Cuba, en suspension entre deux mondes

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En 2011, Raúl Castro, devant l’Assemblée nationale du pouvoir populaire, annonçait l’ouverture du régime à l’entreprise privée, une véritable fissure dans le modèle socialiste en place depuis 1959. C’est ce moment que le photographe David Himbert a choisi pour commencer à documenter, sur le long terme, la transition politique et économique dans l’île, ou en d’autres termes, la fin de la révolution de Fidel Castro. Raúl Castro a désormais tiré sa révérence, et ce jeudi 19 avril, Miguel Díaz-Canel, seul candidat en lice, a été investi à la présidence du pays. Il a promis la « modernisation de l'économie et du modèle social » et exclu tout retour au capitalisme.

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  1. Guanabo, banlieue de La Havane, mars 2016. Une résidence particulière en banlieue, une voiture dans le « driveway », un carré de verdure… les Cubains, dont le salaire moyen ne dépasse pas 29 dollars par mois, expriment sans ambiguïté, mais avec les moyens du bord, leurs rêves de classe moyenne. Et une semaine après la visite historique de Barack Obama à La Havane, les rêves sont plus que jamais permis. 

  2. La Vieille Havane, mai 2017. Dans une rue de La Havane, un enfant regarde avec étonnement un écran numérique Samsung nouvellement installé. Tenus à distance, pendant des décennies, du progrès et des technologies du fait de l’embargo américain mais aussi de l’idéologie du régime castriste, les Cubains sentent le vent tourner et accueillent avec optimisme les signes du changement, comme autant d’espoirs d’une vie meilleure imminente. 

  3. La Vieille Havane, mai 2017. Fait impensable il y a quelques années encore, certains produits de luxe des grandes marques internationales font peu à peu leur apparition dans quelques boutiques de la capitale. Le contraste avec la réalité économique et historique des Cubains est marquant, et il semble confirmer que la transition est en marche, même si elle ne profite qu’à quelques-uns. 

  4. Santiago de Cuba, 3 décembre 2016. La veille des funérailles de Fidel Castro, au terme de neuf jours de deuil pendant lesquels alcool et musique étaient interdits dans tout le pays, des adolescents enjoués prennent des selfies pendant le discours de Raúl Castro, lors de l’hommage populaire rendu au Lider Maximo, sur la place de la Révolution à Santiago. 

  5. La Havane, mai 2017. Autre signe du changement et de l’évolution des mentalités à Cuba, le drapeau arc-en-ciel, représentant la communauté LGBT, flotte au balcon d'une maison sur le Malecòn. Même si Fidel Castro a admis – pour une rare fois – ses erreurs et sa responsabilité dans les discriminations subies par les homosexuels dans les années 1960 et 70, la communauté gay subit encore les conséquences de l’homophobie institutionnelle d’alors. 

  6. Région d’Holguín, 2 décembre 2016. Civils et militaires attendent depuis plus de quatre heures, en plein soleil, le passage du cortège funèbre transportant les cendres de Fidel Castro, le long de la Carretera Central, qui traverse le pays d’ouest en est. Si la population salue avec respect la dépouille du « Comandante », les visages témoignent que c’est moins la tristesse que les préoccupations d’avenir qui sont dans tous les esprits. 

  7. Santiago de Cuba, 4 décembre 2016. Les membres du service d'ordre de l'Union des jeunes communistes de Cuba (UJC) barrent la route qui mène au cimetière Santa Ifigenia de Santiago, pour que l'intimité de l'inhumation de Fidel Castro soit respectée. En 2006, l'UJC comptait plus de 600 000 militants, âgés de 15 à 30 ans. 

  8. Santiago de Cuba, 4 décembre 2016. Des membres du Parti communiste russe, venus spécialement de Moscou pour l’occasion, intimident la foule aux abords du cimetière Santa Ifigenia, lors des funérailles de Fidel Castro. Arborant le drapeau rouge, le sigle CCCP, ou une kalachnikov en guise de pince à cravate, ils affirment haut et fort qu’ils veilleront au maintien de la révolution à Cuba. 

  9. La Vieille Havane, février 2018. Dans un bar du centre-ville de La Havane, la télévision branchée sur CNN affiche que Donald Trump envisage de donner un bonus aux professeurs qui porteront une arme en classe. Désormais exposés aux informations de l’étranger, et particulièrement des États-Unis, les Cubains réalisent avec dépit que le modèle auquel ils aspirent est lui aussi plein d’aberrations. Petit à petit, le rêve américain se fissure. 

  10. La Havane, février 2018. Sous une tente, des panneaux publicitaires lumineux dans une boutique mal éclairée font la promotion de produits cosmétiques de grandes marques. Des biens hors de portée pour la grande majorité de la population, mais dont la présence laisse entrevoir le creusement des inégalités qui accompagnera forcément le passage à l’économie de marché.

  11. La Havane, février 2018. Les points d'accès à Internet se multiplient dans les villes depuis 2016. Une heure de connexion coûte un peso cubain convertible (CUC), l'équivalent d'un dollar américain. De nombreuses heures d'attente sont nécessaires pour se procurer une carte d'accès, mais on peut s’éviter ce désagrément en se procurant une carte au marché noir, au prix de trois CUC. 

  12. La Havane, février 2018. Sur la promenade du bord de mer, un pêcheur passe près de trois adolescents qui tuent le temps sur le muret du Malecòn. Adoptant tous les codes ostentatoires de l’Occident, la première génération Internet de Cuba rêve plus que jamais d’Amérique et de grandes marques. Une génération qui ne sauvera pas la révolution, mais qui semble avoir très peu de leviers, malgré les apparences, pour la faire tomber. 

  13. La Havane, février 2018. Dans la rue, les jeunes jouent au football et portent les maillots des stars fortunées des grands clubs européens. Le baseball, le sport national, cède peu à peu la place au ballon rond dans le cœur des Cubains, qui parviennent désormais à voir quelques matchs des grandes ligues, grâce aux « paquetes », les petits disques durs remplis de contenus téléchargés illégalement, qui s’échangent sous le manteau contre quelques pesos. 

  14. La Havane, février 2018. Des femmes font la queue à l’extérieur, avant de pouvoir entrer dans un magasin d’alimentation. Derrière les apparences de transition de la société cubaine, la situation économique demeure inchangée, et se nourrir quotidiennement continue de représenter un défi pour la majorité des familles, résignées. 

  15. La Havane, février 2018. Devant le rideau de fer baissé d’un commerce, une jeune femme avec des leggings aux couleurs du drapeau américain attend. Alors que le pays s’apprête à passer à l’ère post-Castro, Cuba semble plus que jamais figée, prise entre deux mondes : un qui n’a pas tenu ses promesses et qui agonise, et l’autre qui peine à naître, dont on distingue encore bien mal les contours, mais dont on pressent qu’il traînera avec lui d’autres peines, d’autres désillusions. 

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