André Gorz, passeur et penseur de la critique du capitalisme

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Mediapart poursuit sa publication de textes inédits d'André Gorz, qui fut l'un des principaux passeurs des textes d'Herbert Marcuse et d'Ivan Illich en France. En s'inspirant de ces penseurs critiques du capitalisme, il esquisse un scénario d'émancipation vis-à-vis des aliénations propres aux sociétés industrielles modernes.

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Lors d’un entretien réalisé en 1983, un André Gorz visionnaire explique : « En ce qui concerne la crise économique mondiale, nous sommes au début d’un processus long qui durera des décennies. Le pire est encore devant nous, c’est-à-dire l’effondrement financier de grandes banques, et vraisemblablement aussi d’Etats. Ces effondrements, ou les moyens mis en œuvre pour les éviter, ne feront qu’approfondir la crise des sociétés et des valeurs encore dominantes. »

Face à cette situation, il prône une inévitable sortie du capitalisme, qu’il juge déjà entamée et dont la « question porte seulement sur la forme qu’elle prendra et sur la cadence à laquelle elle va s’opérer », à savoir une issue « barbare » ou « civilisée ».

En 2008, dans Ecologica, son livre testament, il rappelle qu’on a « beau accuser la spéculation, les paradis fiscaux, l’opacité et le manque de contrôle de l’industrie financière (en particulier les hedge funds), la menace de dépression, voire d’effondrement, qui pèse sur l’économie mondiale n’est pas due au manque de contrôle ; elle est due à l’incapacité du capitalisme de se reproduire. Il ne se perpétue et ne fonctionne que sur des bases fictives de plus en plus précaires ».

Pour cette critique radicale du capitalisme, André Gorz se nourrit de deux auteurs dont il a contribué à introduire la pensée en France. L’un, Herbert Marcuse, est aujourd’hui rarement convoqué, bien qu’il ait constitué une référence des luttes étudiantes des années 1960 et 1970. L’autre, Ivan Illich, est au contraire de plus en plus fréquemment cité par ceux qui jugent le développement actuel insoutenable pour l’humanité, sans pour autant se revendiquer d’une tradition marxiste.

À la jonction de ses activités de journaliste et de philosophe, André Gorz a en effet réalisé un travail essentiel de passeur, en dialoguant avec Ivan Illich et Herbert Marcuse et en faisant connaître plusieurs de leurs textes.

La pensée de Marcuse, qu’il découvre dès le début des années 1960 et qu’il rencontre ensuite en personne à plusieurs reprises, permet à Gorz d’approfondir ses réflexions sur les effets d’aliénation engendrés par le développement de la société de consommation.

Dans L'homme unidimensionnel, paru en 1964, et sous-titré Essai sur l'idéologie de la société avancée, le philosophe américain d'origine allemande, figure du « freudo-marxisme », dénonce un monde où de nouvelles formes de contrôle social sur l'individu dépouillent l'homme de sa liberté, où les hommes refoulent tout ce qui n'est pas lié au besoin de produire et de consommer, au point d'aspirer aux mêmes loisirs, aux mêmes produits, en partageant des opinions similaires.

Avec la société issue des Trente Glorieuses, Gorz pressent, comme l’explique Christophe Fourel, l’un des organisateurs du colloque Penser la sortie du capitalisme, le scénario Gorz  qui s'est tenu à Montreuil jeudi 15 et vendredi 16 novembre, « qu’on va produire de moins en moins ce qu’on consomme et consommer de moins en moins ce qu’on produit ».

Ce découplage croissant entre le salarié et le consommateur, ou entre le producteur et le citoyen, que le philosophe met en lumière dès son livre La morale de l’histoire, en 1959, introduit une dichotomie au sein même des individus qui ne se sentent plus, nulle part, chez eux.

Herbert Marcuse, en 1955 Herbert Marcuse, en 1955
Le recours à la pensée d'Herbert Marcuse, qui insiste sur l'émancipation du désir comme condition de la désaliénation capitaliste, possède aussi une fonction dans le champ intellectuel marxiste français, auquel Gorz appartient alors. Celui-ci est en effet, à cette époque, dominé par la figure d'Althusser, et une conception structuraliste de l'analyse marxiste qui a tendance à évacuer le rôle du sujet, des affects et des émotions dans la possible transformation sociale, auquel André Gorz est, au contraire, très attentif, en particulier dans son souci d'articuler émancipation individuelle et collective.

