Le 1er Mai, Pierre voulait rentrer chez lui… il s’est retrouvé aux urgences

Par Pascale Pascariello

Le 1er mai, Pierre Conejero, 60 ans, a été victime de violences policières. Une plainte a été déposée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) et plusieurs témoins ont été auditionnés. Mediapart retrace le déroulement des faits à partir des récits des témoins, de photos et d’une vidéo.

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Le 17 mai, un appel à témoin intitulé « 1er mai, une main brisée rue Buffon » a été publié sur un blog de Mediapart et relayé par Politis. Il relate le récit de Pierre Conejero, artisan dans le bâtiment, victime de violences policières en marge de la manifestation du 1er Mai à Paris et au cours de laquelle un McDonald’s et un garage Renault ont été vandalisés par des Black Blocs.

Le sexagénaire a reçu plusieurs coups de matraque, à la tête et à l’épaule. Il a eu la main droite fracturée, ce qui a nécessité deux opérations. Le médecin de l’unité médico-judiciaire a fixé une incapacité temporaire de travail (ITT) à 60 jours, sous réserve de complications ultérieures. Pierre a déposé plainte à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) qui, depuis, a également auditionné plusieurs témoins.

Retour sur les faits. Le 1er mai dernier, Pierre se rend à la manifestation organisée pour la fête du travail. Au bout d’une heure, il décide de rentrer chez lui, dans le Ve arrondissement de Paris, non loin du Jardin des plantes. Sur le chemin du retour, changement d’ambiance. Les chants et l’odeur des merguez laissent place au vacarme des sirènes et aux gaz lacrymogènes. Boulevard de l’Hôpital, Pierre aperçoit au loin des affrontements. Un McDonald’s vient d’être saccagé. Il choisit de quitter cette artère et prend la rue Buffon. Pierre n’est alors qu’à 800 mètres de son domicile. Plusieurs manifestants ont également trouvé refuge dans cette rue calme, bloquée au fond par un cordon de CRS.

Comme Pierre, Anouck, 28 ans, a fui les jets de gaz lacrymogène du boulevard de l’Hôpital et se retrouve rue Buffon. Pigiste pour la radio, au vu des nombreux médias déjà présents autour du McDonald’s vandalisé, elle préfère partir. « L’air était irrespirable sur le boulevard. J’ai commencé à tousser et je n’avais ni eau ni écharpe pour me protéger. Il devait être 16 heures. Je suis arrivée dans la rue Buffon, qui était plus tranquille. Les personnes, qui, comme moi, souhaitaient se protéger des lacrymos et quitter la manifestation, arrivaient dans cette rue. » Anouck échange quelques mots avec Pierre. « Il y avait un homme près de la grille du jardin qui longe l’un des trottoirs de la rue. Je me souviens m’être dit qu’il devait avoir l’âge de mon père. Nous nous sommes regardés en nous disant “Que faire ?”. »

Les CRS s’étant rangés en cordon, prêts à avancer, les manifestants ne comprennent pas pourquoi le passage leur est ainsi interdit.

Dans la rue Buffon, à Paris, le 1er mai 2018. Dans la rue Buffon, à Paris, le 1er mai 2018.

« Les CRS nous disaient “Mettez-vous sur le côté” et “Avancez !”. Du coup, les gens se tenaient à la grille qui longe l’un des côtés de la rue pour leur laisser le passage. Certaines personnes leur ont expliqué qu’on ne souhaitait pas retourner dans le boulevard au milieu des affrontements. On souhaitait juste partir et rentrer chez nous. C’était étrange parce que la tension commençait à monter », poursuit Anouck.

Alice, 19 ans, étudiante en classe préparatoire, se rappelle que le cordon de CRS laissait passer au compte-gouttes les personnes. « On ne comprenait pas ce qui se passait et on ne voulait surtout pas retourner dans le boulevard qu’on avait fui pour se protéger. Certaines personnes étaient âgées et nous étions tous animés par l’envie de partir au plus vite. La fermeté menaçante des CRS était tellement incompréhensible qu’elle nous faisait peur. On levait même les mains en l’air… »

Certaines personnes lèvent les mains en l'air. Certaines personnes lèvent les mains en l'air.

Anouck doit prendre en charge une amie qu’elle a rencontrée au cours de la manifestation et qui est prise de panique. « Je tenais la main de mon amie qui avait peur. Nous nous sommes entassés près du numéro 7 de la rue en espérant que les CRS nous laissent enfin passer. Là, j’ai regardé en face, vers la grille que je venais de quitter et j’ai vu l’homme avec lequel j’avais échangé. Il se tenait à cette grille. »

« Pour ma sécurité, je m’étais mis pas très loin des CRS », raconte Pierre. « Mais en les voyant avancer, je me suis accroché à la grille du jardin pour les laisser passer et me protéger parce que je n’ai pas un très bon équilibre, suite à un grave accident qui m’a laissé des séquelles à une cheville. Là, j’ai reçu un coup de matraque sur la main. J’étais sonné. Je ne comprenais plus rien. J’entends des CRS dire “Dégagez”. Je leur ai expliqué que j’habite à côté, à quelques mètres de là et que je souhaite seulement rentrer chez moi. Mais j’ai reçu, à nouveau, des coups de matraques : sur le crâne, sur l’épaule, la cuisse. »

Pierre se tient à la grille, c'est là qu'il a reçu des coups de matraque. Pierre se tient à la grille, c'est là qu'il a reçu des coups de matraque.
Anouck entend des hurlements qui viennent du trottoir d’en face : « J’ai vu l’homme avec lequel j’avais échangé la tête en sang. Il se faisait tabasser par les CRS. J’ai l’impression qu’ils avançaient en lui donnant des coups de matraque. Je garde en tête ses cris de douleur. Puis je le vois à terre et, là, les CRS l’ont traîné au sol alors qu’il était blessé. Il hurlait. J’étais stupéfaite. Une femme a crié “Arrêtez !”. Il était presque 17 heures, j’ai envoyé un SMS à mon père : “J’ai vu un homme se faire massacrer. Ton âge, papa. Matraque. Incroyable”. »

Alice décrit une scène similaire : « J’ai vu un homme le visage en sang, traîné au sol par des CRS qui lui donnaient des coups de matraque. Il hurlait. Son corps n’était plus actif. À ce moment-là, les CRS nous ont demandé de dégager et ont rouvert un passage en s’écartant et j’ai pu partir, ce que je voulais depuis le début. Je n’ai jamais vu une scène aussi violente. Elle l’était d’autant plus que nous n’étions pas dans le cadre de la manifestation. J’ai honte parce que je n’ai rien fait pour aider cet homme. J’étais tétanisée. J’avais peur de me prendre un coup de matraque. »

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Les photos et la vidéo ont été prises par des témoins. À l’exception de Pierre, les prénoms des personnes ont été changés.