Marins d’âge tendre

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Ils ont 20 ans et sortent juste des écoles maritimes. Quand les copains vont en boîte, Sasha et Brandon enfilent leurs bottes et se rendent sur les chalutiers qui les emploient : le Neptune et le Tréhic. Un choix de vie envahissant et contraignant, dans un secteur qui peine à recruter des matelots : la pénibilité du travail, le danger et les horaires décalés dissuadent souvent les jeunes générations de se lancer dans le métier malgré des salaires attractifs. Depuis leur port d’attache de Dives-sur-Mer en Normandie, Brandon et Sasha font partie des 1 600 marins-pêcheurs normands. Tous deux pratiquent une pêche artisanale. Face à la concurrence des gros bâtiments pouvant mesurer jusqu’à 40 mètres et la crainte du Brexit, la lutte est sévère.

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  1. Brandon a 20 ans. Dans sa famille, on est pêcheur de père en fils et on vend le produit de la pêche de mère en fille. Depuis sa petite enfance et sa première paire de bottes offerte à Noël, il ne rêve que d’une chose : embarquer.

  2. Brandon part pour une marée sur le chalutier de son père : le Tréhic. Mesurant moins de douze mètres, il fait partie des bateaux qui pratiquent la pêche artisanale. Ces bâtiments représentent 80 % de la flotte de pêche en France. En Normandie, sur 531 bateaux actifs, 247 pratiquent ce type de pêche.
    Pour Brandon, la pêche est une histoire d’héritage, raconte-t-il dans la vidéo ci-dessous :

  3. À bord du Tréhic, Brandon mesure la taille des coquilles Saint-Jacques. Celles qui font moins de 11 centimètres sont rejetées à la mer. La saison de la pêche à la coquille s’étend chaque année du 1er octobre au 15 mai. Une période attendue avec impatience, car il s’agit du produit de la mer le plus rentable et le plus prisé des pêcheurs. Le 14 novembre dernier, la coquille Saint-Jacques a décroché le titre de 500e produit « Saveurs de Normandie ».

  4. En quarante ans, la politique de gestion des ressources a beaucoup évolué pour préserver le renouvellement des espèces et imposer une pêche plus durable.
    Il y a encore deux générations, les pêcheurs étaient libres de pêcher quand ils voulaient et où ils voulaient. En quelques semaines, les gisements étaient dévalisés. Pour réguler ces pratiques et préserver les ressources naturelles, le Comité local des pêches a mis en place une réglementation qui limite le nombre de marées par chalutier et par semaine, la durée de pêche, les zones où l’on peut pêcher et il a instauré des quotas en fonction de la taille des bateaux. Si la réaction des pêcheurs a été hostile au départ, nombreux sont ceux qui reconnaissent que ces mesures permettent aujourd’hui que tout le monde en vive et sur des périodes annuelles bien plus longues.

  5. Cette année, la saison de la pêche dans le gisement de la baie de Seine est ouverte depuis le 25 novembre. Une manne qui permet aux bateaux de faire leur quota en moins de 1 heure et demie. Avec sa taille de 11,85 mètres, le Tréhic a le droit de rapporter au maximum 1,5 tonne de coquilles Saint-Jacques par marée. Une partie sera vendue à la criée sous la halle, l’autre aux mareyeurs.

  6. Brandon a pour obsession d’atteindre le quota à chaque fois. Il fait partie des 13 500 marins-pêcheurs recensés en France, dont 1 600 embarqués en Normandie, deuxième région productrice de produits issus de la pêche. C’est pour Brandon une véritable passion qui occupe son esprit en permanence.

  7. La formation des marins a beaucoup évolué. Aujourd’hui, les jeunes apprennent dans des écoles maritimes, comme celle de Cherbourg, qui leur apportent un bagage technique et une vision plus globale de la pêche. Du temps du grand-père de Brandon, il n’était même pas nécessaire de savoir nager. Au bar Le Gallia, situé près du port, le patron se souvient de cet ancien pêcheur qui aimait dire : « Pas besoin de savoir nager. Est-ce qu’on demande à un pilote d’avion de savoir voler ? »

  8. Brandon et son père, Franck, dans la cabine du Tréhic, sur le chemin du retour. Les licences de pêche sont attribuées aux patrons, pas à leur bateau. Du coup, l’achat d’un chalutier ne suffit pas pour partir en mer. Si Brandon veut prendre la relève un jour, même si son père lui laisse le navire, il faudra qu’il fasse une demande de licence. Cette démarche peut prendre de nombreuses années avant d’aboutir.

