A Oran, les jeunes Algériens remettent à plus tard leur projet de migration

Par Nejma Brahim

Les côtes oranaises sont habituées, depuis les années 2000, à voir de nombreux jeunes partir clandestinement à bord d’embarcations de fortune pour tenter de rejoindre l’Europe. Depuis le début du soulèvement populaire en Algérie, le phénomène de la harraga est cependant presque à l’arrêt, signe que les candidats au départ commencent à croire qu’ils ont un avenir dans leur pays natal.

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Oran (Algérie), de notre envoyée spéciale.-  Elle avançait aux côtés des manifestants à Oran, il y a cinq semaines, vendredi 22 mars. Une imposante barque posée sur une remorque, longue de 4 mètres et faite en bois et fer forgé, tirée par un véhicule. À l’origine de cette parade surprise, une bande de cinq amis, tous habitants de la commune de Canastel, à 10 kilomètres d’Oran. L’opération coup de poing vise à dénoncer le fléau de la harraga, qui pousse chaque année des jeunes – et désormais moins jeunes – à quitter leur terre natale à bord d’embarcations de fortune dans l’espoir d’une vie meilleure de l’autre côté de la Méditerranée. Le boti (bateau) est décoré de pancartes, avec trois slogans : « Bonne nouvelle », « C’est le dernier boti », « Il est réservé au système ».

« Nous voulions profiter des manifs pour dire stop à un phénomène qui tue, explique Nabil. On a imaginé cette mise en scène. » Son camarade Karim, à la tête de l’opération, fait appel à un menuisier, un ferronnier et un soudeur. Embarcation grandeur nature, bidons d’essence, valises et sacs de voyage, bouée de sauvetage, drapeau de l’Algérie… Aucun détail n’est oublié, sauf peut-être le moteur ou les rames. « Ce boti, c’est tout un symbole. À travers lui, on voulait dire au système “dégage”, “sois le dernier à prendre la mer”. Et pour lui, le voyage est gratuit ! », plaisante Nabil, diplômé d’un master en droit et pourtant au chômage. Du haut de ses 27 ans, il a déjà vu deux de ses amis partir clandestinement. « Ils sont aujourd’hui à Paris. Mais beaucoup d’autres sont morts en mer et nous voulions leur rendre hommage. »

Hamza, Amine, Zino et leurs amis ont tous tenté de partir au moins une fois. © NB Hamza, Amine, Zino et leurs amis ont tous tenté de partir au moins une fois. © NB

À l’issue de la marche organisée le vendredi 12 avril, des débats se tiennent à proximité de la place d’Armes, au centre-ville d’Oran, ville côtière située à 350 kilomètres à l’ouest d’Alger en direction de la frontière avec le Maroc.

Il fait encore jour mais la lumière commence à baisser. Par petits groupes dispersés, des cercles de parole se forment. Les manifestants expriment tour à tour ce qu’ils ont sur le cœur. Chacun dispose d’une bouteille en plastique en guise de micro et de deux minutes top chrono. « Il faut continuer à se mobiliser, pour nos frères qui sont partis au péril de leur vie », lance l’un d’eux. « Les gens meurent en mer alors qu’ils n’ont que 20 ans ! Dans notre pays, les jeunes veulent avoir le choix. Il est temps de leur donner le pouvoir », ajoute un adolescent qui, abandonnant le micro-bouteille, porte sa voix pour mieux se faire entendre. Non loin de là, Hamza, Amine et Zino refont le monde sous un porche ombragé. Eux trois et leurs amis sortent dans les rues de la ville, chaque vendredi depuis le début du mouvement de contestation.

À leurs yeux, le gouvernement est conscient du problème de la harraga. « Il l’encourage, même ! Dans le groupe, on est tous partis au moins une fois, note Amine. On n’a rien dans ce pays, ni argent, ni travail. » Lui a pris la mer en septembre dernier, après deux tentatives ratées. « Les premières fois, la marine nous a arrêtés en mer. Cette fois-ci, je suis arrivé en Espagne mais j’ai été expulsé ensuite. » À 24 ans, ce diplômé en menuiserie est contraint de travailler au marché faute d’emploi. Il pointe du doigt ses amis. Hamza est cuisinier, Zino travaille un peu à la pêcherie. « On a tous des compétences, et pourtant personne ne nous donne une chance », ajoute Zino, 23 ans. Ses yeux verts se chargent d’émotion.

