Dans les rues d’Alger la révoltée: «L’Algérie ne sera pas la Syrie»

Par NOUR EL HOUDA

Alger a vibré vendredi au son de la colère contre la candidature du président Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat. Une marée humaine a déferlé au cœur même de la capitale, en scandant : « Non au cinquième mandat » ou « L’Algérie est une république et non un royaume ». Malgré son caractère pacifique, la marche a été émaillée par des heurts entre la police et les manifestants qui voulaient rejoindre le siège de la présidence.

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Alger (Algérie), correspondance.– Alger, comme de nombreuses villes du pays, a vécu hier une journée particulière. Les Algériens retenaient leur souffle mais, en même temps, étaient certains que la marche contre la candidature du président Bouteflika à un cinquième mandat allait être pacifique. Personne ne connaît l’identité des auteurs des appels à ces marches qui, faut-il le préciser, ont été lancés à travers les réseaux sociaux. Toutes les couches de la société ont pris part à cette manifestation de colère. La troisième dans la capitale, où les marches sont interdites depuis 2001, après celle du vendredi 22 février et celle des étudiants du mardi 26 février.

Vers 13 heures, quelques grappes humaines arrivent du quartier populaire de Belcourt. Drapeaux et pancartes en main, les manifestants scandent des slogans hostiles au président et au premier ministre Ahmed Ouyahia. D’une seule voix, ils chantent l’hymne national puis reprennent des chants patriotiques.

Ingénieur en électronique, Sofiane tient autour de son cou un cadre sur lequel est écrit « Nous sommes présidents ». Âgé d’une trentaine d’années et père de quatre enfants, il décrit la marche comme « une bouffée d’oxygène pour les Algériens ». Pour lui, « l’Algérie vit un moment exceptionnel. Elle se libère d’un système ».

À Alger, le vendredi 1er mars 2019. © REUTERS/Zohra Bensemra À Alger, le vendredi 1er mars 2019. © REUTERS/Zohra Bensemra

Tout comme lui, Abdelatif, la cinquantaine, est un jeune médecin d’un quartier périphérique de la capitale. Enveloppé de l’emblème national et en tenant un autre dans la main, il a rejoint la place du 1er-Mai depuis 10 heures. « Je me sens concerné par ce mouvement. Je veux laisser à mes enfants un pays prospère. C’est magnifique de voir que les jeunes brisent le mur de la peur… », dit-il.

En nombre impressionnant, les policiers s’alignent, coupant le premier groupe de manifestants des autres. Ils tentent de disperser les gens à coups de gaz lacrymogène. Imperturbables, les jeunes lancent : « Policiers et peuple, nous sommes des frères », « Pacifique, pacifique ». L’ambiance est très tendue. Les grappes humaines sont de plus en plus imposantes. Elles finissent par faire jonction pour se transformer en marée humaine. Les policiers sont dépassés. Ils n’arrivent plus à contrôler la foule qui s’ébranle vers le boulevard Hassiba-Ben-Bouali.

Professeur à l’université, Youcef se dit fier de voir autant de jeunes clamer le changement avec autant de conscience et de responsabilité. « Je voyais venir cette colère, dit-il. Les jeunes se sentaient humiliés par ces images d’un président malade cloué sur une chaise roulante. Vous remarquez que les slogans ne s’attaquent pas à sa personne. Les manifestants veulent libérer le pays de cette bande qui dirige à la place du président. La marche du 22 février nous a donné du courage. Elle nous a libérés de la peur… »

Tout comme lui, Aïcha, artiste, est venue en famille. « Mon mari est fonctionnaire, explique-t-elle. Depuis la marche du 22 février, à laquelle je n’ai pas participé, je suis malade. J’ai marché le 24 février dernier avec les citoyens au centre-ville et j’ai soutenu les étudiants lors de leur marche. Aujourd’hui, je suis là, avec mon mari et mon fils. Je n’ai plus peur. Je veux participer à la construction du pays. Ce système a pris en otage le pays. C’est fini, il faut qu’il dégage. »

Beaucoup de femmes et d’adolescentes font partie des manifestants. Des youyous, des chants patriotiques ponctuent les slogans hostiles au cinquième mandat. « Je rêve d’une Algérie prospère », est-il inscrit sur le visage de Sonia, une adolescente venue marcher avec ses copines. « Je veux vivre dans un pays qui m’assure l’avenir et cet avenir, c’est nous qui le faisons. Si nous restons passifs, il n’y aura pas de changements. Je suis là, en réponse à l’appel du pays… », souligne-t-elle.

