Le krach de la pensée économique

Par Laura Raim

Les économistes orthodoxes Pierre Cahuc et André Zylberberg publient Le Négationnisme économique, un pamphlet contre les économistes qui ne pensent pas comme eux. L’outrance de leur propos est le signe d'un affolement face au discrédit intellectuel de leurs positions. Enquête sur la façon dont s’est reconfigurée la recherche économique depuis 2008.

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Les économistes orthodoxes Pierre Cahuc et André Zylberberg publient un pamphlet dont le titre, Le Négationnisme économique, est à la fois insultant pour la mémoire des victimes du nazisme, et injurieux pour les économistes qui ne pensent pas comme eux. L’outrance de leur propos marque autant leur usage sans vergogne d’une puissance de feu institutionnelle et médiatique, que leur affolement face au discrédit de leurs positions.

Pour comprendre comment s’est reconfigurée la recherche économique depuis la crise de 2008, sans que la faillite de Lehman Brothers n'entraîne celle des théories économiques qui y ont pourtant conduit, Mediapart publie une enquête initialement parue dans le no 2 de la Revue du Crieur.

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 « Comment se fait-il que personne n’ait rien vu venir ? », s’enquit la reine d’Angleterre en visite à la London School of Economics en novembre 2008. Elle aurait même laissé échapper : « C’est affreux ! » N’avoir rien « vu venir » ne fut pas la seule faute des économistes, qui représentent assurément l’une des professions les plus remises en cause par la crise financière. Leur hypothèse d’efficience des marchés avait servi à justifier les politiques de dérégulation, largement responsables de la catastrophe des subprimes.

Paul Krugman Paul Krugman
« La science économique a été au mieux spectaculairement inutile, au pire carrément nocive », résume l’économiste et éditorialiste du New York Times Paul Krugman. Tétanisés devant la dégringolade irrésistible des Bourses mondiales, la plupart des économistes avaient ainsi eu l’humilité de reconnaître les limites de la macroéconomie contemporaine, issue du courant des « anticipations rationnelles » des années 1970 et héritière du cadre néoclassique élaboré à la fin du XIXe siècle et qui domine le champ depuis l’après guerre.

Lorsque les Bourses ont dévissé dans le sillage de Lehman Brothers à l’automne 2008, les modèles sophistiqués des pontes de l’université de Chicago ne furent d’aucun secours. Comme le dit Paul Krugman, il a fallu retrouver la « sagesse des Anciens », perdue durant l’« Âge sombre» de la macroéconomie, et sortir des oubliettes les auteurs post-Grande Dépression, dont l’approche, globale et non pas segmentaire et individualiste, fournit une compréhension synthétique et systémique des crises.

John Maynard Keynes John Maynard Keynes
Dans le feu de l’action, le Président George Bush n’a pas hésité à revenir aux principes de John Maynard Keynes : faisant fi des théories orthodoxes abhorrant l’endettement public, le gouvernement a sorti l’artillerie lourde – la relance budgétaire massive – pour compenser le repli de la dépense privée. D’autres auteurs ont refait surface sur la table de chevet des dirigeants. La présidente de la réserve fédérale de San Francisco, Janet Yellen, s’est par exemple mise à lire Hyman Minsky disparu en 1996, qui avait montré comment les institutions financières pouvaient provoquer d’importants dégâts dans l’économie réelle.

Mais, une fois passée la tempête, la crise a-t-elle influencé la pensée économique, que ce soit pour réhabiliter d’anciens courants ou en créer de nouveaux ? La Grande Dépression des années 1930 avait accouché de la révolution keynésienne et la stagflation (faible croissance et forte inflation) des années 1970 avait consacré la théorie des anticipations rationnelles et le monétarisme de l’économiste néolibéral Milton Friedman, jusqu’alors dissident dans le milieu. Quid de la grande récession de 2008 ?

Georges Soros Georges Soros
Dès 2009, le milliardaire George Soros créait l’Institute for New Economic Thinking ( INET ), avec l’ambition de « repenser l’économie et la politique ». Mais, sept ans après les grandes frayeurs et les bonnes résolutions, il n’est pas certain que tous ces efforts de rénovation aient été poursuivis. On peut en tout cas affirmer sans prendre trop de risque qu’ils n’ont pas produit de renouvellement général de la théorie ou de bouleversement du champ, ni même disqualifié les inspirateurs de la dérégulation financière. Ainsi, le « prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » – appelé à tort le « prix Nobel » pour pouvoir en retirer un bénéfice symbolique – a été attribué en 2013 à l’ultralibéral Eugène Fama, père de la théorie de l’efficience des marchés. Le savoir est toujours aussi morcelé à travers des centaines de sous-champs.

Et, mis à part quelques développements positifs – quoique relativement inoffensifs –, la crise aura surtout eu pour effet d’exacerber les pires travers de la discipline, qui reste prisonnière à la fois de son idéologie scientiste et de son prisme individualiste. À l’étage politique, le traitement infligé à la Grèce demeure dans la droite ligne des remèdes du Consensus de Washington. Et la quasi-totalité des grandes institutions internationales continuent d’utiliser les mêmes modèles néoclassiques supposant que l’économie retourne toujours à l’équilibre. Modèles qui marchent correctement, sauf en cas de choc extrême, tels des parapluies qui s’ouvrent sauf en cas d’orage.

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9782707187987
Cette enquête a été initialement publiée dans le numéro 2 de la Revue du Crieur, paru en octobre 2015.