Jusqu’au cou, Coubertin, tintamarre…

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Pierre de Coubertin est parvenu à fonder, au nom du sport, une secte, le CIO, qui nous en met plein la vue en s’en mettant plein les poches. Retour sur une parole d’évangile charriant le pire en série, sous couvert d’olympisme renaissant…

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Et si le Comité international olympique (CIO) était une secte ? Lausanne en serait l’écrin de fer sous l’apparent velours. Tant que vous jouerez le jeu, tant que vous donnerez l’impression que l’important c’est de participer, le gang des anneaux vous fera les honneurs du mythe. Le Musée olympique vous accueillera sur les bords du Léman.

Au Musée olympique de Lausanne, été 2017... Au Musée olympique de Lausanne, été 2017...
Vous y découvrirez alors que le sport s’avère l’ultime internationalisme à l’œuvre en ce monde, afin de le pacifier grâce aux incarnations de la beauté pure et performante : les athlètes. Ces demi-dieux, auxquels vous êtes invités à vous identifier, furent ressuscités pour fouler à nouveau les stades et les pistes, en vertu des efforts d’un esprit visionnaire : Pierre de Coubertin (1863-1937), une sorte de Pic de la Mirandole du triceps, dont les ouvrages à haute prétention historique et pédagogique trônent dans une vitrine, qui reconstitue le bureau du génie moustachu hantant pour les siècles des siècles l’esprit olympique. Bien.

Mais si vous vous aventurez à questionner le gourou et son œuvre, le CIO se barricade, telle l’Église de scientologie arc-boutée à son fondateur, Ron Hubbard (lire la Boîte noire en pied de cet article). Nous abreuver avec des cataractes de propagande aux allures de dopage mental, tout en excluant, citius, altius, fortius (plus vite, plus haut, plus fort), la moindre dissidence : ainsi fonctionne la machinerie olympique. Les cocoricos extasiés, dont la France et sa capitale vont être le théâtre jusqu’en 2024, le confirmeront jusqu’au délire.

Coubertin Pantocrator (1956)... Coubertin Pantocrator (1956)...
Nous avons bel et bien affaire à une religion, fondée comme telle. Dans ses Mémoires olympiques, Coubertin écrit avoir voulu « rénover non la forme mais le principe de cette institution millénaire, parce que j’y voyais pour mon pays et pour l’humanité une orientation pédagogique redevenue nécessaire, je devais chercher à restituer les puissants contreforts qui l’avaient naguère épaulée : le contrefort intellectuel, le contrefort moral, et, dans une certaine mesure, le contrefort religieux ».

Et lors du centenaire de la naissance du prophète des muscles, le président du CIO en poste vingt ans durant (1952-1972), le très néfaste Yankee hitlérophile Avery Brundage (1887-1975), déclarait : « C’est une religion du XXe siècle que Coubertin a fondée avec le mouvement olympique, une religion de portée universelle qui contient toutes les valeurs de base des autres religions, une religion moderne passionnante, virile, dynamique, qui plaît à la jeunesse et nous, membres du Comité international olympique, sommes ses disciples. »

Samaranch prêtant fidélité à et devant Franco en 1967. Samaranch prêtant fidélité à et devant Franco en 1967.
Un autre disciple fut le très franquiste Juan Antonio Samaranch (1920-2010) – en 1967, le caudillo de Madrid avait nommé secrétaire d’État aux sports ce Catalan collabo. Samaranch, qui présida le CIO également vingt années durant (1980-2000) en autocrate corrupteur sinon corrompu, vendait ainsi la mèche dans la postface d’un ouvrage intitulé Esprit olympique (1992), présentant des extraits de textes soigneusement expurgés de Coubertin : « L’Olympisme est idéaliste. Cependant il doit l’être sans être naïf. Il doit être idéaliste et lucide et, par conséquent, obtenir à l’intention des sportifs et du développement du Mouvement olympique, une partie de l’argent que le sport génère, sous forme de contrats avec les secteurs économiques. » Voilà un résumé allusif parfait : comment la religion du sport se fait Église accapareuse ; comment un idéal se transforme en institution ploutocrate…

N’ayons pas la naïveté de crier au détournement de chimère ou à la souillure d’absolu : le ver était dans le fruit. L’olympisme porte en lui le nerf de la guerre comme la nuée porte l’orage. Et Pierre de Coubertin, sous couvert de transcendance, rêvait d’encadrement : il fallait que la beauté du geste individuel coupât l’herbe sous le pied des séditions collectives.

