Pierre Bettencourt, le chaînon manquant

On entre désormais chez les Bet- tencourt comme dans un moulin. Toc, toc: André? Que nenni! Voici Pierre Bettencourt (1917-2006), le frère aîné. Il n'a bâti aucune fortune, mais, excusez du peu, une œuvre de rebelle. Et ce dans deux domaines (au sens figuré) qui lui étaient chers (au sens figuré): la littérature et la peinture...

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D'un point de vue culturel, la meilleure affabulation — c'est-à-dire la morale propre à une fable — de l'affaire Bettencourt, serait la découverte du beau-frère de Liliane, Pierre Bettencourt (1917-2006), artiste touchant et attachant, que l'ombre n'effrayait pas.

Durant la guerre, tandis que son frère André faisait ses premiers pas de caméléon politique, Pierre Bettencourt, dans la maison familiale de Saint-Maurice-d'Ételan (Seine-Inférieure) occupée par les Allemands, inventa une occupation irréductible: l'édition, sur sa propre presse à bras. Le culte de l'acte esthétique, l'amour du métier, la recherche de la beauté qui se niche dans le moindre détail, ne le quitteront plus.

En 1948, il offre ainsi, dans la quasi-clandestinité de son art des catacombes, un texte d'Antonin Artaud l'année même de la mort du poète: Le Théâtre de Séraphin. Cette diatribe inspirée, rédigée à Mexico en 1936, recèle la force des mages maudits: «Cela veut dire qu'il y a de nouveau magie de vivre; que l'air du souterrain qui est ivre, comme une armée reflue de ma bouche fermée à mes narines grandes ouvertes, dans un terrible bruit guerrier.»

Pierre Bettencourt était passeur devenu. Il devait mettre ainsi entre quelques mains choisies d'autres poètes essentiels, comme Henri Michaux et Francis Ponge. Il devait surtout, après avoir publié Plukifeklair Mouinkonnivoua de Jean Dubuffet, devenir l'ami de cet artiste, qui lui adressera, de 1949 à 1985, des lettres tordantes:

Dubuffet et Bettencourt partageaient un goût de la provocation conscientisée, du canular biscornu et de la mystification héroï-comique. En témoignent ces billets, de par la loi émis exclusivement par la Banque de France (qui s'énerva et ne fut calmée que par l'intervention du frère ministre André), qu'avait estampillés sans vergogne Pierre Bettencourt, afin que le papier-monnaie ne fût point sans esprit.

Pour 20 francs, il était ainsi loisible de palper la fameuse citation gidienne des Nourritures terrestres, qui n'est pas sans titiller la surinterprétation quand il s'agit des Bettencourt: «Familles, je vous hais! Foyers clos; portes refermées; possessions jalouses du bonheur.»

«Et j'épouse un milliardaire»

Pierre Bettencourt avait intitulé l'un de ses livres L'Homme million (1969, 750 exemplaires, chez l'auteur à Stigny dans l'Yonne). Les échos du mariage de son frère André avec l'unique héritière de L'Oréal ne manquent pas dans son œuvre, nantis des transpositions propres à l'art. Dans Fil au cœur, l'une de ses Fables fraîches pour lire à jeun (Ed. Lettres Vives, 1986) agrémentées d'un papillon de Jean Dubuffet, on peut lire ceci:

«Mon chéri, quelle
rigolade ! j'ai attra-
pé la grippe à San
Francisco et j'épouse
un milliardaire.»

Les activités mondaines, le paraître au détriment de l'être, l'art de remplir coûte que coûte une vacuité pleine aux as, Pierre Bettencourt s'en moquait avec une cruauté confite, en des textes suaves: «Ma femme trouve que dans les vases, il n'y a que les bras qui font bien. Quand elle déclare la chose à nos invités, les bras leur en tombent. Elle se précipite, les ramasse, et se met à faire des bouquets. C'est joli toutes ces mains en l'air dont les doigts veulent attraper quelque chose. Et peints de roses différents, les ongles de femme ont l'air de pétales. Là-dessus on passe à table.»

Une autre Fable fraîche dénote le peu de considération que ce rêveur assumé portait aux prétendus bâtisseurs; ou aux héritages mirobolants, qu'ils fussent ou non victimes de captations: «La France est le seul pays à posséder des sources d'encre. Elle en exporte à l'étranger.
— On ne sait jamais, dit mon père. Faisons percer un puits dans le jardin. Si par bonheur nous touchons la nappe, notre fortune est assurée.
On enfonça tubes après tubes, à l'aide d'un marteau-foreur: dix mètres, vingt-cinq mètres, cinquante, toujours rien. Là-dessus mon père
mourut, les biens furent dispersés, j'étais le cadet, et seul me revint l'emplacement du puits. C'était ma dernière chance.
Faute de moyens, je poursuivis moi-même les travaux, cinquante mètres, soixante, cent vingt-cinq: la vie passait. Quand, un beau soir de juin, un jet chaud m'aspergea le visage: c'était sans couleur, c'était comme de l'eau. Je n'en croyais pas mes yeux, m'être donné tant de mal pour ça, non ! j'en pleurais. Je vendis ma part au premier venu et j'entrai dans un couvent.
La semaine d'après, dans tous les journaux du pays, on annonçait en grandes manchettes la découverte d'une nouvelle source d'encre sympathique. Il y en avait quatre en France et j'étais le seul à ne pas le savoir.»

«Sénèque et les poissons carnivores»

Toutefois, les vocations de Pierre Bettencourt, longuement mûries, contribuèrent à son bonheur. Avec la poétesse et peintre Monique Apple (1937-1998), il trouva refuge en Bourgogne dans le canton d'Ancy-le-Franc (Yonne), fonda une famille, eut des enfants, dont au moins une peintre: Hélène Bettencourt. La tribu avait également la fibre musicale, comme en témoigne l'enregistrement d'Adèle et Hadrien du compositeur Lionel Marchetti, où furent mises à contribution toutes les voix que comptait cette branche des Bettencourt...

Écrivain méconnu, Pierre Bettencourt fut moins ignoré comme peintre, gâce notamment au galeriste Daniel Cordier (l'ancien secrétaire de Jean Moulin et l'un des quarante et un compagnons de la Libération encore en vie). En ce champ pictural également, la surinterprétation nous guette, dans le sillage de l'affaire qui porte le beau patronyme normand de Bettencourt:

Lire l'onglet «Prolonger» pour approfondir la découverte de Pierre Bettencourt.

Antoine Perraud

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