Sous le costume, tous précaires?

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Les cols blancs ont changé. Ils sont parfois tout aussi précaires que les cols-bleus. Des nouvelles classes moyennes aux classes populaires, dialogue sur le monde des agents immobiliers et celui des chauffeurs VTC, dans un marché de l’emploi de plus en plus dérégulé.

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Qu’ont-ils en commun, ces professionnels de l’immobilier dont parle la sociologue Lise Bernard et ces chauffeurs VTC défendus par le responsable syndical Sayah Baaroun ? Ils sont peut-être tous, malgré des différences évidentes de statut, et même de revenus pour certains, aux avant-postes des mutations du monde du travail.

Dans cette nouvelle émission de notre collection « Espace de travail », que vous pouvez retrouver dans le studio de Mediapart, Lise Bernard, chargée de recherche au CNRS, raconte son travail, pendant près de dix ans, sur les agents immobiliers. Grâce à une observation participante sur le terrain et des entretiens, elle a pu dresser le portrait sociologique d’une profession souvent déconsidérée – « ils ne feraient qu’ouvrir des portes alors qu’ils font bien autre chose » – et en même temps attractive pour les revenus qu’elle est censée pouvoir apporter. La Précarité en col blanc. Une enquête sur les agents immobiliers (PUF) a été publié en 2017.

L’intérêt d’entrer dans l’intimité du logement, de côtoyer une population très diverse, d’être autonome dans son activité va de pair avec des revenus incertains, les journées de travail à rallonge, une relation à la clientèle ambiguë (« il n’est pas rare qu’au moment de l’achat, les clients saluent le notaire mais pas l’agent immobilier », relate la sociologue). Le métier d’agent immobilier est à l’image de ces cols blancs « nouvelle génération », qui séduit par l’indépendance que confère la profession, mais piège souvent par la précarité qu’elle engendre.

Car même si un certain nombre d’entre eux obtiennent un « fixe », il s’agit souvent d’une simple avance sur les commissions à venir, qu’il faudra à un moment ou à un autre rembourser. D’autres ne vivent que des commissions et enchaînent les mois sans rentrée d’argent, d’où l’important turn-over qui caractérise le métier.

Sayah Baaroun, secrétaire général du syndicat des chauffeurs privés VTC, fait le même constat : initialement, la promesse des plateformes était belle : un agenda à soi, une simple application pour patron, un costume et une grosse voiture, fournie en crédit-bail par Uber et consorts. Les candidats se sont bousculés, salariés ou non, petits entrepreneurs, demandeurs d’emploi… Mais « le piège » s’est refermé sur les chauffeurs, les renvoyant à un simple emploi de taximan corvéable à merci et mal payé. « À quoi bon mettre une chemise quand on est payé quatre euros de l’heure ? », ironise Sayah Baaroun.

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La paupérisation d’une partie de cette population a en outre détruit des professions jusqu’ici réglementées et établi des nouvelles normes sociales moins avantageuses, entérinant un « état de fait contre un état de droit », sous couvert « d’accès à l’emploi » pour tous, revendiqué par le patron d’Uber comme par le président de la République Emmanuel Macron. Ce qui ne cesse « d’énerver » Sayah Baaroun, qui se désole que cet argument suffise à masquer la destruction des « piliers » du système français.

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Les chauffeurs Uber pourraient bien figurer l’avant-garde de la précarisation des classes populaires, en proie à un profond renouvellement. Ces statuts hybrides, voire carrément hors des clous de la loi, peuvent-ils devenir la norme au sein même de la classe moyenne ? « Une des idées du livre, c’est de prendre les agents immobiliers comme une voie d’entrée pour réfléchir aux classes moyennes et étudier les “cols blancs du commerce”, courtiers, conseillers d’assurances…, qui partagent des proximités professionnelles et des proximités sociales, explique Lise Bernard. Pour une bonne partie de ces nouveaux salariés du commerce, on relève une absence de patrimoine professionnel, et le fait qu’ils ne bénéficient pas des garanties de l’emploi stable, ce qui constituait une des caractéristiques des classes moyennes jusque dans les années 1980. »

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