mot de passe oublié
Live
Parrainnez vos amis

Rendez-vous en direct du Palais des sports de Grenoble dès 16h

Jusqu'à minuit, profitez de notre offre spéciale d'abonnement : 6 mois à 20€ (au lieu de 54€)

ABONNEZ-VOUS
Mediapart dim. 7 févr. 2016 7/2/2016 Dernière édition

Culture: le masque plumé

9 mars 2012 | Par Antoine Perraud

Plumés comme des pigeons par les pouvoirs publics, les scènes nationales et les centres dramatiques nationaux d'Île-de-France tirent la sonnette d'alarme. Au nom d'un bien commun de première nécessité : la culture.

Cet article est en accès libre.

« Mise à part Hadopi, avez-vous jamais entendu parler de culture pendant cette campagne électorale ? » Le chagrin et la pitié, mais aussi une colère grandissante, envahissent les responsables des quinze scènes nationales et centres dramatiques nationaux d'Île-de-France. De Cergy-Pontoise à Sénart, de Sartrouville à Aubervilliers, de Nanterre à Marne-la-Vallée, les pouvoirs publics se désengagent d'un secteur culturel à la fois exigeant et populaire.

En sept ans, ces institutions désormais fragilisées ont vu, par le seul mécanisme de l'inflation, fondre leurs subventions (6 millions d'euros de perte selon leurs calculs). Leur fréquentation est pourtant à la hausse : 1 500 spectacles, impliquant 8 000 artistes, attirent 500 000 spectateurs par an. Le prix des places, jamais augmenté, plafonne à 10 € en moyenne par adulte (5 € pour les scolaires et parfois 2 € pour les populations les plus défavorisées, aujourd'hui paupérisées).

Quant à l'action culturelle (ateliers dans les écoles, lycées, universités, cercles associatifs, établissements médicaux-sociaux, centres pénitentiaires...), elle fait l'objet de coupes claires, alors que les citoyens, englués dans la crise économique et morale du pays, manifestent une envie de débattre, d'échanger, d'écouter, autour de l'expérience irremplaçable du spectacle vivant.

Les animateurs de ces scènes nationales franciliennes décrivent, avec une gratitude émue, des familles qui rognent sur leur budget pour continuer, coûte que coûte, de venir au théâtre, « vecteur d'utopie et de non renoncement ».

Voilà peut-être l'un des derniers lieux de brassage social et culturel, dans cette France où le développement séparé fait désormais rage. Voilà aussi, à l'heure où l'immatériel est censé isoler chacun face à sa mangeoire électronique, un magnifique retour de flamme : se retrouver, au coude à coude, pour regarder ensemble dans la même direction. Ne pas renoncer aux ivresses ni aux réflexions collectives.

 

Un tel défi partageux, qui réactualise le vieux rêve de Jean Vilar et d'André Malraux, se heurte à la fatwa libérale de Nicolas Sarkozy dans sa lettre de mission, dès août 2007, à sa ministre de la Culture Christine Albanel : dégraisser le secteur en désengageant l'État. Mais certains responsables socialistes de la région (Jean-Paul Huchon) ou des départements (Claude Bartolone en Seine-Saint-Denis par exemple), font montre d'une certaine porosité au libéral-consumérisme ambiant.

Nous sommes désormais loin du combat culturel mené par des communistes historiques (Jack Ralite en fut la meilleure incarnation à Aubervilliers), qui ne juraient que par un messianisme théâtral revendiqué : les planches guidant le Peuple !

Aujourd'hui, bien des élus roses tiennent un discours de résignation, d'abandon, ou de simple petitesse : débrouillez-vous avec moins d'argent ; vous ne faites pas partie de mes dépenses incompressibles (contrairement au secteur de la santé, ou au traitement des ordures) ; tâchez de vous livrer à une programmation à la portée de mes administrés (entendez mes électeurs !) et non pas digne de parterres parisiens...

La politique de l'offre (étonner au nom d'un élitisme pour tous s'appuyant sur une formation permanente des publics) pose problème à bien des notables, de droite comme de gauche. Attachés au simple retour sur investissement, ceux-ci réclament, tout bêtement, une politique de la demande (divertir en comblant les attentes déjà nivelées par le bas, du fait d'une télévision dégénérée et d'un enseignement en pleine panne de transmission).

La France est le seul pays européen à bénéficier d'un tel maillage théâtral, d'une telle culture de proximité. Tout cela s'inscrit dans une  volonté gaullo-communiste de « démocratie culturelle ». Il faut la réinventer, ce qui devrait donner lieu à débat. On préfère l'enterrer en catimini.

Ce n'est pas le Titanic qu'on laisse couler. C'est tout le contraire : un ciel shakespearien dont on voudrait éteindre, l'air de rien, une à une, les étoiles. Et ce, avant comme après le 6 mai 2012 ?

Il est plus que temps d'y réfléchir. Ainsi nous apostrophent ces professionnels franciliens de la scène, avec l'énergie toujours recommencée des pionniers : « Il ne s'agit pas pour nous d'améliorer l'ordinaire. Il s'agit d'un avenir nouveau à penser. »