Défendre le SMIC

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Au moment où le gouvernement envisage un affaiblissement du SMIC, et peut-être sa désindexation, l'économiste Philippe Askenazy publie une note en défense du salaire minimum, histoire de régler leur compte à quelques idées trop reçues. Non, dit-il, la société française n'est pas plus «smicardisée» que ses voisines.

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« Il n'y a pas d'exception française en matière de SMIC, et aucune urgence à réformer le salaire minimum – sauf à vouloir délibérément accroître les inégalités. » Telle est la conclusion politique que tire lui-même l'économiste Philippe Askenazy d'une brève note très pédagogique qu'il publie ce jour sur le site La Vie des idées.
Rédigé sous forme de questions-réponses et procédant par comparaison avec les dispositifs de salaires minimums en vigueur dans d'autres pays, ce texte bouscule nombre d'idées reçues sur le SMIC. Au moment où le gouvernement s'apprête – au nom précisément de ces idées reçues – à fragiliser le salaire minimum en remettant probablement en cause son indexation, Philippe Askenazy montre comment les dix dernières années ont vu la quasi-totalité des pays industrialisés au contraire renforcer ces dispositifs de salaires minimaux. Au point qu'on ne peut raisonnablement plus parler de singularité française. Sans doute faut-il commencer par rappeler que ce sont désormais 29 pays de l'OCDE qui ont institué un salaire minimum, et que parmi les quelques réfractaires l'Allemagne est sur le point de basculer d'accords de branches vers un salaire interprofessionnel. Presque dix ans après que Tony Blair eut introduit au Royaume-Uni, contre l'avis de nombreux experts mais avec succès, un salaire minimum qui est aujourd'hui supérieur, en termes de pouvoir d'achat, à notre SMIC, « il serait malhonnête intellectuellement de considérer qu'il y a aujourd'hui un problème de SMIC en France », estime Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS.

Quatre idées reçues sur le SMIC

Première idée reçue : l'indexation serait propre à la France. Non souligne Askenazy, les mécanismes d'indexation automatique (pour une explication détaillée du dispositif français voir l'onglet prolonger) existent également dans de nombreux autres pays (Pays-Bas, Espagne et certains états des Etats-Unis comme le Missouri, l'Ohio et la Floride). Et lorsqu'ils ne sont pas automatiques, ils peuvent être mis en œuvre de fait à l'unanimité par une commission composée de syndicalistes, de patrons et d'experts comme ce fut le cas en Grande-Bretagne l'an dernier.

Deuxième idée reçue : en France, le salaire minimum serait plus élevé qu'ailleurs. Faux, répond Askenazy : « En termes de parité de pouvoir d'achat, le SMIC est au même niveau de salaire brut, net ou de coût du travail que les salaires minimaux au Royaume-Uni, en Irlande, en Australie, en Belgique, aux Pays-Bas et au Luxembourg.» Il note aussi que la majorité démocrate au Congrès américain a fixé à 7,25 dollar le taux horaire du salaire minimum fédéral en juin 2009 (soit une hausse de 41 % en 3 ans), sachant par ailleurs que pas moins de 60% des salariés américains sont couverts par un salaire minimum local plus élevé (il atteint 9,36 dollars à San Francisco !).

Troisième idée reçue : le SMIC garantirait le pouvoir d'achat. Il n'en est rien remarque Askenazy. D'abord les charges sociales peuvent augmenter - ce qui risque fort de se produire avec la CRDS. Ensuite, l'indice des prix à la consommation utilisé pour l'indexation ne tient pas compte, en matière de dépenses de santé, des déremboursements et autres franchises médicales.

SMIC contre Revenu de solidarité active ?

Quatrième idée reçue : la « smicardisation » de la société française, une thèse récemment avancée dans Le Monde par Pierre Cahuc, Gilbert Cette et André Zylberberg, trois économistes chargés par le Conseil d'Analyse économique et social d'un rapport sur la réforme du salaire minimum (et qui répondaient déjà là à une tribune de Philippe Askenazy). A l'origine de ce constat, un usage pour le moins sauvage des statistiques, rétorque Askenazy, qui montre avec force comment Eurostat puis l'OCDE n'hésitent pas à comparer des données incomparables. Si, pour pouvoir comparer rigoureusement, on définit les smicards français comme au Royaume-Uni, on n'en compte plus 15 % mais seulement entre 3 et 5%, soit le niveau de l'Irlande.

Derrière ce débat pointu entre économistes se profile aussi l'un des grands débats politiques qui s'ouvrent pour les semaines à venir. Dans leur texte du Monde du 13 février, Cahuc, Cette et Zylberberg s'inquiètent en effet de la « smicardisation » parce qu'un « salaire minimum légal et uniforme n'est pas un moyen efficace de lutter contre la pauvreté ». Avant d'ajouter que « les prestations sociales et les prestations conditionnées au fait d'occuper un emploi (comme la prime pour l'emploi ou le revenu de solidarité active) sont plus adaptées pour réduire la pauvreté et les inégalités ». De là à imaginer que ces économistes conseillent dans leur rapport du Conseil d'analyse et social de laisser filer le SMIC pour financer (via les charges sociales) la généralisation du Revenu de solidarité active... C'est, selon Askenazy, typique d'une posture de droite qui « refuse de se poser la question du profit dans l'entreprise, et préfère tout ramener à des questions de société comme la pauvreté ».