Le monde arabe s'invite entre les deux rives de la Seine

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Le 10 novembre dernier, l’Institut du monde arabe (IMA) et la Maison européenne de la photographie (MEP) lançaient un événement inédit sur la scène culturelle parisienne : la première Biennale des photographes du monde arabe contemporain. Une radioscopie du monde arabe, loin des clichés qui collent aux voiles et djellabas de ce coin du globe en (r)évolutions. Rives droite et gauche de la Seine, comme un pont entre les deux rives de la Méditerranée, une cinquantaine d’artistes, du monde arabe ou « occidental », fixaient leurs travaux dans une dizaine de lieux de la capitale. Et puis, trois jours plus tard, Daech frappait Paris. Scènes de guerre dans la capitale. Deuil national. État d’urgence. Et des voix, de plus en plus affranchies dans les ténèbres, qui résument “le monde arabe” à la folie nihiliste de quelques barbares. Tout ce que combat la Biennale, visible jusqu’au 17 janvier 2016. Sélection. 

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  1. 25 janvier 2011, Le Caire. Une jeune Égyptienne défie l’autorité, le régime Moubarak, et appelle à manifester pour la liberté, la démocratie. Cette image, emblématique du travail au long cours de Pauline Beugnies, photographe belge qui questionne depuis cinq ans les espoirs de la jeunesse égyptienne, était affichée en très grand format (8 × 3 mètres) sur les murs de la mairie du IVe arrondissement qui donnent sur la très chic rue de Rivoli. C’était osé et courageux de hisser une femme voilée appelant à la désobéissance civile dans cette artère prestigieuse où, il n’y a pas si longtemps, des riverains excédés, emmenés par un animateur télé vedette (Thierry Ardisson), s’étaient indignés de voir des kebabs fleurir sous les arcades « comme à Barbès ». Mais l’image a fait long feu. Elle a été retirée au lendemain des attentats à la demande du maire Christophe Girard, « compte tenu du climat de tension qui règne autour des questions relatives au monde arabe », a appris par mail la photographe.

    Voilà donc la Biennale qui tombe dans le piège de l’amalgame alors qu'elle veut le combattre. Voilà donc le monde arabe assimilé, réduit à son pire ennemi l’islamisme, l’obscurantisme, Daech. Avec lui, le raccourci : « Femme voilée-Islam-Terrorisme. » Contactée, la mairie du IVe balaie la polémique et invoque « le deuil national », « une exigence républicaine », « comme d’autres mairies ont renoncé aux décorations de Noël ». « Dans ces moments-là, les drapeaux sont en berne et les édifices publics, qui représentent la République, ont un devoir de sobriété et d'absence de message autre que celui du deuil national », explique Sarah Alby, la directrice de cabinet de Christophe Girard. « Il faut distinguer l’œuvre dans un musée qu’on va voir de son plein gré et l’œuvre dans une rue très passante qu’on vous impose », abonde Gabriel Bauret, le commissaire général de la Biennale, qui soutient cette « mesure d’apaisement vu le contexte ». À l’exception de cette image censurée, les autres portraits intimes de la Génération Tahrir (objet d’un très beau livre éponyme aux éditions Le Bec en l’air) sont exposés dans la cour d’honneur de la mairie du IVe, 2, place Baudoyer. Ils portent l'optimisme dans une Égypte qui n'en finit plus de broyer du noir sous le règne autoritaire et répressif du maréchal Sissi. 

  2. Wafaa Samir est une jeune photographe et plasticienne égyptienne formée en architecture à l’université des beaux-arts de Helwan, au Caire. L’identité, l’exploration de soi mais aussi la ville, autant de sujets qui la nourrissent. Ici, à l’Institut du monde arabe, elle dévoile sa série Ramadan, réalisée en 2013. Wafaa Samir se penche sur le jeûne, l’un des cinq piliers de l’Islam. Du lever au coucher de soleil, dans l’intimité de musulmans pratiquants, elle croque ce mois de renoncements, de spiritualité, de pardon, de solidarité. Un livre de prière, un toit, un bout de ciel, quelques beignets, une fenêtre, des grains de raisin…

  3. Vietnam, Cambodge, Irak, Koweït, Irlande… Le Français Bruno Barbey, coopté en 1966 à l’âge de 25 ans au sein de l’agence Magnum, a couvert les conflits les plus violents de ces cinquante dernières années, mais il a toujours refusé l’étiquette de photographe de guerre, « l’esthétique de la folie et de l’horreur », préférant le temps long au scoop. En noir et blanc ou en couleur, il a marqué l’histoire d'une écriture subtile, toujours bienveillante, jamais racoleuse. Dans le cadre de la Biennale, la MEP lui consacre une remarquable rétrospective : Passages, 55 ans de photographie. Parmi les 150 tirages, notamment, ses portraits lumineux du Maroc où Barbey a grandi entre Rabat, Marrakech et Tanger, jusqu’à l’âge de 12 ans (ci-dessus, le Mausolée de Moulay Ismaïl, Meknes, Maroc, 1985).

