La Poste réformée à bride abattue

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La privatisation de La Poste, présentée comme inéluctable, relève de la prophétie autoréalisatrice: La Poste fait passer ses choix organisationnels et managériaux pour des obligations dictées par Bruxelles. Voilà ce qu'estime le sociologue Mikaël Salaün, auteur d'une thèse consacrée à l'évolution du métier de facteur. Explications, alors que le Sénat débat actuellement de la réforme.

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Les sergents de ville ont disparu de la circulation, les crémeries n’ont plus droit de cité, les employés de banque valsent à qui mieux mieux: le facteur ou la factrice apparaît comme l’ultime repère urbain pérenne. Mais dans l’esprit des manageurs du moment, la fidélité au poste est synonyme d’immobilité et l’immobilité, c’est la mort. La chasse aux postiers par trop territorialisés a commencé. Les exemples se multiplient. Le mois dernier, dans le quartier des Batignolles, à Paris (XVIIe), une factrice assurant sa tournée depuis 1996 en a été dépossédée par son chef. Celui-ci est revenu sur sa décision à la suite d’une pétition des usagers riverains. Mais la précarité gagne du terrain. La Poste n’est plus cette institution qui assure en son sein, le temps d’une carrière, cette familiarité jadis chantée par Bourvil dans Tiens voilà l’facteur: «Pour garder son amitié, soyez complètement timbrés. Ah! Ah!»
La réforme des PTT, au début des années 1990, puis les transformations de La Poste depuis ce troisième millénaire, obéissent à des logiques se camouflant derrière de prétendues directives européennes. «Le pouvoir nous fait croire, à tort, qu’une privatisation inéluctable de La Poste est induite par la nécessité de se plier aux règles de Bruxelles. Or aucune règle de l’Union européenne n’oblige à privatiser La Poste», déclare Mikaël Salaün à Mediapart.
Ce sociologue a soutenu, en juin 2008, une thèse intitulée: «Le métier de facteur à l'épreuve des nouvelles organisations du travail à La Poste». La Poste l’avait financée, pour mieux l’étouffer ensuite (heureusement qu’il y a l'Internet: voir l’onglet «Prolonger»). Le chercheur démontre, en plus de 700 pages, «les effets provoqués par la modernisation sur l’ensemble de la chaîne qui va de l’organisation du travail à l’appartenance au métier». En voici un résumé, pour comprendre ce qui s’est déjà joué et ce qui se joue encore dans cette maison lézardée, désormais composée de deux tiers de fonctionnaires et d’un tiers de contractuels.
Avant la loi du 2 juillet 1990, la Poste s’avérait une administration d’État dont le budget annexe était commun avec le futur France Télécom. À partir du 1er janvier 1991, moment de l’entrée en vigueur de la loi n° 90-568 relative à l’organisation du service public de la poste et des télécommunications, La Poste est donc une personne morale de droit public dénommée «exploitant public» ou «exploitant autonome de droit public». Nous avons désormais affaire à un établissement public industriel et commercial offrant des services publics marchands. Cette réforme a constitué un bouleversement des règles de gestion du personnel, qui conserve tout de même le statut de fonctionnaire.
Progressivement, s’est imposée une segmentation des activités de l’entreprise publique en trois branches d’activités spécialisées: le courrier (acheminement, tri et distribution), le colis et la messagerie (distribution express interentreprises), enfin le réseau grand public des guichets et les services financiers, c’est-à-dire une organisation conforme à celles des autres postes européennes, comme l’explique Joëlle Toledano: «Des institutions autrefois très monolithiques ont toutes spécialisé et professionnalisé leurs organisations. Certes, les modalités changent. Mais qu’il s’agisse de filiales, de divisions ou d’activités, partout le colis a été distingué du courrier et les services financiers des deux premiers. De même, le réseau commercial des bureaux de poste est progressivement considéré comme une activité distincte de celle du traitement du courrier. Parfois, le courrier est lui-même décomposé en différentes activités: courrier international, courrier en nombre, envois publicitaires, etc. Mais quel que soit le niveau de désagrégation retenu la recherche d’un rapprochement efficace en direction des différents types de clients et de leurs besoins est à l’origine des changements d’organisations.» («Quel devenir pour le service public postal: une grille d’analyse», Sociétés contemporaines, octobre 1998, n° 32, pp. 73-95.)

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