Antisémitisme et homophobie, baromètres de nos dérèglements

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Dans Antisémitisme et homophobie : clichés en scène et à l’écran, l’historienne Chantal Meyer-Plantureux retrace comment des figures de réprouvés furent offertes à la détestation publique sous la IIIe République. En attendant le passage à l’acte.

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Dès qu’il y a malaise dans la civilisation, la question identitaire se substitue à la question sociale. L’antisémitisme et l’homophobie deviennent alors l’alpha et l’oméga des crispations, des emportements, des fureurs ; collectives ou individuelles.

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Ce fut le cas voilà quelques jours, d’une façon à la fois anecdotique et symptomatique, avec la découverte, dans une rame du RER C, d’un graffiti lourd de ressentiment polymorphe à l’encontre du joueur de football Kylian Mbappé.

Ce fut le cas, massivement, entre 2012 et 2014, lors des manifestations contre le mariage pour tous qui entendaient « coaguler toutes les colères ». Elles s’en prenaient aux figures du Juif et de l’homosexuel, à la fois indiscernables et reconnaissables – censées comploter pour saper la France éternelle en minant ses valeurs intangibles.

Depuis le XIXe siècle, chaque crise panique face à la modernité et à l’émancipation conduit à vilipender ces deux boucs émissaires. La manif pour tous, démonstration de haine au grand jour, stigmatisait « la juiverie mondiale » et « l’accouplement sodomite ». Vindicte publique, à visage découvert.

Quatre décennies plus tôt, en 1974, Paul Morand, 86 ans, rance et pestiféré – sauf dans les cercles poussiéreux idoines comme Le Figaro ou l’Académie –, griffonnait des horreurs à retardement dans son Journal inutile, que Gallimard jugea utile de publier en 2001 : « Pour les pédés comme pour les Juifs, quand on en connaît un, on les connaît tous. »

Une telle détestation bifide s’avère serpent de mer. Il y a toujours une poignée de salauds des catacombes s’occupant à nourrir la bête immonde quand la société, ouverte, se montre tolérante. Mais il arrive aux sociétés de se refermer comme des huîtres. Alors, aux premiers affolements régressifs, il suffit de souffler sur les braises entretenues dans l’ombre par de petites cohortes, pour que des hordes haineuses reprennent le flambeau phobique.

Les bonnes volontés en arrivent à des conclusions désespérées. On ne s’instruit pas dans l’erreur, élevée au rang d'éternelle répétition générale. Il n’y a pas de pédagogie possible, de leçon à tirer du passé, tant le serpent de mer se joue des indignations vertueuses, des « plus jamais ça », des pages prétendument tournées…

D’où l’intérêt de tourner, au sens propre, les pages d’un essai qui vient de paraître, sous la plume d’une historienne de l’université de Caen, Chantal Meyer-Plantureux : Antisémitisme et homophobie : clichés en scène et à l’écran (CNRS éditions). Ou comment sous la IIIRépublique, au théâtre comme au cinéma, les Juifs et les homosexuels, officiellement libres comme l’air – aucune discrimination ne les visait –, furent l’objet de dérision itérative, voire d’exécration constante.

Un tel registre de représentation visant ces minorités humiliées a nourri l’imaginaire national, s’insinuant dans les esprits, entretenant la hantise du mélange, l’horreur de l’altérité, la méfiance à l’encontre de toute sexualité hétérodoxe ou impure. Voilà ce qu’étaient censées incarner, en miroir, une « race » maudite et une « maladie » répulsive : les enfants d’Israël et les invertis, cumulant parfois les deux « tares » – pour le plus grand régal, par exemple, d’un Céline bavant sur Proust.

Le livre de Chantal Meyer-Plantureux permet d’appréhender comment – sinon pourquoi – s’enclenche l’aversion qui confine à l’acharnement, « cette maladie du regard qu’est la xénophobie », note dans sa préface Pascal Ory. Celui-ci précise : « Évidemment l’enquête est plus riche du côté des discrimineurs, des haïsseurs, des persécuteurs, et ce d’autant plus qu’on ne manque pas aussi, on le verra, de Juifs homophobes et d’homosexuels antisémites. »

Robert Brasillach (en civil), à la droite de Jacques Doriot (portant l'uniforme nazi). Robert Brasillach (en civil), à la droite de Jacques Doriot (portant l'uniforme nazi).
Cette deuxième catégorie fut en particulier représentée par Robert Brasillach (1909-1945), fusillé pour faits de collaboration après un procès durant lequel la judéophobie du personnage ne fut guère mentionnée, mais qui vit son homosexualité débusquée par le procureur, avec des allusions vipérines jusqu’à faire office de circonstance aggravante.

