Avec «The Deuce», David Simon retrouve la ville-fiction pour une nouvelle série-utopie

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Ce lundi a débuté la diffusion de la nouvelle série de David Simon, sur les rapports entre porno, capitalisme et urbanisme dans le New York des années 1970. Cette saga peut-elle devenir aussi importante que The Wire ? Patience.

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Bande-annonce sous-titrée de « The Deuce » © Les icônes de Franck.

Diffusé dimanche 10 septembre sur HBO, l’épisode pilote de The Deuce était disponible sur les services en streaming de la chaîne depuis une quinzaine de jours. La chaîne française OCS City le programme ce lundi soir à 20 h 55, selon le principe du « US + 24 ». Au rythme d’un épisode par semaine, celle-ci en comptant huit d’une petite heure chacun, c’est fin octobre que devrait logiquement s’achever la diffusion de la première saison de la nouvelle série créée par David Simon et George Pelecanos. 

Ces chiffres et ces dates auxquels le spectateur de séries télé n’est que trop habitué ont quelque chose de ridicule. Internet, Netflix, le téléchargement n’en ont-ils pas fini avec la chronologie linéaire s’écoulant au compte-gouttes ? David Simon, créateur de The Wire et de Treme, de Generation Kill et de Show me a Hero, est le seul showrunner pour lequel il n’y a pas seulement du regret à devoir répondre “non, nous n’en avons pas encore fini avec ça” – le temps, l’attente, le compte-gouttes. Dans un univers où le mot est utilisé à tort et à travers, cette ancienne plume du Baltimore Sun est sans doute l’unique auteur à part entière dont le « troisième âge d’or de la série télé » ait accouché : un homme que le cinéma n’attire pas et qui semble n’avoir d’autre désir que de remettre, série après série, sur le métier le même ouvrage.

Certains – David Chase, hélas – tentent leur chance à Hollywood, certains multiplient les productions avec plus ou moins de bonheur. D’autres opèrent un retour triomphal (David Lynch bien sûr). Seul Simon ne bouge pas, ou si peu. Non que la télé lui plaise tellement : il méprise son ordinaire, au contraire, mais il voit bien que celle-ci a pris le relais du journalisme qu’il aime, et de la grande littérature sociale qu’une référence à Dickens vient à nouveau emblématiser, cette fois à travers Conte de deux villes et son fameux incipit, « It was the best of times, it was the worst of times… » (« c'était à la fois la meilleure et la pire des époques »).

Simon n’a pas besoin de bouger : le temps est de son côté et le territoire une de ses obsessions. Le spectateur qui s’apprête à regarder The Deuce devra donc faire preuve de cette patience dont la série a beau jeu de rappeler qu’elle est une vertu. Ce même spectateur se souviendra qu’il eut une expérience similaire au moment de découvrir The Wire, se demandant quand diable les choses auraient fini d’être introduites et quand, enfin, la caméra quitterait les bureaux pour le grand air… Cette première expérience lui servira de guide face à cette nouvelle saga, située au début des années 1970 et dont le cadre n’est plus le trafic de drogue à Baltimore mais le développement du porno à New York, ses rapports avec l’évolution de la ville en général et du marché immobilier en particulier.

La ville est la question de Simon – exception faite de la mini-série irakienne Generation Kill. Baltimore dans The Wire, La Nouvelle Orléans dans Treme, Yonkers dans Show me a Hero, et maintenant le quartier chaud, situé un peu au sud de Times Square, justement appelé « The Deuce ». Cela ne veut pas dire que Simon soit un cartographe : il est d’une certaine manière tout le contraire. Il y a en effet aussi peu de moyens de se repérer entre le bar que dirige Vincent Martino, le diner où les macs se retrouvent, les hôtels de passe puis le « salon de massage » où officient les prostituées, qu’il y en avait de trouver son chemin entre les tours, le commissariat et les corners de The Wire.

Bien que Simon passe pour un réaliste, voire pour un documentariste, c’est comme fiction qu’il traite de la ville. Comme espace fantasmatico-politique où va prendre corps une hypothèse aberrante, sinon a priori impossible. Dans Show me a Hero, c’était la construction de logements sociaux, et c’était l’espèce de défaite que finissait par signifier la réussite du projet pour le « héros », l’ancien maire Nick Wasicsko. Les séries simoniennes sont des laboratoires. Toutes traitent d’expérimentations politiques, de la rencontre d’une idée et d’un lieu – ce qui s’appelle, proprement, une utopie. Comment ce qui ne devrait pas être arrive malgré tout. En l’occurrence : comment la volonté de la mairie de New York de débarrasser les trottoirs de la prostitution – sans toutefois se débarrasser de la prostitution elle-même – et l’évolution des lois sur la pornographie vont donner lieu à une spéculation immobilière qui va bouleverser la ville et progressivement lui donner le visage qu’on lui connaît. 

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Une rediffusion de chaque épisode est prévue jeudi à 22 heures, et une autre dimanche à 0 h 30.