avant que les autorités italiennes ne décident finalement de débarquer l’ensemble des migrants et de faire attendre un peu plus la dizaine de corbillards posés en file indienne le long du quai.

  7. Certains rescapés tiennent à peine debout. Vêtus des combinaisons qui leur sont données à bord de l’Aquarius pour remplacer leurs vêtements souillés d’essence, d’eau de mer ou de vomi, les survivants s’effondrent sur des chaises en plastique. Un homme plus hagard que les autres reste enveloppé dans une couverture,  indifférent au soleil qui commence déjà à brûler la peau.

  8. Les personnes les plus traumatisées sont installées à l’écart. Avec patience, des psychologues et des médiateurs de MSF écoutent, parlent ou simplement serrent une main, entourent d’un bras protecteur un homme, une femme au visage soudain couvert de larmes. C’est un moment de bienveillance avant que les migrants entament de nouvelles épreuves. « Ils viennent seulement de terminer un premier voyage, un autre commence dès qu’ils arrivent à terre et ils ne savent pas encore les nouvelles difficultés qui les attendent », constate Giorgia Girometti, responsable de la communication à MSF en Italie.

  9. Un silence pesant règne sur l’Aquarius. Quelques mots suffisent aux sauveteurs de SOS Méditerranée, aux membres de MSF et à l’équipage pour coordonner leurs gestes, et porter à bout de bras, du pont avant jusqu’à la passerelle, les corps enveloppés dans leurs linceuls de toile plastifiée, tandis que le vent disperse une odeur particulière et difficilement soutenable, celle de la mort.

  10. À terre, des membres de la Croix-Rouge italienne et une représentante des infirmières auxiliaires de l’armée rendent hommage aux victimes en déposant une rose sur chaque corps avant que le cercueil ne soit refermé. Un geste destiné à rendre un peu de dignité à ces personnes qui n’ont jamais fini leur voyage vers l’Europe.

  11. La plupart des victimes ne sont pas formellement identifiées, elles ne sont encore qu’un chiffre griffonné dans un geste mécanique répété trop de fois. Les médecins légistes doivent encore pratiquer une autopsie pour déterminer la cause exacte du décès. Viendra ensuite le temps de contacter les familles, une tâche qui revient en principe aux autorités italiennes. Si les corps ne sont pas réclamés, ils seront enterrés dans un des cimetières de Sicile.

  12. Les dernières 24 heures ont été éprouvantes pour l’ensemble de l’équipage. Une fois les morts et les vivants débarqués, certains s’autorisent des gestes de réconfort, ou s’effondrent. « J’essaie de préparer au mieux mon équipe, d’anticiper tout ce que l’on peut vivre à bord. Mais chaque sauvetage est différent. Il faut expérimenter ce genre de situation pour savoir comment l’on va réagir », explique avec calme Mathias Menge, le coordinateur des opérations de sauvetage.

  13. Court moment de pause et d’isolement volontaire pour le seul sauveteur français de l’équipage après les opérations de débarquement qui ont duré toute la matinée. Les moments difficiles de ces dernières quarante-huit heures confirment Bertrand Thiébault dans sa conviction qu’il est « au bon endroit au bon moment » et qu’un jour « l’histoire montrera qui était du bon côté et que certains devront rendre des comptes ».

  14. Un dernier moment de recueillement s’organise sur le pont de l’Aquarius en présence notamment du sauveteur Bertrand Thiébault, du coordinateur MSF Ferrey Schippers, des représentants de la Croix-Rouge italienne et de Fabienne Lassalle, directrice générale adjointe de SOS Méditerranée France, qui fait un amer constat :  « Cette nouvelle tragédie prouve que les conditions de traversée sont de plus en plus précaires, que ceux qui la tentent préfèrent prendre le risque de mourir plutôt que de rester en Libye et que les moyens de secours en Méditerranée sont insuffisants. Quand prendra-t-on enfin en considération cette situation effroyable ? » interroge Fabienne Lassalle.

  15. Des roses sont symboliquement jetées à la mer pour tous les autres corps qui n’ont pu être ramenés. À ce jour, près de 80 000 migrants sont arrivés en Italie par la mer depuis le début de l'année (contre un peu plus de 83 000 durant la même période l'année dernière). Plus de 3 000 autres sont morts ou portés disparus en Méditerranée d’après des chiffres fournis par l'Organisation internationale pour les migrations. Depuis le début de sa campagne en février dernier, l’Aquarius a déjà sauvé 4 488 personnes.

  16. Le très international équipage de l’Aquarius est composé de marins professionnels, de sauveteurs recrutés par SOS-Méditerranée, de volontaires issus de la société civile et de professionnels de santé qui travaillent sous la bannière de Médecins Sans Frontières (MSF). A eux tous, ils représentent une douzaine de nationalités, principalement européennes. Ensemble, ils parlent toutes les langues nécessaires pour pouvoir communiquer avec les rescapés recueillis à bord qui viennent essentiellement d’Erythrée, du Soudan, du Nigéria, du Ghana, de Guinée, du Cameroun, de Côte d’Ivoire ou du Sénégal.

  17. C’est dans le mess des officiers que se partagent des mots simples ou des silences. Même les marins les plus aguerris reconnaissent que ce qu’ils vivent sur l’Aquarius est une expérience qui transforme profondément leur regard sur la vie, sur les hommes et sur la question migratoire. « Mon pays est depuis longtemps confronté au problème de l’immigration, explique le Grec Andreas Tsigkanas, premier officier du navire, mais je pensais que les gens partaient par choix. Aujourd’hui, je sais qu’ils partent parce qu’ils y sont obligés. »

  18. Après chaque débarquement, l’ensemble de l’équipage participe au grand nettoyage du pont qui a accueilli les rescapés. Amani Teklehaimanot, le médiateur culturel pour MSF, silencieux et immobile pendant le débarquement des corps, préfère aider et s’affaire soudain avec une nouvelle énergie pour mieux « penser aux 209 personnes qu’on a sauvées plutôt qu’à ceux pour qui il était trop tard ».

  19. La vie sur l’Aquarius ne s’arrête jamais. Chaque jour d’escale compte. Pendant que le navire se remplit de nourriture, de médicaments, de kits de survie et de carburant, les canots de sauvetage sont une nouvelle fois vérifiés, les manœuvres de mise à l’eau répétées, et détaillées aux nouvelles équipes qui viennent de prendre la relève.

  20. Dans vingt-quatre heures, l’Aquarius reprendra la haute mer pour trois nouvelles semaines de mission dans les eaux internationales au sud de l’Italie. Combien d’autres moments extrêmes et « d’arcs-en-ciel émotionnels vivrons-nous », se demande un des volontaires ? Combien de personnes seront sauvées d’une mort certaine au cours de ce nouveau voyage qui ne pourrait se faire sans une importante mobilisation citoyenne ? Une journée en mer de l’Aquarius coûte 11 000 €. Sans les dons privés recueillis via une plateforme de financement participatif qui couvrent 95 % du budget, les humanitaires de la mer resteraient bloqués à terre.

    • Retrouver les portraits de citoyens “Justes solidaires” réalisés par Bertrand Gaudillère et Catherine Monnet pour la France VUE D'ICI en cliquant ici.
    • Sur le même thème, retrouver la série de sept portraits vidéo réalisés par Patrick Artinian à l'été 2015 en cliquant .

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