Aharon Appelfeld, l’enfant éternel

Par Norbert Czarny (En attendant Nadeau)

Il y avait Primo Levi, Imre Kertesz et Aharon Appelfeld. Trois histoires, trois regards, trois voix. Levi était l’adulte, témoin minutieux d’Auschwitz, Kertesz l’adolescent qui avait brusquement basculé dans le chaos du camp, Appelfeld était l’enfant.

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Aharon Appelfeld avait gardé dans sa voix et dans ses yeux l’enfance qu’il n’avait jamais tout à fait quittée. Ce qu’il racontait de cette enfance s’apparentait par instant à un cauchemar, à d’autres à une rêverie comme en a la petite marchande d’allumettes. On ne veut pas que la lumière s’éteigne et pour Appelfeld, la lumière venait du foyer perdu, de la maison bourgeoise dans laquelle il avait tout juste eu le temps de grandir, entre des parents aimants, attentionnés. Dans ses romans, ils sont là, au présent. Comme est là l’inquiétude qui monte, la peur qui naît d’une rumeur circulant dans une station thermale, puis l’horreur incarnée par les chasseurs, nazis ou collaborateurs. Mais le romancier et mémorialiste récusait l’appellation d’écrivain de la Shoah. Ne serait-ce que parce qu’il n’avait pas pris ces trains qui menaient vers Auschwitz. Et parce qu’il préférait l’ellipse à la scène que d’autres décrivaient, soit par nécessité, soit par incapacité à dire autrement. Il ne pouvait pas écrire ce qu’il n’avait pas connu, le pire. Il l’avait cependant côtoyé.