A Sète, la gentrification menace

Ville populaire, Sète voit débarquer de nouveaux habitants séduits par le bord de mer. Alors que le maire sortant (dives droite) se représente avec le soutien de LR et LREM, des Sétois craignent la disparition de l’« âme populaire » de leur cité.

François de Monès et Annabelle Perrin (Le D’Oc)

1 février 2020 à 18h44

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«Un jour, il n’y aura plus de chantiers, plus de bateaux de pêche et plus que des touristes ! » Cette phrase prononcée par l’un des personnages de La Graine et le mulet, film d’Abdellatif Kechiche se déroulant à Sète, pourrait bien être prophétique.

En tout cas, dès 2017, le quotidien régional Midi Libre annonce la construction, dans ce port de l’Hérault dirigé par un maire divers droite (ex-LR), d’une marina de luxe, quai d’Alger, en plein centre-ville et en face d’immeubles d’habitation. Le projet ? De quoi amarrer 12 yachts XXL de 45 à 100 mètres de long. Le tout piloté par l’établissement public régional Port Sud de France, présidé par l’ancien ministre communiste Jean-Claude Gayssot. Aux commandes ? Une société américaine, IGY Marinas, qui a choisi Sète pour développer son activité dans l’Hexagone.

Pour une partie de la population, c’est d’emblée une hérésie. Exaspérés par le manque de transparence et de concertation, des citoyens fondent vite un collectif : « Une marina : Pour qui ? Pour quoi ? »

Vue sur Sète depuis le mont Saint-Clair. © Le D'Oc
  • Contre « le fric et la gentrification »

« C’était un projet fantaisiste, tant d’un point de vue technique que financier », se remémore Gabriel Blasco, membre du collectif et engagé auprès d’Alternative sétoise pour les prochaines élections municipales. Le choix du quai d’Alger, historiquement dévolu à l’accueil de navires ayant besoin d’accoster en urgence, est au cœur des débats. Un lieu empreint d’histoire qui est notamment le point névralgique de l’une des plus grandes manifestations de nautisme en France, le festival Escale à Sète, placé sous le patronage de l’Unesco en 2018.

Pour les opposants au projet, le message est clair : pas touche aux traditions des pêcheurs et des marins, qui, au gré des migrations, ont façonné l’identité de l’île singulière. Après deux ans de combat, le verdict tombe : les mégayachts iront finalement dans le bassin Orsetti, plus éloigné du centre-ville, sur la rive opposée au quai d’Alger. 

Depuis cette mobilisation, un vent de révolte souffle chez une partie des habitants, et pas toujours ceux que l’on attendrait. « Certaines idées débiles ont été battues en brèche, s’enthousiasme François Liberti, ancien maire PCF de la ville. Comme l’idée fausse qui laisserait à penser que les Parisiens adhèrent à ce genre de projet. En fait, les néo-Sétois se sont parfois montrés plus combatifs que certains natifs dans cette bataille contre le luxe, le fric et la gentrification. »

  • La flambée de l’immobilier

Car depuis quelques années, la sociologie de la ville commence à changer. Les agents immobiliers contactés sont unanimes et constatent un afflux de Parisiens, Lyonnais et Montpelliérains en quête d’un cadre de vie « moins stressant et plus authentique ». Et comme toujours, lorsqu’un territoire à la cote, c’est le prix de l’immobilier qui s’envole.

D’après le dernier rapport de la chambre des notaires de l’Hérault, le marché des maisons anciennes a explosé. En l’espace de 10 ans, les prix ont augmenté de 30 % et, depuis 2014, ces biens se vendent plus cher à Sète qu’à Montpellier. Une hausse qui contraste avec un taux de pauvreté de 25 %, bien au-dessus de la moyenne nationale de 14,7 %, d’après un rapport de l’Insee publié en 2019. Le taux de chômage au sens du recensement, lui aussi supérieur à la moyenne, s’élève à plus de 22 %, touchant près de 41 % des 15-24 ans.