Jeune chômeur, Sofiane a pris part à toutes les manifestations de la semaine. « Je veux vivre dans mon pays. Ils nous ont étouffés. Ils veulent que nous partions. Non, nous voulons rester et c’est à eux de partir. Ils n’ont rien fait pour les jeunes. Nous voulons prendre en main la destinée de notre pays. Il faut qu’ils partent… », déclare-t-il, avant qu’Aïmad, lui aussi chômeur et âgé d’une trentaine d’années, ne lui emboîte le pas : « Ils nous menacent par la Syrie, on leur dit que l’Algérie n’est pas la Syrie, et jamais nous ne permettrons qu’elle le soit. Nous sommes là pour que ce régime parte… »

À Alger, le vendredi 1er mars. © REUTERS/Zohra Bensemra À Alger, le vendredi 1er mars. © REUTERS/Zohra Bensemra

Compacte, la masse humaine continue sa marche vers la Grande Poste. L’ambiance est festive. Du haut des balcons, des drapeaux sont étendus, des youyous sont lancés et des bouteilles d’eau sont jetées aux manifestants. Les jeunes continuent à scander : « Le peuple ne veut ni de Bouteflika ni de Saïd », « Bouteflika pas de cinquième, ramenez les brigades d’intervention et les forces spéciales », « Partez et laissez-nous notre pays ».

Des chants de stade font vibrer la rue. Sachets noirs à la main, certains groupes de jeunes distribuent de l’eau ou ramassent les bouteilles vides, d’autres encadrent les manifestants pour éviter les slogans indésirables et les fauteurs de troubles. Zakia est une chanteuse connue. Elle est là avec un groupe d’artistes. « C’est notre pays. C’est à nous d’exiger le changement de manière pacifique, dit-elle. Par notre mouvement, nous donnons une belle image de l’Algérie. Ceux qui pensaient que le peuple algérien est congelé se trompent. Il a dit son mot, nous espérons qu’il soit entendu… »

Retraité, Noureddine a le nez recouvert d’un mouchoir imbibé de vinaigre. Il respire mal, mais continue à crier : « Algérie, libre et démocratique ! » Il nous dit : « Je veux que mon pays se libère de cette bande qui le dirige. Tous ces jeunes qui ont brisé le mur de la peur font preuve d’une maturité et d’une responsabilité exemplaires. Ils sont la fierté de l’Algérie. Je suis en admiration devant leur courage… »

La place de la Grande-Poste n’arrive plus à contenir cette masse humaine. Ils sont venus de partout pour se retrouver ici. Des responsables de partis politiques font leur apparition en tant que « personnes » et non en tant que partis. C’est le cas d’Ali Benflis, secrétaire général du parti Talaie El-Houriat, de Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs, de Rachid Nekkaz, candidat à la candidature présidentielle, et de nombreux députés de l’opposition.

Boulevard Mohamed-V, les manifestants marchent coude contre coude. Leur nombre est impressionnant. Ils arrivent au boulevard Krim-Belkacem, sur les hauteurs. Ils ne s’arrêtent pas de crier leur colère contre le système. L’odeur du gaz lacrymogène agresse les narines. Le premier groupe de jeunes est déjà à quelques centaines de mètres de la présidence. Les policiers forment des boucliers pour empêcher l’arrivée des manifestants. Certains tentent d’avancer. Ils reçoivent des charges de gaz lacrymogène, qui les font reculer.

À Alger, le vendredi 1er mars 2019. © REUTERS/Zohra Bensemra À Alger, le vendredi 1er mars 2019. © REUTERS/Zohra Bensemra

Une grande partie de la foule rebrousse chemin, en empruntant le boulevard Didouche-Mourad. Mais quelques récalcitrants continuent à harceler les policiers. Il est 19 heures. L’ambiance tourne à l’émeute. Contre les projectiles lancés par des groupes de jeunes, les policiers ripostent par des tirs de gaz lacrymogène.

L’air devient irrespirable. Des bouteilles de vinaigre s’échangent entre manifestants, qui refusent de quitter les lieux. Les échauffourées se multiplient. Une immense fumée s’élève vers le ciel. Des véhicules sont saccagés, une agence bancaire incendiée, alors que des blessés, une cinquantaine, sont enregistrés dans les deux camps. La foule paralyse toutes les artères de la capitale.

À l’exception de certaines épiceries, restées ouvertes pour les besoins des manifestants en eau et en vinaigre, l’ensemble des commerces sont restés fermes. À la Grande Poste, la foule ne décolère pas. Elle continue à exprimer sa colère contre le cinquième mandat devant des policiers médusés, ne sachant plus quoi faire.

Si, dans ce quartier situé au cœur de la capitale, la manifestation se déroule dans le calme, sur la place du 1er-Mai, des échauffourées ont éclaté entre des jeunes et les forces de l’ordre. Le son des détonations et l’odeur de gaz lacrymogène donnent l’impression d’être sur un champ de bataille. Au milieu de la soirée, les services de police ont réussi à ramener le calme, après de nombreuses interpellations. Dans les nombreuses autres villes du pays, les marches n’ont connu aucun incident.

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