Marqué par la Commune – la révolution de trop pour lui et les siens –, Coubertin se méfiait des masses ouvrières, toujours prêtes à se soulever. Ce serpent de mer typiquement français – 1789, 1830, 1848, 1871 –, l’aristocrate prétendument éclairé voulait le voir à jamais disparaître. La paix sociale s’achète et s’organise en tamisant la politique d’un libéralisme de bon aloi, inspiré, chez cet anglophile maniaque, par le modèle britannique voire nord-américain. Le sport doit être à la fois l’huile dans les rouages sociaux, la reconstitution d’une aristocratie par d’autres moyens, la meilleure façon de régénérer une conscience nationale unanime, donc mûre pour la reconquête (l’Alsace-Moselle attendait la délivrance du joug teuton).

Coubertin ne raisonnait qu’en termes de « contrefort » : il fallait endiguer la menace que représentait pour lui l’esprit démocratique, ainsi qu’il l’avoue dans L’Évolution française sous la Troisième République (1896) : « Par les moyens politiques, le parti de la révolution sociale a cherché à s’emparer du gouvernement ; ses succès ont été rapides et importants ; par les moyens violents, il s’est efforcé d’effrayer le capital et ne semble pas y être parvenu ; par les moyens intellectuels enfin, il s’est infiltré dans l’opinion générale… Jusqu’où ? C’est ce que l’avenir peut seul nous apprendre. »

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Le flair et la modernité de l’aristocrate français, qui le font un tant soit peu rompre avec sa classe, consistent à trouver un équilibre capable de maintenir les privilèges plutôt que de vouloir en tirer un profit effréné risquant de susciter une révolution qui ferait tout perdre. Dans Où va l’Europe ? (1923), il résume ainsi sa position à propos d’un point pour lui fondamental, la propriété : « Il faut que le prolétariat en accepte le maintien, et les privilégiés, la limitation. Hors de là, point de salut. C’est, de nos jours, l’alpha et l’oméga de toute paix sociale. Il est assez probable que, plus tard, on trouvera très surprenante la liberté actuellement laissée aux citoyens plus intelligents, plus actifs ou plus favorisés par la chance, d’accumuler entre leurs mains autant de richesse qu’ils réussissent à en capter. »

Une telle forme de lucidité faite de ruse anticipatrice situait Pierre de Coubertin beaucoup trop à gauche pour les ganaches de la réaction. Un ouvrage, paru en 1917, donne le ton d’un certain traditionalisme courroucé, sous la plume d’Ernest Seillière (1866-1955, grand-père d’Ernest-Antoine Seillière, l'ancien président du Medef) : Un artisan d’énergie française. Pierre de Coubertin. Il s’agit alors de droitiser le rénovateur de l’olympisme, coupable, aux yeux du baron Seillière d’il y a cent ans, de céder au rousseauisme. Coubertin, dans un ouvrage publié en anglais, France since 1814 (1900), a en effet osé affirmer que, dans les collèges français, « les adolescents ont été traités sinon en coupables, du moins en prévenus ».

Fureur d’Ernest Seillière : « Formule spirituelle et spécieuse que nous ne saurions pourtant accepter à la lettre. » Le garant de la pensée bourgeoise française craint que ce genre de raisonnement ne mène aux « petites hordes de Charles Fourier ». Obsédé par la menace que font peser sur la France « tous les adeptes de l’instinct sans correctif et de la psychologie romantique qui infestent la morale contemporaine », le vigilant Seillière, membre de l'Institut, conseille plutôt la lecture de « psychologues mieux éclairés par la méditation de l’histoire (à la suite de Stuart Mill par exemple) ».

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Le Musée olympique de Lausanne, quand il comprit que je ne me contenterais pas de le visiter sans questionner l'esprit des lieux, me pria d'aller me faire voir au Comité international olympique. Celui-ci, contacté le 31 août en vue d'une rencontre avec un intellectuel organique du cru – réclamée pour le 8 septembre si possible –, se fit tirer l'oreille, puis me communiqua, le 7 septembre, la simple adresse électronique d'un historien (solidement) attaché au CIO. Et qui n'a bien entendu jamais donné suite à ma demande. Voilà sans doute la différence entre une secte (qui se claquemure pour protéger son fondateur) et une Église (gourmande de controverse théologique face à qui prétend douter de l'existence de Dieu). Toutefois, une Église est une secte qui a réussi…

Deux jours passés à la BnF m'ont permis de tomber sur des écrits de Pierre de Coubertin – ou à son propos –, que le CIO préférerait voir oubliés.