Pour Jean-Luc Bou, élu d’opposition communiste, « la ville ne répond plus à une partie de son public. Les jeunes qui bossent foutent le camp car ils ne peuvent plus vivre ici. Le foncier est hors de prix. Au-delà de la carte postale, cette fracture sociale existe. La renaissance économique de la ville passera par une municipalité qui va relancer l’emploi et non par la spéculation »

Du côté des loyers des appartements, la tendance est également à la hausse d’après les agences immobilières contactées. Un constat que ne partage pas Émile Anfosso, premier adjoint chargé de l’habitat : « La hausse des loyers, je ne la constate pas. Sauf peut-être pour des bâtiments neufs de haut standing. »

Pour l’adjoint, un loyer abordable se situerait entre 8 et 9 euros le m2, alors qu’un loyer HLM ordinaire tournerait autour de 6 euros. Pourtant, le prix moyen de location à Sète se situe légèrement au dessus de 10 euros le m2, d’après l’Agence départementale pour l’information sur le logement. De là à dire que les loyers sont inabordables... À titre de comparaison, le prix moyen du m2 à la location à Montpellier est de 12 euros, 11 à Frontignan, 10 à Agde et 8 à Béziers.

  • Davantage de logements vides et de résidences secondaires 

Pourtant, la ville ne manque pas de place, les constructions et rénovations fleurissent. L’augmentation de plus de 5 % du nombre de logements, entre 2011 et 2016, d’après l’Insee, ne semble pas en adéquation avec l’augmentation de la population, qui ne se chiffre qu’à 0,46 %. La conséquence ? Durant cette période, le nombre de logements vacants a augmenté de 18 %, toujours selon l’institut. Passant ainsi de 2 249 à 2 654, ce qui représente 8,3 % du parc immobilier de la ville, contre 7,4 % en 2011. 

Cependant, Émile Anfosso estime avoir, avec la municipalité, fait baisser drastiquement le nombre de logements inoccupés en centre-ville. « En dix ans, on est passés de 40 % de logements vacants dans le centre-ville ancien à environ 17 % », détaille l’adjoint chargé de l’habitat. Et c’est non sans une pointe de fierté que l’élu se remémore la visite, en 2015, du président de la République de l’époque, François Hollande : « [Il est] venu saluer la rénovation du centre-ville et donc notre politique. »

Mais pourquoi construire autant, alors que l’afflux de population ne suit pas ? La réponse réside dans l’augmentation d’environ 8 % du nombre de résidences secondaires entre 2011 et 2016, toujours selon l’Insee.

Ajoutez à cela le succès des plateformes type Airbnb et voilà comment on obtient « une pression sur le foncier et sur le bâti qui est fondamentale pour expliquer l’augmentation des prix et des loyers », s’insurge Liborio Censi, architecte et urbaniste. « Les logements vacants sont essentiellement situés en centre-ville, ce qui veut dire que la restructuration de cette zone par la municipalité ne fonctionne pas bien. La gentrification de Sète est liée à l’aménagement du territoire et donc à la politique de la mairie. »

Une volonté politique qui se retrouve en filigrane dans la communication du maire François Commeinhes, ex-LR, qui ne cache plus son désir de faire « monter en gamme » la cité portuaire.

  • L’épicerie fine a remplacé le kebab 

Une mutation qui se remarque facilement en arpentant les ruelles pentues du centre-ville. Depuis quelques mois, une enseigne roannaise de chocolats haut de gamme s’est installée en face d’une boutique de tielles, traditionnelle tourte sétoise à base de poulpe. En lieu et place de Valérie Chaussures, un de ces magasins typiques des petites et moyennes villes de province qui ferment les uns après les autres, ne pouvant résister à la puissance des grandes enseignes, on peut désormais acheter des brioches à la praline rose, spécialité de la maison.

« À six euros pièce, s’amuse Élodie, habitante du quartier. Il faut habiter Paris pour trouver ça normal. » À quelques mètres, le kebab du coin a lui aussi plié boutique au profit d’une épicerie fine au design épuré. 

