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L’histoire serviable de Patrick Boucheron

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Avec « Peste noire », le professeur au Collège de France enquête sur la pandémie qui, au XIVe siècle, tua en cinq années plus de 60 % de la population européenne. Un monument d’histoire totale qui nous parle au présent.

Edwy Plenel

« J’aime bien le mot “serviable” », confie Patrick Boucheron à la fin de notre entretien pour « L’échappée », quand je lui ai demandé de commenter cette phrase d’Albert Camus dans son roman La Peste, publié en 1947 : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. » Assumant son activisme d’historien dans l’espace public, illustré entre autres par sa contribution à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques et paralympiques de 2024, le professeur au Collège de France confie sa peur intime « de ne pas être utile ».

« Je préférerai toujours ne pas être inutile, poursuit-il. Dire quelque chose de compréhensible, d’intelligible, qui rende ce savoir un peu complexe serviable à toutes et tous. C’est-à-dire se demander, à l’endroit où on est : qu’est-ce qui peut être utile au plus grand nombre ? » Patrick Boucheron ne convoque pas ce mot « serviable » par hasard : c’est celui de Marc Bloch, le grand historien martyr de la Résistance, qui entrera au Panthéon le 16 juin. « Servir sans s’asservir », disait-il, toute l’œuvre-vie du cofondateur des Annales ayant été habitée par la question de la servitude et de la liberté.

Cette confidence de Patrick Boucheron survient au terme d’une plongée dans son dernier ouvrage, Peste noire (Seuil), formidable atelier d’une histoire-monde, pluridisciplinaire et sensible, immensément large et vaste. Cette enquête sur un événement monstre, qui fut la plus grande catastrophe démographique de l’histoire de l’humanité, affronte « un sujet maudit » pour les historien·nes, c’est-à-dire une épidémie ravageuse, avec tout ce qu’elle peut charrier de panique morale, de peurs et d’émotions.

Relevant par moments d’une enquête policière où, grâce aux progrès de la révolution génomique, l’ADN permettrait de résoudre nombre de cold cases, sa grande rigueur sur l’élucidation du passé n’en est pas moins traversée de résonances avec notre présent. D’autant plus que c’est sous le choc de la pandémie de covid que Patrick Boucheron décida de consacrer son cours du Collège de France à la deuxième épidémie mondiale de yersinia pestis – plus marginale, la troisième est toujours en cours. Convoquant toute la littérature en écho avec son sujet, il le déplie magistralement pour mieux démonter, dans le sillage de Susan Sontag, le piège de « la maladie comme métaphore ».

C’est ainsi que, dans le cours de notre échange, surgit, d’une catastrophe (sanitaire) à l’autre (politique), cette « peste brune » qui, au début du XXe siècle, désigna l’irrésistible ascension des fascismes. Dès lors, comment continuer à « étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait », « tenir bon, tenir tête », comme le recommandait Victor Hugo dans un célèbre passage des Misérables, que Patrick Boucheron convoqua en décembre 2015 dans sa leçon inaugurale au Collège de France ?

Réponse dans ce vingtième épisode de « L’échappée ».