Retour sur le passé: le FN, défenseur des droits des femmes?

Par Valérie Igounet
Le débat interne fait rage entre les Le Pen (Marine et Marion) sur la position à adopter sur l’avortement. L’historienne Valérie Igounet revient sur l’évolution de ce thème qui a été un pilier du programme du FN: l’abrogation de la loi sur l’IVG y était présente jusqu’en 2002. L’enjeu est loin d’être anodin: quel vote des femmes pour le FN?
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Mardi 6 décembre, Florian Philippot affirme sur BFMTV qu’au sein du FN, Marion Maréchal-Le Pen est « seule et isolée sur la question de l’IVG ». C’est l’occasion pour le vice-président de répéter la position « officielle » du parti sur ce sujet : l’IVG est un droit sur lequel le Front national ne reviendra pas. « Sur l’avortement, Marion tient un propos qui n’est pas conforme au programme du Front national », confirme Gilbert Collard, député du Gard et secrétaire général du Rassemblement bleu Marine. De son côté, Marine Le Pen ne tarde pas à réagir. Au 20 heures de TF1 mercredi 7, elle remercie le présentateur Gilles Bouleau « d’évoquer cette petite friction » entre sa nièce et elle… Une occasion de « clarifier » sa position : « Que les choses soient très claires. Je ne remettrai pas en cause l’accès à l’IVG de quelque manière que ce soit », affirme la présidente du FN. Et de rajouter : « J’espère que les choses auront été entendues. » Son directeur de campagne David Rachline revient également à la charge : le projet présidentiel de 2017 ne fera aucune retouche au « dispositif actuellement en vigueur ».   

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Tous réagissent vivement à une interview de la députée du Vaucluse parue le 5 décembre dans Présent. Le journaliste du quotidien catholique-traditionaliste demande notamment à Marion Maréchal-Le Pen de s’exprimer sur les « questions de la défense de la vie ». Plus précisément, « quelles réponses apportera le programme présidentiel de Marine Le Pen, alors que François Fillon apparaît comme “le candidat de la Manif pour tous” » ? Les propos de la petite-fille de Jean-Marie Le Pen sont parfaitement clairs : « Plutôt que de mettre en place des objectifs, des quotas d’IVG dans les établissements de santé, il faudra soutenir financièrement les structures qui proposent d’accompagner les femmes isolées et hésitantes. Il faudra revenir sur le remboursement intégral et illimité de l’avortement car les femmes sont des êtres responsables qui doivent être traités comme tels. Il faudra mettre en place l’adoption prénatale et restaurer le délai de réflexion pour éviter les décisions précipitées dans un moment de panique pour acter que l’avortement n’est et ne sera jamais un acte anodin. Enfin il faut absolument dégager des solutions financières pour une politique familiale digne de ce nom, en particulier pour les mères isolées, alors qu’aujourd’hui 47 % des femmes avortent pour des raisons économiques. »

La jeune femme ne fait pas que répondre au nom du parti qu’elle représente. Pour la énième fois, elle affiche ses divergences sur l’IVG avec la ligne mariniste. Le « combat en faveur de l’avortement est certainement l’un des plus symboliques », souligne, avec raison, Marion Maréchal-Le Pen dans Présent. Depuis quasiment la création du FN, ce débat parcourt d’ailleurs régulièrement l’histoire du parti lepéniste. Car il est inhérent à un enjeu de taille pour le FN : le vote des femmes. Contrairement à son père, Marine Le Pen serait parvenue à séduire l’électorat féminin en proposant une image de femme « moderne », pourquoi pas féministe, au parler franc mais sans trop d’outrances. Pour la présidentielle de 2012, les femmes ont voté pour elle pratiquement autant que les hommes. Ce vote reste instable et varie en fonction des élections.

