Grèce: pourquoi l'Allemagne a tant tergiversé

Angela Merkel s'est résolue à aider la Grèce. Il était temps. En fait, c'était prévu depuis longtemps. Mais la chancelière voulait éviter un revers électoral le 9 mai dans le plus grand Etat allemand...

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Ça devient une habitude. Tous les jours désormais, la très influente Bild Zeitung, 10 millions de lecteurs et un populisme forcené en guise de ligne éditoriale, placarde la crise grecque à sa une. En lettres immenses, affolantes à souhait (photos). «Peur pour notre argent, les Grecs en quasi-faillite», titrait mercredi le tabloïd du groupe Axel Springer après que la dette d'Athènes a été reléguée au rang d'obligation pourrie par l'agence de notation Standard & Poor's.

Rebelote jeudi: «25 000 000 000 euros. Les Grecs veulent qu'on leur donne encore plus de milliards». Quoi? Donner des milliards à ces Grecs qui ont dissimulé l'état de leurs finances publiques? Ces fainéants? Ce pays des «retraites de luxe et de fraudeurs du fisc» (sic)? Ainsi parle le plus grand quotidien d'Allemagne.

25 milliards. C'est en effet la somme que le gouvernement allemand devrait verser sur trois ans, si le plan de sauvetage de la Grèce menacée est enfin adopté. La Bild crie à la trahison : «Jusqu'ici, on ne nous avait parlé que de 8,4 milliards». Le “On”, c'est Angela Merkel, bien sûr. La chancelière allemande, célébrée il y a quelques jours encore comme une héroïne par le quotidien le plus lu d'Allemagne pour sa défense des intérêts allemands, est désormais vouée aux gémonies par ce même journal. Parce que, après des semaines de tergiversation, elle a enfin admis l'évidence, dès samedi dernier et plus encore mercredi, lors de la visite de Dominique Strauss-Kahn, le patron du FMI, à Berlin : il va falloir aider la Grèce pour sauver l'euro.
La facture s'avère en effet plus salée que prévu: la Grèce étant désormais en grande difficulté pour refinancer sa dette sur les marchés, l'Union européenne et le FMI devront probablement prêter 135 milliards d'euros au total d'ici 2012 pour l'aider, estime La Süddeutsche Zeitung sur la foi de déclarations du ministre des finances allemand. Des sommes empruntées sur les marchés à un taux préférentiel et ensuite prêtées à la Grèce et qui, en théorie, seront remboursées quand le pays reviendra à meilleure fortune. Du moins s'il y parvient.

Malgré les vociférations de la Bild, à Berlin, les jeux sont faits. Gouvernement et opposition de gauche se sont mis d'accord ce jeudi. Lundi, le gouvernement donnera son feu vert à l'aide allemande. Avant la fin de la semaine prochaine (vendredi?), un texte pourrait avoir été voté par les deux assemblées. Ce jeudi, le président allemand, d'habitude fort silencieux du fait de son rôle très symbolique, a pris la parole pour soutenir l'aide à la Grèce.

Vendredi, on apprenait qu'Angela Merkel allait recevoir ce week-end les représentants des grandes banques allemandes, pour les prier de verser leur écot. Une première concession à l'opinion publique, la gauche et une grande partie de son camp, mécontente que ceux qui ont bénéficié des aides publiques et contribué à la spéculation contre la Grèce ne soient pas mis à profit...

Elections dans le Land le plus peuplé d'Allemagne...

