Corruption et fusillade: les révélations d’un repenti du système Dassault

Par Pascale Pascariello

Khaled T. a assisté à la fusillade de Corbeil durant laquelle son ancien ami Younès Bounouara, protégé de Serge Dassault, a tiré sur un habitant qui avait enregistré le milliardaire avouant la corruption électorale. Khaled T. a témoigné auprès de la police il y a quelques jours. Il raconte à Mediapart le « système D », la corruption et ce qui est pour lui une tentative d'homicide préméditée.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

La défense judiciaire de l’un des hommes clés du système Dassault à Corbeil-Essonnes (Essonne), actuellement incarcéré pour tentative d’assassinat sur fond de corruption électorale dans la ville du célèbre industriel et sénateur UMP, vient de prendre un très mauvais coup. La brigade criminelle de Versailles a recueilli, jeudi 28 novembre, un témoignage crucial. Il vient briser les arguments de Younès Bounouara, mis en examen par des juges d’Évry pour avoir tenté d’éliminer en février 2013 un habitant de Corbeil, Fatah Hou, co-auteur d’un enregistrement clandestin accablant pour Serge Dassault sur les soupçons d’achats de votes dans la ville.

Témoin direct de la fusillade qui a laissé la principale victime handicapée, Khaled T. n’est pas n’importe qui. Il fut pendant longtemps le bras droit du tireur, lui-même protégé de Serge Dassault. Après avoir témoigné devant la police au début de l’affaire en faveur de Younès Bounouara, Khaled T. est revenu sur ses premières déclarations. Il livre aujourd’hui un témoignage pris très au sérieux par les enquêteurs, dont il s’explique longuement dans un entretien à Mediapart.

« Il y en a marre des jeunes qui deviennent fous pour l’argent. Cela a été trop loin. Il y a eu des blessés. Qu’on le veuille ou pas, il faut que cela cesse. Il faut qu’ils dégagent, toute l’équipe municipale, toute la corruption, toute la mafia », déclare-t-il aujourd’hui pour justifier son revirement.

Le témoignage qu’il livre est capital (et embarrassant pour le clan Dassault) à plusieurs titres : oui, dit-il, l’argent touché par Younès Bounouara de Serge Dassault s’inscrivait dans un vaste schéma de corruption électorale, contrairement à ce qu’affirment, dans un même élan, les avocats du tireur et du sénateur ; oui, assure-t-il, Younès Bounouara avait prémédité son geste et a tiré pour tuer ce jour de février 2013 où, armé d’un revolver de calibre .38, il a logé trois balles dans le corps de Fatah Hou.

Khaled T. a grandi dans le quartier des Tarterêts, l’une des cités de Corbeil-Essonnes. Une jeunesse turbulente, quelques larcins et le voici au service de Serge Dassault pour lequel il œuvre, moyennant finances, pendant les campagnes électorales. Après les élections de 2008, il décide de se rapprocher de Younès Bounouara, le protégé du milliardaire et qui serait le principal bénéficiaire de ce système de donation. Ces revirements multiples valent à Khaled T. d’être parfois taxé d’« ingérable ». 

Devenu le « lieutenant » de Younès, il décrit aujourd'hui un système pyramidal mis en place pour remporter les élections et redistribuer l’argent donné par l’avionneur. Afin d’éviter à Serge Dassault d’être dérangé par les réclamations des jeunes ayant participé aux élections, trois personnes furent désignées comme les principaux interlocuteurs du généreux donateur : Younès Bounouara, Machiré Gassama, directeur du service Jeunesse (qui avait été placé en garde à vue puis relâché dans l’enquête des juges d’Évry), et Hamza Bouguerra, employé municipal, chargés de redistribuer aux différents groupes l’argent. Khaled T. raconte :

  • « Avant il n’y avait pas un seul interlocuteur. Donc les gens venaient réclamer, enfin, venaient se prendre la tête avec Serge Dassault. Donc pour éviter ça, nous avons créé un seul interlocuteur qui était Monsieur Younès Bounouara. »  

Younès Bounouara n’a pas tout redistribué du 1,7 million d’euros reçu de Serge Dassault. « Il a été trop gourmand », regrette Khaled T. qui croyait son « ami » lorsqu’il lui disait n’avoir reçu « que » 800 000 euros.

Serge Dassault a admis avoir acheté l'élection municipale de 2010 dans un enregistrement réalisé en novembre 2012.  © Reuters Serge Dassault a admis avoir acheté l'élection municipale de 2010 dans un enregistrement réalisé en novembre 2012. © Reuters

Contrairement aux différentes explications des avocats de Serge Dassault et de Younès Bounouara, la somme de 1,7 million d’euros donnée par le milliardaire à son protégé n’était donc ni un don à « titre privé » ni lié à un marché public de la ville, mais bel et bien l’argent devant rétribuer toutes les petites mains à l’œuvre pour faire réélire, aux municipales de 2010, Jean-Pierre Bechter, bras droit de Serge Dassault. 

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Pascale Pascariello est une journaliste indépendante qui travaille depuis plusieurs années sur Corbeil-Essonnes, notamment pour Radio-France. Dans cet article, Khaled T. n'a pas souhaité que son nom de famille figure.