La France libérée, à reconstruire, cultivait une virilité retrouvée, qui distinguait en les supplétifs de l’Allemagne hitlérienne des figures languides s’étant livrées, en 1940, à une funeste danse nuptiale face au vainqueur nazi. Sartre n’écrit pas autre chose, dès 1945, dans Qu’est-ce qu’un collaborateur ?, insistant sur ce « climat de féminité » ayant favorisé un « curieux mélange de masochisme et d’homosexualité ».

Un demi-siècle plus tôt, lors de l’affaire Dreyfus, matrice des rancœurs et férocités à venir, l’antisémitisme et l’homophobie firent ignominie commune aux yeux de l’accusation. En effet, un « dossier secret » précipita la condamnation du capitaine, le 22 décembre 1894, agissant tel un chiffon rouge sur le tribunal militaire : il s’agissait de pièces dérobées à l’ambassade d’Allemagne par le contre-espionnage français et qui n’étaient autres que des extraits d’une correspondance érotique adressée par l’attaché militaire italien à Paris, le major Alessandro Panizzardi, à son homologue tudesque, le lieutenant-colonel Maximilian von Schwartzkoppen. La dimension homosexuelle n’est jamais loin de l’obsession antisémite et l’opprobre se montre souvent très enveloppant.

D’où le passage peut-être le plus intéressant du livre de Chantal Meyer-Plantureux – à laquelle nous devions déjà une étude fine et implacable, Les Enfants de Shylock ou l’antisémitisme sur scène (2005) : les pages consacrées au grand comédien Édouard de Max (1869-1924). L’homme était roumain, homosexuel et juif. Les deux premières particularités sont soulignées abondamment par les biographies qui se recopient les unes les autres, Wikipédia en tête. Mais jamais sa judéité n’est évoquée. L’historienne insiste au contraire sur ce trait distinctif du personnage, rapprochant de celle de Sarah Bernhardt une telle condition juive vécue comme une corde parmi d’autres, mais dont les antisémites ont toujours voulu faire une marque unique d’infamie.

Édouard de Max dans « Prométhée » de Jean Lorrain, à Béziers en 1900. © DR Édouard de Max dans « Prométhée » de Jean Lorrain, à Béziers en 1900. © DR
Cette situation doublement minoritaire chez Édouard de Max, sorte de cible cumulative aimantant les flèches, mériterait un ouvrage entier ; tant apparaît fascinant cet homme devenu emblème, ce saint Sébastien de la liberté de soi-même et des autres. Sa façon d’exposer, aux Arènes de Béziers, en 1900, sa nudité préalablement épilée dans Prométhée, tient du manifeste si moderne qu’il ne fut pas décrypté à sa juste valeur, sur le moment, qui n’en retint que le petit sensationnel et l’énorme scandale.

Édouard de Max fait figure de môle parmi tant de situations mouvantes (Octave Mirbeau passant de l’antisémitisme à un dreyfusisme impeccable), ou de postures avilissantes (les auteurs juifs Savoir et Nozière – pseudonymes d’Alfred Poznanski et Fernand Weill –, auteurs d’une pièce en trois actes, Le Baptême, qui participe amplement de l’antisémitisme de scène).

Le chapitre le plus poignant concerne le comédien Marcel Dalio (1899-1983), condamné à jouer les « Juifs pour antisémites » jusqu’à la Seconde Guerre – qu’il passera à Hollywood où il eut la joie d’incarner enfin le Français à part entière, jusqu’à camper un curé. Las ! son plus grand rôle une fois revenu au pays après l’occupation nazie – qui extermina sa famille – allait à nouveau être une assignation à résidence symbolique l’encageant dans sa judéité : le voilà en Rabbi Jacob dans Les Aventures du même nom (1973) !