  4. Harcèlement sexuel, violences physiques, agressions collectives, excisions, viols, discriminations… En Égypte, les vio­lences envers les femmes sont un fléau endémique. Que ce soit dans la sphère publique ou privée, les femmes ne sont nulle part à l’abri. Et la situation ne s’améliore pas. En témoigne le dernier rapport d’Amnesty International. À l'IMA, Mouna Saboni, Franco-Marocaine installée à Paris, diplômée de l’école nationale supérieure de la photographie d’Arles, raconte le combat d’être une femme au pays des Pharaons, comment sortir de chez soi devient « un acte de résistance ». Son projet Je voudrais te parler de la peur est une série de portraits en couleur de femmes égyptiennes victimes de maltraitances. Poignant.

  5. Une ancienne source d’eau fraîche devenue un égout à ciel ouvert, des enfants qui jouent dans les décombres d’un château d’eau détruit lors de l’opération « Bordure protectrice », la guerre lancée par Israël contre le Hamas en juillet 2014… À la MEP, l’Italien Massimo Berruti, membre de l’agence VU, documente une problématique sanitaire ignorée : l’ampleur de la crise de l’eau dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. Un projet qui lui a valu de remporter en 2014, le grand prix AFD/Polka du meilleur projet de reportage photo. C’est l’une des expositions les plus saisissantes de cette biennale. Aggravée par l’opération « Bordure protectrice » qui a détruit un tiers des réseaux en eau et assainissement, la situation dans Gaza, sous blocus israélien depuis huit ans et dépourvue de système de traitement des eaux usées efficace, est encore plus critique et compliquée. Selon les estimations, il n’y aura plus d’eau potable dans toute la région de Gaza d’ici 2020. (Ci-dessus, dans la bande de Gaza, à Beit Hanoun, une fillette dévale avec son petit frère un escalier en ruines. Un jerrican à la main, elle va chercher de l’eau au point de ravitaillement le plus proche.)

  6. Après Empire, une immersion de deux ans dans le camp de réfugiés de Choucha en Tunisie, le Français Samuel Gratacap poursuit son odyssée sur les routes migratoires avec pour objectif de redonner une identité aux migrants d’Afrique subsaharienne qui risquent leur vie pour rejoindre la forteresse Europe. Il s’est posé cinq kilomètres plus loin que Choucha, en Libye, dans la prison de Zaouia où, dans des conditions inhumaines et dégradantes, des milliers d’exilés croupissent et espèrent passer de l’autre côté de la Méditerranée, prêts à tout pour réussir ce qui relève aujourd’hui de l’impossible. Sa série Les naufragé(e)s est à voir dans le patio de l’IMA.

  7. Avec La Chambre marocaine, un travail d’atelier construit sous forme d’exil, le Franco-Marocain Malik Nejmi, membre de l’agence VU, explore son histoire personnelle, sa double culture, sur fond d’universalité. Grâce à la photographie, il renoue le lien avec un Maroc où il lui est difficile de retourner. Son père en est parti « comme un voyageur ». Lui y est revenu « comme un fils d’immigré ». Mais le retour vers les racines n’est pas si aisé. En télescopant les temporalités, Malik Nejmi compose des scènes comme tirées d’albums de famille mais qui trahissent leur contemporanéité par le traitement photographique : plans cinématographiques, jeux de champs et hors champs et format carré, reproduction du cadre de la fenêtre de l’appartement familial d’Orléans d’où, petit, s’évadait son imaginaire. À voir à l'IMA.

  8. Comment raconter la Syrie autrement que par la guerre et la mort, devenues depuis 2011 le quotidien de ce pays ? En ravivant les imaginaires. Mohamed Lazare Djeddaoui, photographe et vidéaste français d’origine algérienne, a replongé dans les histoires et légendes racontées aux enfants de la région de la Syrie et du Levant. Elles lui ont inspiré une série de photographies intitulée Contes syriens dont La fille de l’ogre (ci-dessus). C’est au plus près du conflit, dans la région d’Alep, que Mohamed Lazare Djeddaoui a réalisé ces images avec le soutien et l’aide de la population syrienne qui, bien qu’ayant souvent tout perdu, reste optimiste et continue à voir la vie comme seule issue possible face à la guerre qui s’y développe. À voir à l’IMA.

  9. Irakienne née aux États-Unis, Tamara Abdul Hadi porte son regard dans des lieux à forte portée historique et symbolique, les cimetières. À l’IMA, elle expose son travail dans les allées de Wadi As-Salam, un cimetière de Nadjaf, à 160 kilomètres au sud de Bagdad, en Irak, considéré comme le second plus grand cimetière du monde et aussi le plus ancien. Plus de cinq millions de personnes sont enterrées dans ce lieu témoin de tant de guerres. Un travail dérangeant, qui s’inspire aussi d’un proverbe irakien selon lequel « Nadjaf est un lieu pour enterrer, pas pour vivre ».

  10. L’artiste new-yorkaise Diana Matar photographie une Libye à première vue ordinaire. Un immeuble, un parking, des palmiers, la mer… Mais il faut lire les textes qui accompagnent ses images pour saisir l’Évidence, le titre de sa série : ces lieux ont été le théâtre d’exactions au cours de la révolution libyenne ou sous le règne dictatorial de Kadhafi. Ce parking sous nos yeux mène en réalité à une salle de torture à Benghazi, cette mer a accueilli les os brisés de 1 270 prisonniers politiques après un massacre perpétré le 29 juin 1996 sous Kadhafi… C’est la disparition de son beau-père, dissident politique au régime de Kadhafi, qui a marqué et inspiré Diana Matar dans sa quête de l’invisible et du souvenir. À voir à l’IMA.

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