En réalité, tout était décidé depuis déjà plusieurs semaines. Mais alors pourquoi les dirigeants allemands ont-ils tant tergiversé avant d'affirmer publiquement que la Grèce serait aidée, et massivement? Pourquoi ont-ils perdu un temps précieux, qui n'a fait que plonger l'euro dans la crise et fait désormais planer la menace d'une contagion? Pourquoi, surtout, ont-ils laissé se développer, faute de décision et de discours clair, un discours anti-Grec nauséabond dans l'opinion? Cité dans la Süddeutsche Zeitung, un collaborateur (anonyme) d'Angela Merkel lâche: «Si à l'extrême droite, il y avait aujourd'hui quelqu'un de charismatique, il aurait 10% des voix avant même que l'on ne s'en aperçoive.»
Que s'est-il donc passé? Die Welt, journal conservateur, a la réponse. «A l'origine, Angela Merkel voulait éviter que l'aide à la Grèce ne soit versée avant l'élection en Rhénanie du Nord.» «Le veto opposé par Merkel il y a un mois au Conseil européen à l'aide européenne se révèle être sans valeur, renchérit un autre quotidien de droite, la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Il est évident que ce n'était qu'une menace pour impressionner les électeurs de Rhénanie du Nord.»
Une élection locale en Allemagne a donc bloqué l'Europe tout entière? De toute évidence, oui. La Rhénanie du Nord-Westphalie (NRW, ouest), l'Etat le plus peuplé d'Allemagne, élit son parlement régional le 9 mai. Or en Allemagne, le thème de l'aide à la Grèce n'est pas populaire. Là comme ailleurs en Europe, la crise a fait des ravages sur les finances publiques. «Il y a actuellement un débat sur les finances et les budgets des communes, explique dans le New York Times Andreas Blätte, professeur de sciences politiques à l'université de Duisbourg. L'argent manque. Dans de nombreuses communes, les fontaines sont éteintes, les fleurs pas plantées, les ponts pas reconstruits parce qu'il manque des fonds.» Un deux poids-deux mesures que la presse populaire ne manque pas de relever...

Face à une opinion majoritairement hostile, la chancelière aurait souhaité que l'aide à la Grèce soit votée après le vote du 9 mai. Pour la CDU d'Angela Merkel, l'enjeu de cet élection est crucial. Jürgen Rüttgers, le ministre-président qui avait enlevé l'Etat au parti social-démocrate en déconfiture de l'ex-chancelier Gerhard Schröder en 2005, est en mauvaise posture. Or Rüttgers est un des piliers de la CDU. Comme la chancelière au niveau fédéral, il gouverne avec les libéraux du FDP. Mais il est empêtré dans divers scandales. L'Etat pourrait bien repasser aux mains d'une coalition entre le parti social-démocrate et les Verts. Si tel était le cas, le gouvernement fédéral, à peine formé en septembre 2009, perdrait sa majorité absolue au Bundesrat, la chambre haute du Parlement. Gouverner deviendrait alors pour lui beaucoup plus difficile...

La punition a mal tourné

Pour Angela Merkel, la situation politique est d'autant plus compliquée que son turbulent allié dans la coalition gouvernementale, les libéraux du FDP, exigent des réformes d'ampleur, notamment un assouplissement du marché du travail et une baisse substantielle des impôts dont personne ne sait encore comment elle pourraît être financée, d'autant moins que l'Allemagne a inscrit dans la Constitution l'interdiction des déficits fédéraux d'ici 2016.
«Le gouvernement CDU-FDP n'a qu'un seul but: sortir à peu près intact du vote en Rhénanie du Nord, estime la Süddeutsche Zeitung. Mais les marchés n'ont que faire d'un rendez-vous électoral dans la province allemande.» Pour le quotidien de centre-gauche, Merkel and Co. font pâle figure à côté de leur prédécesseur, le chrétien-démocrate Helmut Kohl, qui vient de fêter ses 80 ans. Un européen convaincu...

Pour ses soutiens au contraire, Angela Merkel, n'a fait que défendre l'Union européenne, et surtout l'euro, cette monnaie qui a remplacé le Deutsche Mark auxquels les Allemands étaient si attachés. «Non, Angela Merkel n'est pas “Madame No” (allusion à Margaret Thatcher) parce qu'elle n'a pas voulu donner aux Grecs de l'argent (public) qu'ils n'avaient pas mérité, défend Die Welt. Le gouvernement allemand n'est pas anti-européen ou nationaliste, mais bien sincèrement européen», parce qu'il n'entend plus ouvrir son portefeuille à tout bout de champ.

La crise actuelle, poursuit Die Welt, montre que, loin de blâmer l'Allemagne, ses voisins feraient mieux, comme elle, d'«économiser» et d'innover davantage. Ces arguments ne sont pas irrecevables, venant d'un pays qui considère que tout soutien financier entre pays dans la zone euro est contraire au traité de Maastricht, et donc à sa propre Constitution.

Reste qu'à force de taper sur les doigts des Grecs pour leur faire comprendre les bonnes manières, le professeur a lui-même aggravé le malaise... jusqu'à mettre en danger la stabilité de la monnaie unique européenne, ce qu'il voulait à tout prix éviter. On a vu pédagogie plus efficace.

Mathieu Magnaudeix

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