A Moscou, Mélenchon sur un fil

Par Paul Gogo

Le député a passé quatre jours en Russie avec la volonté de parler à la société civile sans s’attaquer au pouvoir ni en paraître proche. Un jeu d’équilibriste où le funambule a parfois vacillé.

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Moscou (Russie) de notre envoyé spécial.- Cela faisait longtemps que Jean-Luc Mélenchon n’avait pas mis les pieds en Russie. « Ma première fois, c’était avec Mitterrand, pour rencontrer Jean-Loup Chrétien, explique le leader de La France Insoumise. Puis je suis revenu quelques années plus tard, j’avais rencontré Gorbatchev. » C’est dans un autre état d’esprit que le député a atterri dans la Russie de 2018, visiblement conscient du « risque » politique que représentait cette visite officielle.

L’enjeu de ce voyage pour Mélenchon : conserver sa singularité dans le bourbier idéologique russe, accompagné de sa propagande de choc, et affirmer sa relation à un pays devenu protagoniste belliqueux sur le théâtre diplomatique, en Ukraine puis en Syrie. Deux événements où Mélenchon a défendu une position non alignée, parfois complaisante avec la Russie, au nom du pacifisme. À Moscou, Jean-Luc Mélenchon s’est concocté un programme censé le protéger des procès en poutinisme.

Son premier objectif, explique-t-il lors d’une conférence de presse à Paris, était de rencontrer la société civile, le « peuple » auquel il se réfère désormais, afin de « parler aux Russes sans s’attaquer au Kremlin », et ainsi « renouer le dialogue injustement rompu avec la Russie ». Un jeu d’équilibriste, qui a vu Mélenchon rencontrer un opposant sans participer à sa manifestation anti-Poutine, puis défiler à un hommage aux morts des deux guerres mondiales, plutôt que d’assister au traditionnel défilé militaire du 9 mai, orchestré par le président Poutine. Ce même défilé où il avait déjà envisagé de se rendre (en 2015 notamment), plus pour voir l'Armée rouge que Poutine, avant d'y renoncer sur le conseil insistant de plusieurs de ses proches.

Pour achever de convaincre de son indépendance vis-à-vis du Kremlin, Mélenchon souhaitait aussi rencontrer le leader du Front de gauche russe, Sergueï Oudaltsov. « Ils ne pourront pas dire que je suis pro-Poutine, je suis venu voir mon ami opposant au président russe », lance-t-il à la presse. Le rendez-vous a eu lieu mardi, dans le petit QG du parti politique russe, entre un bâtiment de l’armée et une casse automobile. En 2012, au lendemain de l’arrestation d’Oudaltsov, Mélenchon s’était fendu d’un communiqué de soutien, seul lien concret entre les deux hommes, qui ne se connaissaient ni physiquement ni idéologiquement.

Jean-Luc Mélenchon et Sergueï Oudaltsov, le 8 mai à Moscou. © @JLMelenchon Jean-Luc Mélenchon et Sergueï Oudaltsov, le 8 mai à Moscou. © @JLMelenchon

Après avoir demandé « C’est lequel Oudaltsov ? », voici Mélenchon, tactile, qui lui lance : « Ah, mon ami Sergueï, heureux de te voir libre ! » Oudaltsov, visiblement intimidé par cette mise en scène, jette de gros yeux sur la main posée sur son bras. Lui est loin d’être un Mélenchon russe. Staliniste déclaré et ancienne figure de l’opposition, cet homme emprisonné quatre ans et demi pour avoir « fomenté des troubles massifs » s’est aujourd’hui éloigné des mouvements anticorruption et démocrates libéraux, désormais contrôlés par son ancien ami Alexeï Navalny.

Le militant russe est de moins en moins engagé dans l’opposition au Kremlin. C’est ainsi qu’Oudaltsov s’est prononcé pour l’annexion de la Crimée et l’implication de la Russie dans le Donbass ukrainien. Des positions que Jean-Luc Mélenchon a découvertes lors de sa rencontre avec son « ami », devant la presse. « Nous avons en commun la volonté de dominer la crise écologique dont l’origine vient du productivisme capitaliste », a préféré défendre l’Insoumis, alors que le motif officiel de la visite de la délégation de la FI est la création d’une alliance des partis de gauche mondiaux. En guise de réponse, Sergueï Oudaltsov leva ses pouces en l’air.