Marcel Dalio, c’est le lieutenant Rosenthal de La Grande Illusion (1937) de Jean Renoir. Il lâche ces phrases, aptes à servir de piqûres de rappel antisémites, à ses camarades prisonniers dans une forteresse allemande durant le premier conflit mondial : « Vous autres, vieux Français de vieille souche, tous réunis, vous ne possédez pas cent mètres carrés de votre pays. Eh bien, les Rosenthal ont trouvé le moyen en trente-cinq ans de s’offrir trois châteaux historiques avec chasses et autant en terres, vergers, clapiers, garennes, faisanderies, haras et galeries d’authentiques ancêtres au grand complet ! Si vous croyez que ça ne vaut pas la peine de s’évader pour défendre tout ça ! »

Deux ans plus tard, toujours sous la direction de Renoir, dans La Règle du jeu, voici Marcel Dalio en marquis Robert de La Chesnaye, recevant dans son château de La Colinière, en Sologne. Même si son cuisinier lui reconnaît un jugement gustatif hors du commun capable de déceler si une salade de pommes de terre fut élaborée selon les règles canoniques, même si un vieux général lui accorde de la classe (« et ça devient rare, croyez moi, ça devient rare !… »), comment le public a-t-il perçu cet homme parmi les hommes, ce Français parmi les Français ?

Extrait de « La Règle du jeu » : discussion sur les « métèques » à l'office… © Charles d'Aspermont

Dans leur Histoire du cinéma français, Maurice Bardèche et Robert Brasillach ont écrit : « Un Dalio étonnant, plus juif que jamais à la fois attirant et sordide, domine tout cela, comme un ibis bossu au milieu des marécages : lui est l’homme d’une autre planète, non seulement étrange, mais étranger à cette règle du jeu qui, en vérité, n’est pas la sienne. Une autre odeur monte en lui du fond des âges, une autre race qui ne chasse pas, qui n’a pas de château, pour qui la Sologne n’est rien. Jamais peut-être l’étrangeté du Juif n’avait été aussi fortement, aussi brutalement montrée. »

Si Dalio a échappé à la Shoah, le comédien Harry Baur, Juif imaginé à force d’avoir interprété David Golder et tant d’autres personnages qui l’avaient « catalogué dans des rôles d’israélites », selon ses dires, Harry Baur vécut l’enfer performatif du 7e Art : les nazis l’arrêtent et le maltraitent en 1942, persuadés qu’il est juif. Relâché en 1943 par ses geôliers finalement convaincus de son aryanité, l’acteur décède, victime de son reflet. Il n’a pu échapper à la malédiction antisémite.

Or, comme le rappelle le Québécois Louis Godbout dans une approche passionnante mise en ligne sous le titre Le Rideau rose : histoire du théâtre gay et lesbien jusqu’en 1969, Harry Baur se sentait également poursuivi par la malédiction homophobe. Maurice Rostand (1891-1968), qui avait fait jouer à l’immense Harry Baur le rôle d’Oscar Wilde épris de lord Alfred Douglas, lui proposa ensuite celui de Verlaine passionné de Rimbaud. Réponse du comédien sur ses gardes : « Mais c’est encore un inverti. Je ne puis me spécialiser dans ces rôles. Que dirait mon public de cinéma ? »

Ivres de répulsions inculquées à longueur de clichés dégradants ou haineux, hier sur scène et sur grands écrans, aujourd’hui par le truchement de faisceaux sociaux, des hommes passent à l’acte, tuant des Juifs ou des homosexuels. Ainsi tombent les Jean Sénac (1973), les Pier Paolo Pasolini (1975), tout comme les Ilian Halimi (2006), les Mireille Knoll (2018). Ainsi se récoltent les tempêtes homicides semées par le vent scélérat des clichés qui ont, pour leur part, la vie dure.

Chantal Meyer-Plantureux extirpe des terriers de la mémoire ces idées reçues si longtemps insufflées, qui semblent ne jamais devoir rester lettre morte.

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Chantal Meyer-Plantureux
Antisémitisme et homophobie.
Clichés en scène et à l'écran.

Préface de Pascal Ory.

(CNRS éditions, 408 p., 25 €)

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