Au PS, l'éducation est un exercice de distinction

Alors que l'éducation s'est imposée comme un thème majeur de la présidentielle, les candidats socialistes, à la veille de leur premier débat télévisé, essaient de faire entendre leurs différences. Si Hollande a frappé fort en promettant de rétablir les 70.000 postes supprimés, les questions de sécurité, de socle commun des connaissances, de rythme scolaire et de temps de travail des enseignants permettent d'affiner les positions.

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C'est un virage qui a laissé pantois jusqu'à son entourage. A quelques jours du premier débat de la primaire socialiste, François Hollande, chantre jusque-là de la rigueur budgétaire, s'est engagé vendredi 9 septembre à rétablir tous les postes supprimés dans l'Education nationale depuis 2007. La proposition de recréer 60.000 à 70.000 postes sur cinq ans a provoqué une crise dans le camp socialiste dès le week-end suivant. Jusqu'alors, les candidats à la primaire s'étaient en effet mis d'accord pour qu'aucun ne s'engage formellement sur le sujet. «François Hollande nous a souvent répété qu'il ne faudrait pas jouer au Père Noël dans cette campagne», note un Bruno Julliard agacé par la sortie de celui qui semble faire la course en tête. «Je remarque cependant une évolution positive puisque, jusque-là, il voulait sanctuariser le budget de l'éducation au niveau, plancher, du budget 2012», poursuit avec une pointe d'ironie le secrétaire national en charge de l'Education et porte-parole de Martine Aubry.

A moins d'un mois du premier tour de la primaire socialiste, la démarche est sans doute habile. L'éducation s'est imposée comme un thème majeur de la présidentielle et il est impératif de reconquérir un électorat enseignant qui a cessé, depuis longtemps, d'être acquis au parti socialiste. L'épisode Claude Allègre qui, en 1997, voulait «dégraisser le Mammouth», ou la vidéo montrant Ségolène Royal proposer en catimini «les 35 heures à l'école», ont profondément miné la confiance.

Se démarquer sur la question scolaire, alors qu'ils se revendiquent tous du projet “égalité réelle” socialiste, est ainsi devenu une priorité pour les candidats à la primaire.


François Hollande, qui s'était jusque-là montré très prudent – au risque que son projet pour l'école n'apparaisse un peu pâlot –, espère donc avoir pris un peu d'avance. Quitte à prendre à contrepied le projet socialiste: «Cela fait trois ans que le PS a transformé sa réflexion sur l'éducation pour ne pas se limiter à la question des moyens alors qu'on a besoin d'une refondation du système. Je crois qu'il n'est pas opportun de laisser entendre que le projet socialiste se résume à cela», déplore Bruno Julliard. Vincent Peillon, porte-parole du député de Corrèze, qui a aussi largement participé à l'élaboration du programme socialiste sur l'éducation, défend pourtant une démarche cohérente: «François Hollande a toujours dit que sa priorité était la jeunesse, et donc l'éducation. C'est la priorité de toutes les politiques publiques.» Pour lui, si François Hollande a bien opéré un changement de cap, c'est qu'«il a aussi senti ces dernières semaines, en allant à la rencontre des gens, la très grande demande au niveau de l'école et parallèlement un vrai manque de confiance, pas seulement des enseignants mais aussi des parents d'élèves. C'est un pas pour rétablir cette confiance.»

Syndicats “conservateurs”

Pourquoi ce coup d'éclat? Peut-être parce qu'à part Arnaud Montebourg, qui a développé un projet sur l'éducation sensiblement plus radical, et longuement détaillé dans son livre Mon projet pour l'école,
la plupart des candidats socialistes ne semblent se distinguer qu'à la marge. Comment en serait-il autrement quand Bruno Julliard qui soutient Martine Aubry a travaillé étroitement avec Vincent Peillon qui a rejoint François Hollande?

Tous s'accordent sur la nécessité d'une refondation sur l'école, et parlent d'un nouveau “pacte éducatif”. D'abord, et même s'ils tirent tous à boulet rouge sur la casse de l'éducation sous l'ère Sarkozy, ils reconnaissent que les maux de l'école ne datent pas de l'arrivée de la droite en 2002. Tous font, avec certaines nuances, le constat d'une massification ratée où les inégalités n'ont cessé de se renforcer.
«La réflexion de la gauche a longtemps été assez faible sur l'éducation. En fait, durant une longue période, la gauche n'a pas véritablement pensé l'éducation en raison de son lien avec des syndicats plutôt conservateurs –bien que de gauche–, mais aussi parce qu'elle était échaudée par les résistances provoquées par ses propres tentatives de réforme, estime le sociologue François Dubet, qui a largement inspiré le projet socialiste. Souvent convaincue de la nécessité de réformer le système scolaire, elle n'a pas véritablement construit de projet en raison de ses vieux liens avec des forces portées à la défense de l'ordre des choses scolaires parfois abritée derrière une rhétorique radicale.»

