Des chercheurs devenus contre-experts en matière de réforme

Par
Loin d'opposer un non corporatiste et conservateur au projet de réforme du CNRS, les chercheurs s'appuient sur les compétences qu'ils ont acquises depuis cinq ans en matière de réforme de la recherche pour dénoncer la logique de contrôle politique que le gouvernement cherche à installer – une démarche aux antipodes de ce qu'ils prônent en voulant faire du laboratoire le cœur de toute politique scientifique.

La lecture des articles est réservée aux abonnés.

Face au projet de réforme du CNRS, les chercheurs se sont mobilisés d'autant plus vite qu'ils se sont, pour beaucoup, sentis méprisés par leur ministre de tutelle, Valérie Pécresse, n'ayant en effet pas attendu le 22 mai dernier la réunion du Conseil d'administration du grand organisme de recherche pour dévoiler la veille, dans les colonnes du Monde, les grandes lignes de sa réforme. En pleine concertation, les syndicats de l'enseignement supérieur et de la recherche ont dénoncé un « procédé inadmissible » et, de son côté, Bertrand Monthubert, le président de Sauvons la recherche, a jugé « choquant le court-circuitage des instances du CNRS ». Justifiée par la « transparence », sans doute la méthode de Mme Pécresse vise-t-elle d'abord, très classiquement pour un gouvernement de droite, à tenter de montrer que les personnels d'une grosse institution publique comme le CNRS ne peuvent qu'être contre la réforme, contre toute idée même de réforme. C'est faire bien peu de cas de Sauvons la recherche, l'un des mouvements sociaux les plus originaux de ces dernières années. A l'instar d'une organisation comme Act Up (suivie par d'autres associations de malades) ou bien encore du mouvement des intermittents du spectacle, Sauvons la recherche a toujours su, depuis sa création en mars 2003, s'opposer en proposant, offrant une contre-expertise de plus en plus nourrie sur les questions de recherche. Les chercheurs mobilisés au sein de cette association sont très vite parvenus à recréer une force de proposition qu'on peinait depuis très longtemps à discerner au sein de syndicats souvent trop occupés à gérer certaines formes de corporatismes. Ce qui ne signifie pas que Sauvons la recherche ne se soit pas également appuyé sur des militants syndicaux, c'est même autour de la rencontre de ces derniers avec des scientifiques de premier plan jusque-là moins engagés que s'est construit le mouvement. Sans doute traversé par une tension entre une aile plus contestatrice et une aile réformatrice (un clivage qui peut parfois recouper certaines orientations politiques), Sauvons la recherche a constamment cherché à appuyer ses prises de position sur une connaissance étroite des enjeux et des réalités de la recherche scientifique.

Faire du laboratoire le cœur de toute politique scientifique

Au point, par exemple, de demander l'aide financière et logistique des pouvoirs publics, Etat et collectivités territoriales, pour organiser des Etats généraux de la recherche qui font désormais autorité. Au caractère soi-disant « inéluctable » des réformes, comme celle du CNRS aujourd'hui, les chercheurs sont donc en mesure d'opposer une contre-expertise qui n'a rien à envier, et même souvent beaucoup à apprendre, aux experts gouvernementaux. Ils peuvent notamment s'engager dans des batailles de chiffres autour des budgets, et revendiquer l'absolue nécessité d'une évaluation de la recherche – à condition qu'elle soit sérieusement menée. Ils n'entendent pour autant pas perdre de vue, sous couvert de technicité, le caractère souvent politique des oppositions comme des propositions. Ainsi s'agissant de cette réforme du CNRS, ils ne vont pas chercher son caractère diabolique dans les détails de sa mise en œuvre (même si certains s'annoncent redoutables en termes d'effets pervers), préférant dénoncer sa philosophie politique sous-jacente qui vise, ni plus ni moins, à rendre la recherche directement dépendante du pouvoir.
C'est précisément parce qu'ils se sont très largement approprié depuis cinq ans les aspects techniques de la politique de la recherche que les chercheurs ne se laissent pas aujourd'hui abuser par un discours technocratique de modernisation qui masque les véritables orientations politiques d'une réforme qui, n'en déplaise au gouvernement, n'est assurément pas la seule possible.
Depuis la tenue de ses Etats généraux, Sauvons la recherche préconise une réforme importante, et n'exclut pas la possibilité de repenser les contours des vingt-trois organismes de recherche. Mais toutes ces propositions visent, à la différence de la réforme actuelle du CNRS, une plus grande réactivité de la recherche. Et, pour SLR, la seule manière d'y parvenir consiste à mener des politiques scientifiques depuis les lieux où émergent les idées, c'est-à-dire au niveau des laboratoires. Soit le contraire de ce qui se fait avec l'Agence nationale de la recherche depuis quelques années, le contraire surtout de cette réforme qui entend ôter au CNRS toute prérogative budgétaire et soumettre la recherche à un véritable contrôle politique, ce qui n'existe dans aucun autre grand pays de recherche.