Logement

Portugal: un élu du Bloc de gauche se révèle spéculateur immobilier

Ricardo Robles, élu de gauche radicale à Lisbonne, a succombé aux charmes de la spéculation immobilière dont il était un pourfendeur attitré. Rien d'illégal au regard de la loi portugaise, mais un choix qui risque d'affecter l'image de son parti. Lundi, il a annoncé renoncer à ses fonctions de conseiller municipal.

Philippe Riès

30 juillet 2018 à 13h18

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C’est de l’humour graphique typiquement portugais. L’immeuble pimpant, dans sa toute nouvelle robe bleu ciel, de la rue du Terreiro do Trigo, à Lisbonne, vient d’être tagué par des mains malveillantes : « Aqui podia morar gente » (Ici, des gens pourraient habiter). « Signé : Robles. » Et en rouge, le symbole du Bloco de Esquerda (Bloc de gauche), parti de gauche radicale lusitanien. Une reproduction du slogan que la (maigre) cohorte des militants portugais du Bloco avait tracé sur des immeubles en ruine de la capitale portugaise afin de dénoncer la pénurie de logements sociaux et la spéculation immobilière.

Humour graphique portugais © Observador

À l’assemblée municipale de Lisbonne, où il siégeait depuis 2009 avant d'annoncer qu'il démissionnait de ses fonctions lundi 30 juillet, Ricardo Robles était le chantre de la lutte contre « le capital qui dirige la ville, qui dirige le pays » (comme le montre le vertueux discours exhumé par le site Observador), le pourfendeur de la gentrification qui chasse le petit peuple des quartiers historiques, le procureur de la stratégie financière de la majorité municipale socialiste, alors conduite par Antonio Costa, aujourd’hui chef du gouvernement.

Depuis, le Bloco ayant mué en béquille de gauche du PS au gouvernement comme à la mairie de Lisbonne, Robles était devenu membre de l’exécutif municipal, en charge des droits sociaux. Une municipalité socialiste qui, sous la houlette du maire Fernando Medina et de l’architecte Manuel Salgado, adjoint à l’urbanisme, a déroulé le tapis rouge aux investisseurs immobiliers, notamment étrangers, et aux “rénovateurs” expéditifs.

Ricardo Robles. © Facebook

Surprise, donc, quand le Jornal Económico a révélé vendredi que Ricardo Robles, avec sa sœur Ligia qui vit en Belgique, a acquis en 2014 un bien immobilier dans l’Alfama, ce quartier autrefois très populaire (et associé au fado) qui dégringole la colline jusqu’au rivage du Tage. L’Alfama, qui n’est plus du tout « mal afamada » (merveilleux fado chanté par Ricardo Ribeiro), incarne au contraire l’invasion de Lisbonne par les locations touristiques de courte durée (lire ici).

En vente publique, la famille Robles a plutôt fait une bonne affaire : 347 000 euros pour deux immeubles contigus, certes en très mauvais état mais offrant une surface habitable de 700 mètres carrés. Le vendeur, qui confirme la gestion généralement calamiteuse de leur patrimoine immobilier par les entités publiques, était une caisse de la Sécurité sociale.

La surprise est devenue stupeur quand le site d’information économique a révélé que le même immeuble, après rénovation complète, a été mis sur le marché par l’agence Christie’s (branche locale de la maison de vente aux enchères londonienne appartenant au milliardaire et collectionneur français François Pinault) pour… 5,7 millions d’euros.

Il faut préciser qu’il bénéficie d’un emplacement privilégié, voisin du musée du Fado, sur la charmante placette du Chafariz de Dentro, à un jet de pierre du flambant neuf terminal des bateaux de croisière qui viennent y dégorger leurs hordes de touristes. Et qu’il semble avoir été aménagé sur mesure pour la plateforme communautaire AirBnB. Onze unités d’habitation, de 25 à 41 m2, toutes équipées pour les courts séjours. Quatre millions d’euros de plus-value potentielle (après 650 000 euros de travaux), soit 470 %, en quatre ans !