Comme il l'écrira plus tard dans Ecologica, « l'éducation, la socialisation, l'instruction, l'intégration nous apprendront à être Autres parmi les Autres, à renier cette part non socialisable qu'est l'expérience d'être sujet, à canaliser nos vies et nos désirs dans des parcours banalisés, à nous confondre avec les rôles et les fonctions que la mégamachine sociale nous somme de remplir ».

La rencontre avec le penseur critique de la société industrielle qu’est Ivan Illich est plus tardive, mais décisive. À partir du début des années 1970, lorsque André Gorz met l’accent sur le souci d’autonomie et d’émancipation de l’individu, son amitié avec Illich l’aide, explique Christophe Fourel, « à théoriser comment la société pousse l’individu à être de plus en plus dépendant des “béquilles” que sont les insitutions pilotées par les experts, qui le dépossèdent de sa capacité d’autonomie ».

Ivan Illich Ivan Illich
Cette rencontre est essentielle pour sa conception de l’écologie et des outils techniques et scientifiques, mais aussi de l’école et de la médecine (voir le texte que nous publions en page 4), dont André Gorz fait l'expérience avec la maladie dégénérative qui atteint sa femme, Dorine, au début des années 1970.

Dans Lettre à D, l'ultime ouvrage publié de son vivant, publié en 2006, un an avant qu'il ne mette fin à ses jours en même temps que sa compagne rencontrée 60 ans auparavant, Gorz écrit ainsi : « Tu n'avais plus rien à attendre de la médecine. (…) Tu as décidé de prendre en main ton corps, ta maladie, ta santé ; de prendre le pouvoir sur ta vie, au lieu de laisser la technoscience médicale prendre le rapport sur ton rapport au corps, à toi-même. »

Gorz est notamment marqué par la notion phare développée par Illich de « contre-productivité ». Selon celle-ci, passé un certain seuil, notamment lorsqu’elles atteignent une situation de monopole, les institutions et les technologies de nos sociétés modernes industrielles produisent des effets inverses que ceux pour lesquelles elles ont été produites.

La médecine, dans sa dimension technique, peut ainsi finir par nuire au patient. Les moyens de communication deviennent si nombreux et présents que plus personne n’arrive à se faire entendre. Les nouveaux modes de transport finissent par faire perdre du temps…

L’exemple le plus connu donné par Ivan Illich est celui de l’automobile. Selon lui, rapporté au temps moyen passé à travailler pour acquérir une voiture, et en prenant en compte le coût de son entretien et non seulement le temps passé dedans, la vitesse de l’automobile ne dépasse par les 6 km/h, c’est-à-dire la même que celle d’un marcheur…  

Gorz défend donc la « convivialité » des outils, l’auto-suffisance et l’auto-production, contre la déshumanisation technique et marchande, en référence directe à Illich. Dans Ecologica, il rappelle que celui-ci « distinguait deux espèces de techniques : celles qu’il appelait “conviviales”, qui accroissent le champ de l’autonomie, et celles, hétéronomes, qui le restreignent ou le suppriment. Je les ai appelées “technologies ouvertes” et “technologie verrou”. (…) Les pires des “technologies verrou” sont évidemment les mégatechnologies, monuments à la domination de la nature, qui dépossèdent les hommes de leur milieu de vie et les soumettent eux-mêmes à leur domination. En plus de tous les autres défauts du nucléaire, c’est à cause du rayonnement totalitaire – secrets, mensonges, violence – qu’il diffuse dans la société que j’ai mené campagne pendant dix ans contre le nucléaire. »

Dans ce même ouvrage, il constate que « des choix de société n’ont cessé de nous être imposés par le biais de choix techniques », et déplore que « la domination totale de l’homme sur la nature entraîne inévitablement une domination de l’homme par les techniques de domination ».

Toutefois, précise Christophe Fourel, directeur de l'ouvrage, André Gorz, un penseur pour le XXIe siècle, par rapport à Illich, « il ne condamne pas aussi vivement le progrès technique. Du moment que celui-ci est convenablement orienté pour faire progresser l’autonomie des individus ou rompre les monopoles des mégaindustries, il peut être bénéfique ».

Dans son ouvrage L’immatériel, Gorz fait ainsi l’éloge du hacker qui, à l'aide de la maîtrise pirate des technologies, bat en brèche les monopoles de propriété intellectuelle artificiellement acquis par certaines grandes entreprises.

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