Mais Sète n’attire pas que le public hexagonal. La ville de Brassens et de Valéry a été citée, en août dernier, dans un article du New York Times comme l’une des destinations charmantes et insoupçonnées du littoral français – « une fois passé les hôtels bétonnés », précise le journaliste américain.

Dans son papier, il loue le charme authentique des combats de joute mais aussi de quelques adresses comme Fritto, petit restaurant spécialisé dans les fritures, ouvert en 2018 par une jeune cheffe et plébiscité parmi les meilleurs restaurants français de l’année par le guide du Fooding 2020.

À ses évolutions urbanistiques et sociologiques, il faut ajouter une politique culturelle de qualité menée par la mairie. François Commeinhes prend notamment soin d’entretenir la légende d’un autre enfant du pays, Jean Vilar, homme de théâtre, fondateur du festival d’Avignon et père de la décentralisation culturelle. Au Théâtre de la mer, la programmation fait l’unanimité et attire les habitants des villes alentours. 

  • Jean Vilar versus TF1

Cependant, le metteur en scène se serait sûrement montré plus dubitatif face à ce qui fait désormais partie du patrimoine sétois : les séries télévisées. Candice Renoir sur France 2, Demain nous appartient sur TF1 et, plus récemment, Prise au piège, diffusé sur M6, adaptation du format espagnol Vis-à-vis, imaginé par le créateur de la série mondialement connue La Casa de papel.

À elle seule, Sète comptabiliserait 30 % des tournages en Occitanie, selon la mairie. Fort d’une audience de 3 millions de téléspectateurs, Demain nous appartient attirerait même plus d’un touriste sur cinq dans la ville. En été, l’office de tourisme propose jusqu’à deux tours organisés par jour, sur les traces des personnages de la série, exaspérant au passage de nombreux habitants. 

À quelques mètres du Spoon, le vrai-faux bar où se jouent une partie des intrigues de la fiction, le galeriste de Dock Sud, Martin Bez, voit rouge. « Je suis triste et révolté de voir tant de monde découvrir Sète par le prisme de cette série bas de gamme, qui reflète exactement l’inverse de l’histoire de cette ville, diffusée à 19 h 30, l’heure la plus “berlusconienne”… Et portant un nom aussi ridicule ! Sérieusement, demain ne nous appartient pas ! »

En septembre dernier, il a décidé d’afficher, en guise de protestation, une immense pancarte sur sa vitrine : « Un peu de bon sens ! DNA, cela suffit !!! Halte aux fossoyeurs de la culture et du bien vivre au quotidien à Sète. » Par une pétition, 350 citoyens en colère ont soutenu sa démarche. Pas bien lourd comparé aux retombées économiques générées par les fictions : 500 000 euros par mois pour Demain nous appartient et un million d’euros par an pour Candice Renoir, d’après la municipalité.

Pour François Liberti, la politique volontariste en faveur des séries télévisées s’ancre dans la stratégie globale de montée en gamme de la ville. « La série sert un projet de tourisme de masse pour attirer d’autres ressources, faire augmenter le prix des loyers et changer la ville. » 

Une stratégie politique gagnante pour le politologue Pierre Valarié : « Aujourd’hui, d’une manière pragmatique, la gentrification constitue le seul horizon. Miser sur le maritime et l’activité du port, avec la concurrence de Marseille et Barcelone, est trop risqué car la désindustrialisation a fait perdre beaucoup de savoir-faire dans la ville. Gentrification et réindustrialisation ne vont pas ensemble… »

Une évolution inévitable pour espérer un avenir économique meilleur ? Ou un choix politique inacceptable pour les classes populaires ? Ce tiraillement, c’est certainement l’ancien maire, François Liberti, qui l’exprime le mieux : « Il faut que l’on fasse attention à ne pas se renfermer sur nous-mêmes. Il y a un effet pervers à critiquer les bouleversements de la ville. Nous ne devons pas oublier que nous sommes une terre d’ouverture, de rencontres et d’échanges. Mais ce qu’il se passe est en train de rendre les choses difficiles. Une partie des Sétois a le sentiment de se faire voler sa ville. » 

François de Monès et Annabelle Perrin (Le D’Oc)

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