  9. Retour au port. Pour le moment, la pêche artisanale résiste face aux bâtiments de 12 à 40 mètres. Mais les bateaux-usines et les gros navires, notamment anglais, restent une menace : en pratiquant la surpêche, ces monstres des mers détruisent la biodiversité. En une journée, un bateau-usine ramasse l’équivalent annuel de cinq bateaux normands.

  10. Moment de pause dans la maison familiale. Brandon est avec Léa, sa copine, venue pour le week-end depuis Rouen. Léa sait que vivre avec un marin-pêcheur impose un quotidien rythmé par les marées, des nuits passées seule et des inquiétudes quand la mer est mauvaise. Pour l’instant, cela ne lui pose pas de problème.

  11. Sasha a 19 ans. Depuis deux ans, il est matelot sur le Neptune. Contrairement à beaucoup des jeunes qui s’engagent dans la profession, il n’est pas issu d’une famille de pêcheurs. C’est la passion qui l’a poussé à faire ce métier.

  12. À bord du Neptune, Manche, zone Atlantique Nord-Est. La concurrence entre les bateaux est rude et la rivalité avec les navires anglais ressurgit chaque année. N’étant pas soumis aux mêmes réglementations, ces derniers viennent en toute légalité pêcher avec de gros navires dans les eaux communautaires, sans quota et toute l’année. Certains marins pensent qu’un Brexit sans accord pourrait abolir cette injustice mais dans les faits, personne ne connaît vraiment les conséquences que cette sortie pourrait avoir sur la pêche.

  13. Les temps de trajet pour se rendre sur les zones de pêche durent souvent plusieurs heures. L’occasion pour Sasha de se reposer dans la cale.

  14. L’équipage du Neptune est composé de Benjamin, patron (celui qui pilote le bateau), Sasha et Pedro, matelots. La mère de Benjamin était déjà patron de pêche sur un bateau familial, situation extrêmement rare pour une femme à l’époque. Benjamin a ainsi fait ses premières sorties en mer avant même sa naissance !

  15. Sasha espère devenir patron un jour et ne plus être tout le temps sur le pont. Fabrice, l’armateur du Neptune, est prêt à lui financer la formation nécessaire pour prendre la barre. Sasha se voit bien travailler dans le milieu jusqu’à sa retraite. Dans la vidéo ci-dessous, il explique comment il en est venu à faire ce métier :

  16. Les carrelets, ou plies, sont présents en nombre dans le chalut, mais le poisson le plus en vue reste la sole, car elle est très prisée des Parisiens, touristes et autres visiteurs saisonniers qui composent la grande majorité des clients de la halle.

  17. Sasha et Pedro vident le chalut. Ce jour-là, la mer est houleuse mais il faut repartir presque tous les jours pour gagner sa vie et payer les charges du bateau. L’entente entre les membres d’équipage est primordiale, car il faut cohabiter dans un espace très restreint entre 12 et 48 heures consécutives. Pour les bateaux plus importants, les séjours en mer peuvent durer plusieurs semaines.

  18. Le Neptune rentre au port de Dives-sur-Mer. Selon la saison, il pêche poissons ou coquilles Saint-Jacques. Seul l’équipement arrière change : le chalut (ou filet) pour le poisson, les dragues pour la coquille. À certaines périodes de l’année, les bateaux enchaînent les marées de coquilles avec celles dédiées aux poissons. Les départs en mer se succèdent alors, laissant à peine le temps de rentrer chez soi pour prendre une douche.

  19. Sur le port de Dives-sur-Mer, Sasha et son patron, Benjamin, pèsent les coquilles Saint-Jacques du jour. Cette opération est obligatoire à chaque débarquement. Ils peuvent être contrôlés à tout moment par la gendarmerie maritime qui traque les fraudes.

  20. Sasha et sa copine Mathilda ont acheté une maison à Dives-sur-Mer, qu’il a fallu entièrement vider et rénover. En à peine deux mois, ils ont fini les travaux et ont pu enfin s’installer ensemble.

    • Ce travail a été initié dans le cadre d’une résidence pour le festival « Les femmes s’exposent » qui chaque année à Houlgate met à l’honneur le travail de femmes photographes. Les images ont été réalisées entre janvier et mai 2019 et celles des sorties en mer ont toutes été prises dans la Manche, en zone Atlantique Nord-Est.

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