L’invitation à venir le rencontrer à Paris lancée, le député a ensuite rejoint l’ambassade de France, où un cocktail était organisé, en présence notamment des Républicains de Moscou, réputés très à droite. Les militants ont, d’après leurs réseaux sociaux, apprécié la rencontre. De fait, ils partagent l’anti-américanisme et le rejet de l’Otan, la défiance des médias ou l’opposition aux sanctions européennes suite aux viols du droit international par la Russie aux portes de l’Europe.

Guidé par le russophile Djordje Kuzmanovic, responsable international du Parti de gauche (PG), l’ancien député européen a également pu échanger avec le sénateur Alexeï Pouchkov dans un hôtel de Moscou, ou encore avec l’écrivain Sergueï Chargounov, un soutien engagé des séparatistes du Donbass.

Quant au peuple russe, Jean-Luc Mélenchon a pu le rencontrer lors de la marche des immortels. Une marche pleine d’émotion, sincère, rassemblant chaque année près d’un million de personnes rien qu’à Moscou. À Paris, il laissait entendre qu’il pourrait s’inspirer du « patriotisme positif » d’un tel défilé.

Jean-Luc Mélenchon à Moscou, lors de la marche des immortels. © @JLMelenchon Jean-Luc Mélenchon à Moscou, lors de la marche des immortels. © @JLMelenchon

Mais cette marche a également été instrumentalisée par le Kremlin. Vladimir Poutine a pris la tête du cortège accompagné de Benjamin Netanyahou de passage à Moscou, 500 mètres devant le député insoumis. Marcher dans les pas du président Poutine n’était pas sa volonté, mais le député, ceint de son écharpe tricolore, n’a pu y échapper, accompagné par Djordje Kuzmanovic, ruban de Saint-Georges sur le torse (le symbole de la « grandeur de l’armée russe »).

Puis Mélenchon a dû se plier à l’exercice des interviews à la presse russe, acceptant à reculons de jouer le jeu de la mise en scène des télévisions du Kremlin. « À Paris, je me serais déjà barré », lâche-t-il, coincé pendant quinze minutes au milieu de participants à la marche sélectionnés par l’équipe de télé. En direct, il sera annoncé par le présentateur comme un « communiste français ».

Il aura fallu attendre le dernier jour de son séjour pour voir un Jean-Luc Mélenchon plus offensif. C’était jeudi soir, lors d’un rendez-vous à la Chambre de commerce et d’industrie franco-russe avec une poignée de patrons et d’étudiants français. Un rendez-vous avec le monde des affaires majoritairement pro-Kremlin, fermé à la presse mais retransmis sur le compte Facebook de Mélenchon. « Vous le savez mieux que moi, la Russie fait l’objet d’une propagande, d’un harcèlement, d’un pilonnage insupportable qui vise à en faire un ennemi, a-t-il lancé à son audience. Avant de raconter son expérience de député européen : « Vous n’avez pas idée de la brutalité et de la stupidité des textes adoptés dans cette assemblée à propos de la Russie ! » L’affaire des porte-hélicoptères Mistral, qui a vu la France, en 2015, renoncer à vendre des navires de guerre à la Russie en raison de l’annexion de la Crimée et de la crise en Ukraine ? « C’était une telle erreur de refuser de (les) livrer ».

En octobre prochain, Jean-Luc Mélenchon se rendra au Québec et aux États-Unis, pour y rencontrer le porte-parole de Québec solidaire Gabriel Nadeau-Dubois et le démocrate socialiste Bernie Sanders.

 

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Paul Gogo est journaliste indépendant, habitant à Moscou, travaillant pour Ouest-France, Libération ou La libre Belgique. C'est son premier article pour Mediapart.

Une erreur d'édition a été corrigée en fin de soirée samedi, à propos des Mistral, porte-hélicoptère et non sous-marins.