Très vite, Amine dégaine son smartphone pour lancer une vidéo. Ce sont les images de son trajet en barque, aux côtés de quatorze autres jeunes. « Vous voyez là, c’est moi ! » Une autre embarcation apparaît, avec à son bord des familles, parents et enfants. « La marine nous a arrêtés, ils ont été très violents avec nous. J’ai vu un enfant se noyer sous mes yeux car ils n’ont rien voulu faire pour le sauver… Ils ont ensuite accusé le père », rembobine-t-il, ajustant le bandana qui lui entoure le front. Un procès et une amende de 5 000 dinars (environ 25 euros, selon le taux de change en cours dans le pays) plus tard, Amine a le constat amer. « On n’a déjà rien, on emprunte pour risquer nos vies en mer, et on nous demande de payer en plus une amende. » Zino et lui échangent un regard complice. Ils confient avoir songé à partir de nouveau, mais la mobilisation change la donne. « Il y a beaucoup moins de départs qu’avant. On attend tous de voir si ça va s’arranger ici parce qu’on aimerait pouvoir rester dans notre pays. Il suffirait d’un travail et d’un vrai salaire. » Le soleil finit de se coucher sur la place d’Armes, tandis que les manifestants rentrent chez eux.

Le lendemain à La Rosa, salon de thé du centre-ville, Nabila Moussaoui fouille dans ses dossiers. Politologue et anthropologue, cette enseignante-chercheure à l’université d’Oran travaille sur les questions migratoires depuis douze ans. Elle passe une main dans ses cheveux puis confirme : « On note une baisse considérable des départs depuis mi-février, d’au moins 80 %. En fait, le phénomène est presque à l’arrêt, car le hirak [mouvement – ndlr] encourage le désir de changement », analyse-t-elle, ajoutant que les Algériens osent enfin réclamer leur part d’un gâteau plein de richesses dont n’a profité jusque-là qu’une poignée. « C’est le système qui les poussait à la mer. Le discours a changé, on sent que les gens espèrent pouvoir rester et bâtir le pays sur de nouvelles bases. » En 2018, les chiffres officiels enregistrent 3 200 tentatives de départs de bateaux et 80 000 harragas. « Officieusement, on parle de 120 000 personnes ayant réussi à quitter les côtes », note la politologue.

Le phénomène de harraga naît dans les années 2000. Le terme, qui signifie « brûler son visa » pour pouvoir rester en Europe, fait dès 2003 référence aux départs clandestins par la mer. « Jusqu’en 2007, partir était mal perçu, car c’était considéré comme un suicide, ce qui est interdit dans la religion musulmane, décrypte la politologue. Après, c’est davantage la figure du héros bravant la mer pour une vie meilleure qui domine les esprits. » C’est aussi à cette période-là que l’Algérie connaît un moment de bascule important : la Méditerranée enregistre un taux de mortalité record, contraignant les autorités à reconnaître le phénomène. Ahmed Ouyahia, alors premier ministre, évoque une « tragédie nationale ». « Les départs sont plus massifs et le profil des harragas évolue. Fin 2006, je vois pour la première fois un couple partir avec un bébé, une femme coiffeuse, une étudiante orpheline ou encore une femme divorcée. » Dès lors, l’argument n’est plus seulement économique mais aussi socio-psychologique. Les jeunes veulent pouvoir vivre comme on vit ailleurs. Les familles veulent ressentir l’égalité sociale pour pouvoir se projeter dans l’avenir. Les femmes recherchent l’émancipation.

Oran, ou « La Mecque des harragas », comme aime la surnommer Nabila Moussaoui, bénéficie des réseaux les plus aguerris pour répondre à cette demande. Sur le front de mer qui domine le port d’Oran, Zak (son prénom a été modifié à sa demande) observe l’horizon tout en jetant un œil fébrile sur son téléphone. Réceptionniste d’un hôtel situé non loin de là, il se dit préoccupé du sort de ses amis. Eux sont partis ; pas lui, malgré les préparatifs. « Ils sont partis mi-mars et ont décidé de passer par la Turquie pour rejoindre l’Europe. » Ils se sont rencontrés à la fac, où ils ont décroché un job, après avoir obtenu leur master en langues et génie civil. Leur diplôme ? Ils ne sont même pas allés le récupérer à l’université. « C’est un choix symbolique, on savait qu’il ne nous servirait à rien ! » Dégoûtés par la corruption qui ronge le pays, leurs conditions de vie et leur faible salaire (25 000 dinars, soit 125 euros par mois), ils mûrissent l’idée de partir. « Mon ami Imed venait parfois à la fac avec 20 dinars en poche (l’équivalent d’un café). Ça faisait au moins deux ans qu’on parlait de harraga. On devait partir par bateau en janvier, mais le mauvais temps nous a conduits à changer de plan », précise cet enfant des quartiers populaires.

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