Comment devient-on Jorge Semprún ?

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Jorge Semprún, né le 10 décembre 1923 à Madrid, est décédé à Paris le 7 juin 2011. Il incarnait à la fois l'esprit de la Résistance et l'insistance à réfléchir sur le sens des horreurs propres au XXe siècle. Mediapart l'avait rencontré l'an dernier, en pressentant le vide que laisserait cette grande conscience européenne. Hommage en vidéos.
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En avril 2010, avec Sylvain Bourmeau, nous étions allés voir pour Mediapart, chez lui à Paris, Jorge Semprún, en craignant que ce ne fût la dernière fois. Nous savions que l'auteur de L'Écriture et la Vie (Gallimard, 1994), né en 1923, déporté à Buchenwald de 1943 à 1945, était d'une santé déclinante. Pas un mot sur la question. Des douleurs dans le dos lui arrachaient des grimaces furtives aussitôt masquées.

Il venait de publier dans Le Monde une tribune pathétique: «Mon dernier voyage à Buchenwald». Il y expliquait qu'il serait, pour les 65 ans de la libération du camp par les soldats américains de la IIIe armée du général Patton, sur la place d’appel afin d'y prendre la parole. Et il écrivait cette phrase, qui déjà donnait le frisson de son vivant: «Pour la dernière fois, donc, le 11 avril, ni résigné à mourir ni angoissé par la mort, mais furieux, extraordinairement agacé à l'idée de n'être bientôt plus là, dans la beauté du monde, ou bien, tout au contraire, dans sa fadeur grisâtre – ça revient au même, dans ce cas précis –, pour la dernière fois je dirai ce que je pense avoir à dire.»

Jorge Semprún était avant tout un ancien déporté. Son corps en portait les stigmates et sa volonté de vivre en était farouche. Son attention aux autres se révélait profonde, cependant contrariée par un instinct qui le poussait brusquement vers l'essentiel. Quand la connivence voire l'amitié s'installaient, il devenait si attachant qu'un Régis Debray avait presque rejoint le jury Goncourt rien que pour y siéger à sa droite et goûter jusqu'à plus soif ses apartés.

Tout devenait romanesque chez Semprún, avec les entrelacs d'une vie qui se métamorphosait, d'une mémoire aux bonds de fauve, d'une Histoire devenue marâtre apprivoisée. À peine arrivés dans son appartement, au sommet d'un hôtel particulier du faubourg Saint-Germain, nous lui demandions, pour engager la conversation, en guise d'essai de voix avant le filmage, comment il en était venu à louer ce lieu. Surgit alors la vie du propriétaire, juif roumain venu étudier la médecine en France avant la guerre, caché durant l'Occupation par une famille catholique, dont il devait épouser la fille. Impression d'assister à la naissance d'une nouvelle, pour deux seuls destinataires...

Le temps pressait déjà pour Jorge Semprún, tragiquement serein. Il brillait des ultimes feux du témoin de l'expérience concentrationnaire nazie, ainsi qu'il l'écrivait au dernier texte d'un recueil en forme de méditation sur l'Histoire, Une tombe au creux des nuages. Essais sur l'Europe d'hier et d'aujourd'hui (Climats): «Plus personne ne possédera au sein de la mémoire de ses sens, l'imprégnant peut-être encore, l'indignant certainement toujours, l'odeur des fours crématoires, qui est, sans le moindre doute, la chose la plus spécifique, la plus singulière du souvenir de l'Extermination. Plus personne, donc, ne pourra expliquer aux habitants de New York que l'infecte puanteur qui s'est répandue sur le quartier des tours jumelles, après les attentats du 11 Septembre, était précisément la même que celle des fours crématoires nazis. L'odeur de la guerre totalitaire que la “vieille Europe” connaissait déjà, et contre laquelle elle avait entrepris la remarquable tâche de la construction d'une communauté supranationale d'États indépendants.»

En avril 1945, libéré de Buchenwald par les troupes américaines, un jeune homme de 21 ans prenait congé de l'arbre de Gœthe, épargné par les nazis ayant déboisé à tour de bras pour construire les baraques du camp, incendié par un bombardement américain au phosphore durant l'été 1944. Ce jeune homme pensa au poète espagnol de ses lectures adolescentes, Antonio Machado, dont un vers lui traversa l'esprit: «Au vieil ormeau fendu par la foudre.»

L'homme de 86 ans qui nous reçut tournait toujours autour de ce qui l'assaillit en prenant congé de l'arbre de Gœthe: «Était-ce la vie qui allait commencer, après un si long rêve de la mort? Ou était-ce plutôt le rêve de la mort qui allait se prolonger? Ou encore le rêve de la vie; de la vie considérée comme le rêve de la mort?»

La mémoire étincelante, l'esprit alerte, le propos aux cadences parfaites (nous sortîmes de l'entretien en convenant qu'il est rare de recueillir un discours aussi construit), Jorge Semprún nous apparut à l'instar d'une force traversée par le flou, comme un bloc parcouru de méandres, tel un arbre aux racines éployées, célestes, imaginaires. Il aimait à citer le philosophe Emmanuel Levinas, pour qui «l'implantation dans un paysage, l'attachement au lieu, c'est la scission même de l'humanité en autochtones et étrangers».

Semprún avait échappé aux mauvais génies du lieu grâce au bilinguisme: «Suis-je espagnol, suis-je français? Du point de vue de la langue, mon identité “nationale” est en tout cas floue, flottante, sinon ambiguë. C'est pour cela que j'ai modifié, pour mon usage personnel, une formule que Thomas Mann avait élaborée dans son exil d'allemand antifascite: “La patrie d'un écrivain, proclamait-il, c'est la langue...” Je ne peux y souscrire. Je dirais pour ma part: “La patrie d'un écrivain, c'est le langage...”»

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