Noyé dans la Deûle: le meurtre «involontaire» des néonazis d’Ayoub

Par

Le 11 novembre 2011, le musicien Hervé Rybarczyk est mort noyé à Lille, poussé dans le canal de la Deûle par des néonazis lillois, membres des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR), l’ancien « service d’ordre » de Serge Ayoub, aujourd’hui dissous. Les suspects, en partie identifiés depuis deux ans, ont été mis en examen, fin avril, pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner ».

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

À Lille, la rumeur désignait un « pousseur ». Un « sérial pousseur » même, qui précipitait les badauds, la nuit tombée, dans le canal de la Deûle. Et voilà qu’ils sont trois. Ils ont jeté le guitariste Hervé Rybarczyk dans l’eau, la nuit du 11 novembre 2011. Ces « pousseurs » étaient des militants d’extrême droite, membres des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR), l’ancien « service d’ordre » de Serge Ayoub – dissous après la mort de Clément Méric, en juin 2013. Ils ont réglé son compte à Rybarczyk, comme les skinheads qui ont balancé Brahim Bouaram dans la Seine, en marge d’un rassemblement du Front national, le 1er mai 1995.

Âgé de 42 ans, le musicien punk qui a croisé la route des néonazis revenait d’un concert de son groupe, les Ashtones, dans une salle aujourd’hui fermée, La Chimère, boulevard de Montebello. Il avait prévu de rejoindre son amie, non loin de là. « Il avait disparu d’abord, se souvient Jean-Jacques, bassiste des Ashtones. Pendant quelque temps, on a cherché où il avait pu passer. Ses proches s’inquiétaient, puis on a retrouvé son cadavre dans la Deûle. » Loin de La Chimère, sur la commune de Loos. Sans que l’on comprenne encore pourquoi ni comment il s’était promené si loin. 

Le corps d'Hervé Rybarczyk repêché dans le canal de la Deûle, le 23 novembre 2011 © DR Le corps d'Hervé Rybarczyk repêché dans le canal de la Deûle, le 23 novembre 2011 © DR

À l’époque, son corps est le cinquième qu’on repêche en 13 mois dans ce canal qui fait le tour de la citadelle Vauban, à Lille. Ces noyés deviennent « les disparus de la Deûle ». Des hommes qui ne se connaissaient pas, mais réunis par un destin commun. Tous jeunes. Ils ont quitté leurs amis en fin de soirée, dans le vieux Lille, n’ont pas donné signe de vie pendant plusieurs jours, avant d’être repêchés dans la Deûle… dans un même périmètre géographique pour quatre d’entre eux. Le 11 octobre 2010, il y a eu John Ani, 33 ans ; le 5 février 2011, Thomas Ducroo, 26 ans ; le 20 février 2011, Jean-Mériadec Le Tarnec, 22 ans, et le 22 septembre 2011, Lloyd Andrieu, 19 ans. L’enquête est confiée à la PJ de Lille. Lors de l’annonce du classement sans suite de trois premières affaires, en juillet 2014, le procureur Frédéric Fèvre assure que « tout laisse à penser qu’il s’agit de décès accidentels sur fond d’alcool et de stupéfiants ».

Les proches n’y croient pas. L’éventualité d’un ou plusieurs crimes homophobes est souvent évoquée. « On avait supposé qu’il y avait des équipes qui faisaient du “casse pédés” parce que ça jouxtait le jardin Vauban, connu pour être un lieu de rendez-vous nocturne, se souvient un policier lillois. Mais c’était un mélange de rumeur et de parano. » Aucun des cinq ne fréquentait l’endroit, pas même John Ani, seul gay revendiqué des disparus. « Concernant Hervé, les gens parlaient d’un suicide. C’était bizarre parce qu’il était excessif, mais pas suicidaire », poursuit Jean-Jacques.

Le guitariste Hervé Rybarczyk du groupe des Ashtones avait disparu après un concert le 11 novembre 2011. © DR Le guitariste Hervé Rybarczyk du groupe des Ashtones avait disparu après un concert le 11 novembre 2011. © DR
En mars 2015, moins d’un an après le classement de l’enquête, deux skinheads placés en garde à vue dans l’affaire des violences d’un groupuscule basé dans la Somme, le White Wolf Klan (WWK), désignent sur procès-verbal le chef de leur groupe, Jérémy Mourain, comme l’un des « pousseurs » d’Hervé Rybarczyk. Au moment des faits, Mourain vient d’entrer aux JNR, un service d’ordre aux allures de milice, qui parade lors des manifestations du mouvement Troisième voie, refondé en 2009 par l’ancien skinhead Serge Ayoub, après 20 ans de mise en sommeil. Des clichés montrent Mourain formant la garde d’honneur de Serge Ayoub, lors d’une manifestation rue de Rivoli, devant la statue de Jeanne d’Arc, à Paris, le 13 mai 2012. À côté de lui, un autre « pousseur » de la Deûle, Yohan Mutte, JNR également…

