Pour une intelligence hospitalière du monde, face à la peur des migrants

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Un colloque passionnant s'est tenu au Collège de France : « Migrations, réfugiés, exil. » Face aux déclinistes névrotiques et aux convulsionnaires racistes, c'était tabler sur l'entendement du monde. Compte-rendu… transporté.

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Le Collège de France a fait le pari de l’intelligence politique en organisant, du 12 au 14 octobre, un colloque salutaire et suivi avec passion : « Migrations, réfugiés, exil. » Alors que le galimatias haineux de l’extrême droite semble avoir contaminé la République – le discours sur les migrants est devenu fielleux à droite et frileux à gauche –, il était juste et bon que des voix à la fois scientifiques et civiques s’élevassent. Les migrations ne menacent pas, elles fécondent. N’en déplaise au sens commun paniqué, chicaneur, vétilleux, hermétique à l’Autre, voire raciste.

À de tels garde-barrières hexagonaux, le maire de Palerme infligea d’emblée une magnifique gifle morale. Responsable d’une ville « orientale en Europe », mosaïque du futur, vouée aux échanges, ayant intégré à sa gestion les citoyens venus d’ailleurs (21 conseillers municipaux dirigés par un médecin palestinien), Leoluca Orlando se lança dans un hymne à la richesse humaine et culturelle qu’apportent les réfugiés. Ils n’ont pas besoin de commisération mais de droits – dont le « droit à la mobilité ». Nous devons les arracher aux mafias en les accueillant avec un enthousiasme total : « Le XIXe siècle a été celui des droits de l’homme, le XXe celui des droits de la femme, le XXIe siècle sera celui des droits du migrant. »

Ce volontarisme politique ouvert parce que lucide, trouva des résonances dans bien des communications de chercheurs engagés. Ainsi en est-il allé du paléontologue Jean-Jacques Hublin, au cours de son intervention intitulée : « Deux millions d’années de migrations, de dispersions et de remplacements. » Le savant démontra que la sortie d’Afrique rendit l’homme intelligent : je me disperse, donc je pense, donc je suis. Ainsi le « bipède efficace » passa-t-il du néandertalien à l’Homo sapiens moderne, avec son lot de mutations et d’adaptations. « Nous sommes tous des immigrés africains », par la grâce d’une hybridation et d’une assimilation qui firent comparer au chercheur notre espèce humaine à « une plante enracinée dans le jardin africain, puis passée par-dessus le mur pour prospérer dans le jardin du voisin »

Karin Miller : « Adam et Ève » (2010) Karin Miller : « Adam et Ève » (2010)

En écho, il y eut l’exposé d’Annie Cohen-Solal (« Vivre le déracinement : artistes et créateurs aux avant-postes ») centré sur le peintre Mark Rothko (1903-1970), « archétype de la conscience en exil », arrivé à 10 ans sur la côte ouest des États-Unis d’Amérique, sous le nom de Marcus Rothkowitz, avec un écriteau autour du cou : « I don’t speak english. » Perçu telle une offense territorial par les vigilants enracinés, Rothko n’aura cessé d’enrager contre le local et le régional, à la recherche d’espaces interstitiels dans les espaces d’exclusion.

La chercheuse établit une comparaison avec Picasso, « très suspect d’un point de vue national » selon les fonctionnaires qui lui refusèrent la nationalité française en mai 1940. Picasso, qui repoussa la breloque proposée par Malraux en 1967, griffonnant à l'endroit du ministre des affaires culturelles : « Légion d’honneur aux écrivains sans éditeurs, aux peintres sans acheteurs. » Chez ces artistes « qui font exploser les cultures en termes identitaires et de frontières nationales », chez ces démiurges perdus spatialement mais qui s’ancrent alors dans une nouvelle généalogie – tel Picasso avec l’art africain –, Annie Cohen-Solal détecte, à l’occasion de chaque déplacement, « un saut qualitatif, comme si la tension rendait plus forte la créativité ».

De l’Homo erectus à Picasso, l’être en mouvement dérange en se dérangeant. L’inquiétude de ce qui vient ou va venir, en masse ou à pas de loup, s’avère l’une des tares les plus constantes de l’esprit humain. Comment réenchanter la rencontre ? L’africaniste François-Xavier Fauvelle, au détour d’une communication emplie d’étrangeté radicale (« La quête du kraal : pérégrinations et métamorphoses du peuple de la vache »), se fit bon augure : « Dans la durée, soyons confiants dans la faculté des gens qui se déplacent à devenir autres. » Encore faudrait-il ne pas être ennemi de la différence – tout comme Raymond Devos n’était « pas ennemi du colloque »

Karin Miller : « Guess Who » (2009) Karin Miller : « Guess Who » (2009)
Les fantasmes et les préjugés rendent toute altérité antinomique et toute dissemblance discordante. Mais l’être humain, lorsqu’il consent à déciller, connaît quelque bonne surprise, à l’instar du marin notant, lors de l’expédition de Vasco de Gama, en novembre 1497, accostant du côté du Cap : « Leurs chiens aboient comme ceux du Portugal. » Ainsi le sol africain ne se dérobait-il pas sous ses pas, ainsi le navigateur lusitanien tenait-il le choc de la rencontre, prouvant que la compréhension de l’Autre procède toujours d’un processus conjoint de mouvement et de transformation. Pour faire intellectuellement face aux migrations et à leur cortège de diffusions – confondus avec des invasions et leur lot d’annihilations –, François-Xavier Fauvelle a introduit la notion de « percolation » : qui permet à l’eau de prendre le goût du café.

Impossible à comprendre pour les esprits bornés – c’est le cas de l’écrire –, qui ne pensent qu’en termes d’endiguement, d’étanchéité maximale. Les cerveaux barricadés, toujours voulurent faire obstacle, en un raidissement illusoire et à courte vue. C’est ce que démontra l’assyriologue du Collège de France, Dominique Charpin, dans une communication en forme d’apologue : « Le mur des Amorrites à Sumer à la fin du IIIe millénaire avant Jésus-Christ. »

Dans les années 2050 avant notre ère, non loin de l’Euphrate, on vit s'élever, à l’occasion des frictions opposant agriculteurs sédentaires et éleveurs nomades, « le premier mur anti-migrants ». La plaine mésopotamienne fut un laboratoire qui n’aura pas servi de leçon : le mur ne servit à rien. Les envahisseurs, craints plus que de raison, eurent raison du mur. S’ensuivirent une intégration (intermariages), des relations apaisées entre nomades et sédentaires et une culture mixte (dont témoigne la musique) qui s’élabora de la Méditerranée au Golfe persique.

Dominique Charpin expliqua comment, aux temps modernes, l’invasion islamique ultérieure fut, dans une lecture simpliste, projetée sur les vagues migratoires en Mésopotamie, faisant des Amorrites une menace insoutenable contre le pays de Sumer au XXIe siècle – avant notre ère. À l’époque déjà, semble-t-il, les préventions étaient des plus obstinées : les Amorrites étaient décrits comme des éléments hétérogènes et hostiles. Et ce en des termes relevant d’un mépris de l’Autre qui aura roulé d’âge en âge : « Ils ne causent que des troubles, leurs mains sont destructrices, leurs traits sont ceux du singe. »

L’étranger qui abaisse, ravale et abâtardit, ce fantasme de la semence impure qui abreuve nos intimes sillons, n’a cessé de se manifester, culminant avec le IIIe Reich, se calmant une fois la barbarie nazie terrassée, puis revenant, en tapinois, jusqu’à reprendre du poil de la bête immonde, sous nos yeux, par les temps qui courent et les humains qui fuient…

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