Boujut et l'Algérie: «Mon colonel, j'ai pris la grave décision de déserter»

Par
Michel Boujut, critique de cinéma exigeant mais partageur, choisit de déserter en 1961, refusant avec 10.000 autres réfractaires la guerre d'Algérie. Dans Le Jour où Gary Cooper est mort, il retrace l'histoire de ce refus et recoud la mémoire de sa famille en proie aux guerres du XXe siècle. Analyse et bonnes feuilles.
Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Michel Boujut est mort dimanche 29 mai. Depuis la fin de l'année 2009, il contribuait régulièrement à Mediapart: son blog est à retrouver ici. En janvier, il avait publié un livre dont nous avions rendu compte ci-dessous. A tous ses proches et amis, Mediapart présente ses condoléances.

-----------------------------------

Michel Boujut, critique expert et partageur aux Nouvelles littéraires, fut le concepteur, avec Claude Ventura et Anne Andreu, d'une émission voulue par Pierre Desgraupes : Cinéma, cinémas. De 1982 à 1991, cet ovni cathodique, tel un «œillet à la boutonnière d'Antenne 2» (Françoise Giroud), lava les téléspectateurs de la niaiserie mercantile qui s'empare du septième art sur les petits écrans.

Le générique de Cinéma, cinémas alliait nostalgie, puissance et finesse: des fresques de Guy Peellaert (1934-2008), la musique d'Une place au soleil (1951)...

 

Cinéma, cinémas était composé de fragments plus ou moins brefs (on peut voir, sous l'onglet «Prolonger», la séquence fabuleuse de Patrick Modiano à la recherche du Pax de la rue de Sèvres à Paris, une salle de quartier ayant laissé place à une supérette). Chaque sujet était annoncé par un mouvement de caméra extrait d'Alphaville de Jean-Luc Godard: un homme ouvre puis referme des portes dans un couloir.

Une telle manière semble présider aux quarante chapitres actionnés par Michel Boujut dans un petit livre lourd de sens, publié ce 6 janvier et dont Mediapart vous offre quelques bonnes feuilles: Le Jour où Gary Cooper est mort (Ed. Rivages, 170 p., 7,50€).

Michel Boujut y raconte sa non-guerre d'Algérie. Il a fait partie des quelque 10.000 réfractaires, insoumis et déserteurs qui marquèrent leur refus radical de se commettre dans un tel conflit colonial. Et il s'en est expliqué sur-le-champ – peut-être le véritable champ d'honneur en l'occurrence. Avant de trouver refuge en Suisse, au printemps 1961, dans une lettre à son officier supérieur du 16e RIMA basé à Angoulême, le troufion Michel Boujut écrivait : «Mon colonel. Après avoir servi pendant dix mois en métropole et à la veille de mon départ pour l'Algérie, j'ai pris la grave décision de déserter (...) Il me semble aberrant de penser que l'on puisse résoudre les problèmes d'un pays arriéré, par la guerre et ses séquelles: tortures, camps de regroupement ou d'“hébergement” (...) Simple deuxième classe, il m'aurait été pénible de devoir être considéré avec peur et mépris par des hommes qui n'auraient vu de moi que l'uniforme, symbole de l'oppression qu'ils subissent.»

Michel Boujut a aujourd'hui 70 ans. Il pourrait prendre la pose. Il fait partie de l'histoire. Les insoumis du conflit algérien ont été l'objet d'une thèse soutenue en 2007, sous la direction de Benjamin Stora, par Tramor Quemeneur à Paris-VIII. En 2010, à l'université de Fribourg, Damion Caron présentait pour sa part un travail intitulé: La Suisse officielle face à la guerre d'indépendance algérienne (1954-1962). Implication, perception, retombées. Mais Michel Boujut ne joue pas à l'ancien combattant de sa non-guerre.

Pas plus qu'il ne reprend le récit là où l'avaient laissé, aux éditions de Minuit, d'autres déserteurs ayant produit, sur le moment, en 1960, des livres marquants et aussitôt interdits: Le Déserteur de Maurienne (pseudonyme de l'instituteur alsacien Jean-Louis Hurst), ou Le Désert à l'aube de Noël Favrelière. Ou encore La Permission (Julliard, 1957) de Daniel Anselme, dont «le désespoir kaki» ne fut pas pour rien dans la prise de conscience de Michel Boujut à propos de «cette guerre innommable dont le spectre plane au-dessus de nos têtes. J'ai 17 ans. Dans trois ans, à voir comment tournent les choses, ce sera mon tour d'être “appelé”».

Dans Le Jour où Gary Cooper est mort, Michel Boujut adopte une approche très pensée, merveilleusement accessible cependant. Il s'en explique à la toute fin: «J'ai choisi, tour à tour, la vue rapprochée et la vue à distance pour raconter mon histoire, celle d'un jeune homme rêveur que son refus de la guerre d'Algérie a conduit à l'imaginaire du cinéma. Avec le changement de focale qu'impose un passé qui se rapproche. Tournage en noir et blanc, caméra 16 à l'épaule, son synchrone, montage cut et faux raccords. Déserteur Nouvelle Vague, en somme, dans le flux et le reflux des images.»

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

Michel Boujut tient blog à Mediapart (cliquer ici pour y accéder). Je l'ai aperçu dans nos murs voilà quelques mois, pour la première et unique fois de ma vie.

Additif: 30 mai 2011. À la suite de cet article, ai déjeuné avec Michel Boujut (andouillette frites chacun): un régal (sa conversation). Il était supérieur et doux. Même quand il évoquait Philippe Val, aucune cruauté inutile. Et lorsqu'il s'attardait sur ceux qu'il aimait (Michel Piccoli, par exemple), son humanité faisait plaisir à voir et à entendre. Nous eûmes un bref échange le 5 mai dernier, lors de l'hommage au centenaire Maurice Nadeau à la Scam. J'avais noté, en lisant son livre, que son anniversaire tombait le 13 mai. Ce jour-là, il fut conduit à l'hôpital Saint-Antoine, à deux pas de Mediapart, où une hépatite devait l'emporter en seize jours. Adieu M. (Monsieur, ou Michel, ou encore l'impératif du verbe aimer à la deuxième personne du singulier, suivi d'un point final).