Désormais qualifié de « trotskistaliste », en référence aux racines idéologiques de certains militants du Bloco, Ricardo Robles a dû présenter au siège de son parti une défense assez laborieuse. À l’origine destiné à loger sa famille et celle de sa sœur qui devait revenir vivre à Lisbonne, l’immeuble a été confié à Christie’s quand Ligia a trouvé l’âme sœur en Belgique et décidé d’y rester, étant de fait « indisponible pour gérer les futures locations », selon son frère.

Il est vrai que « l’alojamento local » (location touristique de courte durée) demande une présence certaine sur place. Ce n’est pas la famille Robles qui a fixé le prix de vente, mais Christie’s qui, en six mois, n’a pas trouvé d’acheteur. Le cœur de Lisbonne a beau être manifestement emporté par une bulle immobilière, même la rentabilité exceptionnelle de la location touristique ne peut justifier un prix du mètre carré de 29 000 euros. Une autre estimation, faite pour la famille Robles, donnait un chiffre plus modeste : 4,7 millions.

Maintenant, l’immeuble va être divisé en « parties horizontales » et Ricardo Robles n’a aucune intention de vendre ses étages, mais va consentir des baux conventionnels. D’ailleurs, il vient tout juste d’en conclure un, de huit ans, pour 170 euros par mois, avec le seul couple qui habitait sur place et dont il a fait rénover le logement insalubre. De l’action sociale.

Inquiet de l’impact désastreux du cas Robles sur une formation politique qui dépend beaucoup de son image (la base militante est étroite et l’enracinement local famélique), le Bloco a pourtant fait bloc derrière son élu lisboète, la porte-parole Catarina Martins dénonçant une « campagne de calomnies » quand le “père fondateur”, l’économiste Francisco Louça, affirmait que Robles « lutte contre la spéculation » et « protège les gens » (l’unique couple maintenu sur place). Trois détenteurs des baux commerciaux anciens auraient accepté de partir pour une misère (2 000 euros).

Avant et après... © Observador

À dire vrai, le désormais ancien élu du Bloco n’a commis aucune illégalité. Pas même avec l’expulsion de la tasca (petit café-restaurant), présente au rez-de-chaussée depuis 28 ans, et dont les quatre employés seraient aujourd’hui au chômage, le patron ayant anticipé sa retraite et demandant en justice une indemnisation de 120 000 euros. Ricardo Robles a simplement utilisé les dispositions de la loi sur les loyers, “imposée” à la classe politique portugaise par la troïka honnie (notamment par ledit Bloco) afin de mettre fin à un gel durant souvent depuis des décennies, avec comme résultat la déliquescence des quartiers historiques de Lisbonne et Porto (lire ici).

Des esprits chagrins notent aussi que l'ancien élu municipal a obtenu en un temps record les autorisations de travaux délivrées… par la mairie de Lisbonne, surtout la possibilité de rehausser les combles en étage supérieur habitable, un véritable jackpot financier. Et certains observent que l’attention à la spéculation immobilière s’étendait à la diffusion des annonces de ventes aux enchères de biens publics, de la part d’un homme qui accusait (dans le discours retrouvé par Observador) la mairie de Lisbonne de « brader » ses bâtiments aux investisseurs privés.

Dans la « geringonça » au pouvoir à Lisbonne (gouvernement) et Lisbonne (municipalité), Ricardo Robles était en bonne compagnie. C’est José Manuel Fernandes, le directeur de Observador, qui rappelle que Antonio Costa avait acheté jadis, avec décote arrachée à des vendeurs âgés émus par un si bon père, un petit logement « destiné à sa fille » pour 50 000 euros près du Largo do Rato, où se trouve le magnifique siège historique du PS portugais. Avant de le revendre pour le double de la somme quelques mois plus tard.

Pour la partitocratie portugaise, qui résiste admirablement au “dégagisme” ambiant en Europe, l’immobilier est un dossier sensible. Entre autres nombreux impôts et taxes, acquittés par les ménages et/ou les entreprises, les partis qui font la loi sont de longue date exemptés de l’IMI (impôt immobilier municipal). En 2016, le CDS (centre-droit), appuyé pour une fois par le Bloco, avait échoué à mettre fin à ce privilège, le Parti communiste portugais, dont le patrimoine immobilier est réputé le plus important de tous, ayant joint ses voix à celle de l’ancien « bloc central » (PS et PSD) afin de s’y opposer.

Philippe Riès


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