Mourain lui-même a parlé des faits à ses amis du « Klan ». Il avait eu une « forte histoire » à Lille, avec Mutte. Ils avaient vu arriver le musicien avec une guitare. Rybarczyk avait un certain style vestimentaire, un look de punk, des badges aussi. Ils l’avait frappé et l’avaient balancé dans le canal. Voilà ce que se rappelaient les skins de la Somme. « Sur une écoute, Mourain avait dit aussi :  “Il faudrait pas que la police regarde de trop près ma période lilloise” », explique un ancien du « Klan ».

En juillet 2015, peu après la transmission à Lille des révélations des membres du WWK, l’enquête est donc rouverte sur l’ensemble des dossiers de la Deûle et confiée à la gendarmerie. Pourtant, deux ans s’écoulent avant que le juge saisi de l’affaire, Jean-Michel Gentil, ne fasse procéder, fin avril, à l’audition du principal suspect et de ses complices. Un délai incompréhensible, vu la gravité des faits, insupportable aux yeux des proches. « Il y a un raté, c’est clair, estime l’avocat de la famille d’un noyé. La pseudo-enquête de la PJ de Lille était inacceptable. Elle l’est plus encore aujourd’hui. Jusqu’à présent, il y avait un argument fallacieux pour refuser la piste criminelle, qui consistait à dire : il n’y a pas de trace. Malheureusement, trace ou pas trace, on se fait tuer quand même. Il n’est pas exclu que ce groupe ait sévi quelque temps. »

Le 13 mai 2012, rue de Rivoli à Paris, devant Serge Ayoub, les deux JNR impliqués, à droite sur la photo, Yohan Mutte et Jérémy Mourain. © Lionel Préau Le 13 mai 2012, rue de Rivoli à Paris, devant Serge Ayoub, les deux JNR impliqués, à droite sur la photo, Yohan Mutte et Jérémy Mourain. © Lionel Préau

Les trois « pousseurs » sont mis en examen fin avril pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner », « en réunion », « avec préméditation ou guet-apens » et « avec arme ». À ce stade de l’enquête, les mis en cause admettent avoir jeté le musicien à l’eau, sans toutefois vouloir le tuer. Et la preuve contraire n’est pas apportée. Les hommes du groupe ayant pris la précaution d’ôter la puce de leur portable lors de l’agression, la préméditation semble en tout cas établie. 

« On s’est toujours dit que ça n’était pas un accident, ni un suicide, a commenté la fille du musicien, 25 ans aujourd’hui, dans La Voix du Nord. Ce n’était pas son profil. On pensait qu’il avait été victime d’un dingue ou d’un tueur de la Deûle, surtout avec les quatre autres affaires de l’époque. […] On entend souvent parler de skinheads qui n’aiment pas les punks. Et mon père avait un look de punk. Je n’avais jamais pensé que cela puisse aller jusqu’à un meurtre. »

L’affaire replace sous les projecteurs l’ancien leader de Troisième voie, Serge Ayoub. L’homicide « involontaire » d’Hervé Rybarczyk a été commis par deux de ses hommes. Et c’est la quatrième fois, au moins, que son entourage ou ses militants se trouvent impliqués dans une affaire criminelle. En octobre 2000, deux anciens JNR, Régis Kerhuel et Joël Giraud, ses bras droits à l’époque, écopent de 20 ans de prison pour avoir empoisonné un jeune Mauricien de 23 ans, James Dindoyal. Ils l’ont balancé par-dessus une digue près du Havre, après lui avoir fait avaler un mélange de bière et de soude. En juin 2013, c’est Esteban Morillo, membre de Troisième voie, qui frappe mortellement Clément Méric, à Paris. L’événement provoque la dissolution du mouvement d’Ayoub et de son service d'ordre.

En 2015 enfin, Serge Ayoub est entraîné lui-même par Jérémy Mourain dans l’affaire du WWK pour « complicité de tentative de meurtre » d’un nationaliste autonome, des faits survenus en décembre 2012, à Estrée-Mons, dans la Somme. La victime, Clément Guisembert, est invitée par Mourain avec d’autres militants à une soirée qui vire au cauchemar dans un garage. Le lieu est fermé par des complices, il est bastonné avec ses amis, touché par plusieurs coups de couteaux, puis balancé dans une fosse à vidange. Mourain le laisse partir.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Sollicité par Mediapart, par le truchement de son avocat, Serge Ayoub n’a pas donné suite à notre demande d’entretien. L’avocat de Jérémy Mourain n’a pas davantage donné suite à nos sollicitations.