La lutte contre l’IVG, un des combats originels du FN

Dans le premier programme du FN, Défendre les Français (1973), quelques lignes concernent l’avortement : « Nous voulons que les Français soient responsables de leur vie personnelle. En toute hypothèse, il s’agit d’une agression physiologique qui, même si elle est pratiquée dans les meilleures conditions médicales, laisse le plus souvent des séquelles morales ou corporelles.
 Nous désapprouvons l’avortement légal libre. Par contre, il serait souhaitable d’aménager la législation actuelle en confiant à une commission médico-sociale le soin de se prononcer sur les cas possibles de l’interruption de la grossesse. » Quelques mois plus tard, le FN précise un peu plus sa position. « Tuer l’enfant, c’est tuer la France ! L’incitation à l’avortement vise à dépeupler la nation pour la livrer au premier occupant », peut-on lire sur une pleine page de la publication Le Front national de novembre 1974. La démonstration frontiste est la suivante : la natalité française est « menacée ». L’avortement ne signifie pas qu’une « régression morale ». Il sonnerait le « glas » de l’« essor démographique ». Pour le FN, le respect de la femme passe avant tout dans l’aide et la priorité familiales. Aussi, le parti de Jean-Marie Le Pen inscrit, « en tête de ses préoccupations politiques, la défense de la natalité française, la lutte contre la liberté de l’avortement et l’élaboration d’une politique familiale et juste ».

Ce tract du comité départemental de Caen expose les positions du FN sur la famille. Il date du début des années 1970 :

Tract du comité départemental du FN de Caen, au début des années 1970 Tract du comité départemental du FN de Caen, au début des années 1970

Le contexte ne va pas tarder à être porteur. La loi Veil relative à l’interruption volontaire de grossesse – qui dépénalise l’avortement en autorisant l’IVG sous certaines conditions – est promulguée le 17 janvier 1975. Le Front national part immédiatement en campagne contre. Il ne fait pas que présenter cette loi comme un « génocide anti-français ». Il porte de nombreuses attaques ad hominem à Simone Veil, surnommée « Mme Avortement ».

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Pendant de nombreuses années, la lutte contre l’IVG demeure le pilier de la « préférence familiale » notamment par le positionnement du courant catholique-traditionaliste représenté par Bernard Antony (Romain Marie). Mais pour le FN, se battre contre l’avortement équivaut avant tout à lutter contre l’immigration. Sur quel type de raisonnement ? La « cellule familiale », garante de l’État national, constitue la base d’une « société libre et stable », avance le parti de Jean-Marie Le Pen. En abrogeant la loi Veil, on encourage la fécondité française – et non la « fécondité étrangère » – par le lancement d’une grande politique familiale. De cette façon, la « survie démographique du peuple français » serait assurée. Parce que le taux de natalité des femmes étrangères dépasse celui des femmes françaises, on assisterait à un « remplacement progressif des Français décimés par des hordes d’immigrés ». La logique frontiste suit : un « enfant français de moins, un immigré de plus ! ».

À diverses reprises, les représentants du FN reçoivent des « consignes précises » pour leur prise de contact avec les élus lors d’élections. Par exemple, dans le cadre des parrainages de la présidentielle de 1981, les maires à qui ils s’adressent sont, en priorité, ceux connus pour leur opposition à la libéralisation de l’avortement. Entre 1986 et 1988, le Front national dépose une soixantaine de propositions de loi. Parmi les premières, celles du député de l’Essonne FN-RN (Front national-Rassemblement national) Michel de Rostolan – co-président avec Christine Boutin (députée UDF des Yvelines) et Hector Rolland (député RPR de l’Allier) du groupe d’étude pour l’accueil de la vie – « favorables à la vie et visant à supprimer le remboursement de l’avortement[1] » par la Sécurité sociale ; l’avortement ayant « contribué à la diminution des naissances et à la décadence[2] » de la France.

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[1] Passeport pour la victoire, document interne, 1988.

[2] Ibidem.

[3] « Marine Le Pen : “La bioéthique touche à notre vision de l’homme’’ », propos recueillis par Laurent de Boissieu et Marine Lamoureux , La Croix, 14 février 2011.

[4] « Parole de candidat », 5 mars 2012, TF1.

[5] « Marion Maréchal-Le Pen contre Florian Philippot : “Je ne suis ni minoritaire ni isolée” », JDD, 11 décembre 2016.

[6]  Le journaliste Laurent de Boissieu, présent, affirme que le discours de Sophie Montel a, en partie, « été sifflé ». Certains membres du FN démentent ; Florian Philippot le premier.