L’écrivain qui voulait à tout prix lire sa fiche S

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Ancien haut fonctionnaire, écrivain et militant des droits de l’homme, Thomas Dietrich est considéré comme un opposant par plusieurs pays de la Françafrique. Cela lui vaut d’être fiché S. L’État refuse de lui communiquer sa fiche. Il insiste.

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Grand sourire, œil rêveur et visage juvénile, Thomas Dietrich se décrit comme un idéaliste incurable. À 28 ans, cet ancien haut fonctionnaire devenu écrivain, et qui aime bien se comparer à Don Quichotte, se bat contre les abus de l’État avec une constance et une décontraction étonnantes. En mai 2018, il a ainsi déposé deux requêtes au tribunal administratif de Paris et au Conseil d’État pour faire annuler la décision, prise deux mois plus tôt par le ministère de l’intérieur, de refuser de lui communiquer les renseignements collectés sur son compte et compilés par l’administration dans de petites fiches.

Tomas Dietrich, le 4 avril à Paris © M.D. Tomas Dietrich, le 4 avril à Paris © M.D.
« J’ai découvert incidemment en 2017 que j’avais une fiche S », se marre le jeune père de famille au look décontracté mais chic, attablé dans un café proche de l’École militaire. « Quand je voyageais, j’avais remarqué depuis un moment que pour moi, les formalités devenaient plus longues à la police de l’air et des frontières. »

À la même époque, sa demande de renouvellement de passeport traîne anormalement en préfecture, et il apprend alors l’existence « d’investigations complémentaires » le concernant, du fait de son inscription au fichier des personnes recherchées (FPR) en tant que fiché S.

Qui peut être l’objet d’une fiche S ? Toute personne susceptible de représenter, du point de vue des pouvoirs publics, une menace pour la sûreté de l’État ou l’ordre public, comme des membres de groupes violents d’extrême droite ou d’extrême gauche, des militants antinucléaires et même des hooligans ou des skinheads, et pas seulement des membres supposés ou déclarés de la mouvance islamique radicale. Les critères étant flous, cela fait du monde.

Il y aurait environ 26 000 personnes fichées S en France, dont 10 000 pour radicalisation. Il ne faut pas confondre les fiches S, un peu fourre-tout, avec le fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT) créé en mars 2015,  après l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher de la porte de Vincennes (qui centralise le suivi des personnes radicalisées susceptibles de basculer dans le terrorisme).

Les passages aux frontières du jeune écrivain sont donc surveillés et enregistrés, pour de mystérieuses raisons de sûreté. « Un jour, à Roissy, un policier qui examinait mon passeport en fronçant les sourcils a dit à son collègue, juste assez fort pour que j’entende : il est fiché S. » Il ajoute : « Il faut voir comment les autres passagers vous dévisagent quand le contrôle prend du temps. »

Par quelques indiscrétions, Thomas Dietrich croit comprendre qu’il représenterait effectivement une menace pour l’ordre public et la sûreté de l’État, ce qui le fait bien rire, et que son fichage résulte de la demande d’un État étranger, ce qui le révolte. Le hic, c’est que la Cnil refuse de lui communiquer son dossier, le ministère de l’intérieur aussi, et l’appareil d’État fait bloc. Depuis près d’un an, ni le tribunal administratif ni le Conseil d’État n’ont encore fixé d’audience pour examiner ses requêtes. « Ils ne vont pas se dépêcher », prophétise l’écrivain. Même si son avocat, Jean-Christophe Ménard, estime qu’il s’agit là de délais habituels.

Le grand tort de ce jeune homme, marié à une Tchadienne, est le suivant : il défend inlassablement la démocratie et les droits de l’homme dans plusieurs pays de ce que l’on surnomme la Françafrique. « C’est un type très bien, il sait beaucoup de choses sur le Tchad », témoigne le sénateur (PS) Jean-Pierre Sueur avec une certaine admiration. Son amour du continent africain est ancien. « Mon père était médecin, et il faisait souvent des voyages au Togo, où il avait ouvert des dispensaires, raconte Thomas Dietrich. J’ai fait de nombreux séjours en Afrique, toujours avec l’idée d’aider les gens. »

2008. Étudiant à Sciences Po Paris, où il s’ennuie, le jeune militant socialiste bien propre sur lui part, à 19 ans, travailler en Centrafrique, au ministère du commerce. « J’y suis allé par idéal, pas par appât du gain », croit-il devoir préciser. L’expérience dure trois ans. « Je fréquentais déjà les milieux de l’opposition démocratique du Tchad, le pays voisin. À cet âge-là, on se cherche des combats », explique-t-il, avec un très léger accent alsacien. Le jeune haut fonctionnaire se mêle de beaucoup de choses, du comportement de l’armée française aux visées d’Areva dans le pays. Résultat : il est expulsé brutalement de Centrafrique en 2011.

Retour à Sciences Po. « En 2012, j’étais en stage au ministère de l’intérieur, et j’ai été convoqué deux fois à la DCRI, à Levallois-Perret, poursuit Thomas Dietrich. Là, un type qui dit s’appeler monsieur Frantic et tente de se faire passer pour le spécialiste de l’Afrique me sermonne et me dit qu’il faut arrêter de fréquenter des opposants, sinon il fera bloquer ma carrière dans la fonction publique. C’était n’importe quoi. J’ai écrit un courrier pour m’indigner à Manuel Valls, qui était alors ministre de l’intérieur, et il ne s’est plus rien passé de ce côté-là. »

L’écrivain sourit. « Je n’ai plus jamais eu de contact avec aucun service, même en Afrique, ils ont dû me prendre pour un illuminé. Sur le moment, c’était stressant, mais aujourd’hui je trouve ça drôle. »

En 2014, le premier roman de Thomas Dietrich, Là où la terre est rouge, qui décrit les coulisses d’un régime africain ressemblant beaucoup à la Centrafrique, est publié (chez Albin Michel). « C’est une autobiographie romanesque et un peu assombrie », résume-t-il.

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