L'approche de Bruno Julliard, chargé il y a deux ans de construire le projet socialiste, a été de rompre avec les vieilles habitudes et d'écouter les experts, les sociologues de l'éducation, François Dubet, Claude Lelièvre mais aussi Nathalie Mons ou Marie Duru-Bellat. Avec parfois des références qui détonnent comme lorsque Bruno Julliard cite les travaux sur l'école de l'institut Montaigne, think tank libéral... «Autonomie», «personnalisation»... Autant de termes abondamment utilisés rue de Grenelle que le PS revendique dans son projet. Mais l'ancien président de l'Unef assume: « Ce n’est pas parce que la droite s’est emparée de ces termes pour les détourner de leur sens que nous ne pouvons plus les utiliser.» Avec le SNES, syndicat majoritaire chez les enseignants, les portes ont souvent claqué, la secrétaire générale du SNES reconnaissant d'ailleurs avoir court-circuité le récalcitrant pour taper directement à la porte de sa patronne Martine Aubry, plus à l'écoute. Julliard, lui, se rapprochait ostensiblement de l'Unsa Education et du SGEN CFDT jugés moins “conservateurs”.

Priorité à l'école primaire

Au final, de grands axes se sont dégagés, avec à la base du projet la priorité à l'école primaire. Reprenant le constat dressé par les experts depuis des années d'un trop faible investissement sur l'école élémentaire (où se joue pourtant le devenir de l'élève), le projet socialiste propose de renforcer ses moyens humains et financiers. La scolarisation deviendrait obligatoire à trois ans. Pour François Hollande, il faut ouvrir 500.000 places pour accueillir les tout-petits à l'école.

Tous s'accordent sur l'idée du socle commun de connaissance (lire, écrire, compter) à la sortie du primaire. Dans la sempiternelle opposition entre pédagogues et républicains, le projet affirme qu'il n'y a pas lieu de trancher et pose autant l'obligation d'acquérir de «solides bases disciplinaires» qu'il promeut «la pédagogie de projet» et l'expérimentation. Arnaud Montebourg met de son côté davantage l'accent sur la pédagogie différenciée, le travail en petit groupe, conditions de la réussite de tous, selon lui.

La question des rythmes scolaires est également mise en avant par tous les candidats. «L'école, c'est seulement 180 jours par an. Le reste du temps les enfants sont livrés à eux-mêmes, à la sphère privée. Le temps scolaire favorise aujourd'hui la reproduction des inégalités. S'attaquer à cette question est une priorité», affirme Vincent Peillon. Il faudra, dit le projet PS, allonger l'année scolaire et raccourcir les journées. Pour le primaire, le PS entend revenir à la semaine de quatre jours et demi. Si le sujet fait consensus, bien au-delà du PS d'ailleurs, sa mise en place sera néanmoins complexe tant les réserves syndicales sont grandes sur ce point.

Pour Arnaud Montebourg qui propose une journée divisée en trois temps inégaux (les savoirs, les activités artistiques et culturelles puis un temps d'étude obligatoire), l'étude sera conduite par des étudiants encadrés par des professeurs. Une proposition très proche de celle de Ségolène Royal qui défend, elle, un partenariat avec des associations.

Autre grand pilier du programme socialiste: améliorer le passage entre le primaire et le collège qui serait fatal à la scolarité de certains élèves. Il s'agit de favoriser les allers-retours des enseignants entre le CM2 et la 6e/5e pour rendre le changement moins abrupt. Afin que les élèves, à l'entrée au collège, aient moins d'adultes face à eux, les profs pourraient enseigner deux matières, comme le français et l’histoire. Le terme “bivalence” ne figure pas dans le programme pour ne pas heurter le SNES, même si c'est bien de cela qu'il s'agit. Sur ce point, le programme d’Arnaud Montebourg propose de pousser la logique jusqu’au bout. «Le projet socialiste parle de rapprochement, nous voulons une même école, dans le même lieu», précise Maya Akkari, qui a coordonné le projet pour Arnaud Montebourg.

L'orientation des élèves «positive» «par l'échec» «une filière d'excellence» «tout au long de ses choix».
«Nous ne sommes pas d'accord avec une trop grande autonomie dans la dotation horaire. On connaît les risques de dérive. Cela peut donner, comme on l'observe déjà, plus de maths dans les lycées prestigieux de centre-ville et plus de sport dans les quartiers populaires ! Notre conception de l'autonomie pédagogique est beaucoup plus encadrée»


Sur la sectorisation, pour sortir des hypocrisies sur la carte scolaire, les socialistes poussant des cris d'orfraie à sa suppression alors qu'elle était largement contournée, le projet propose l'instauration d'une nouvelle sectorisation avec un indice de mixité sociale, incluant les établissements privés. «Il n'est plus tolérable que le privé, qui reçoit les subsides de l'Etat, ne prenne pas sa part de la mixité», indiquait récemment Bruno Julliard. Sur cette question, Arnaud Montebourg veut aller jusqu'à la mixité dans les classes et la fin des filières cachées, lorsque le choix d'options sélectives (classe européenne, latin ou allemand) sont une manière de sélectionner les meilleurs élèves.
L'éducation prioritaire. Afin d'attirer des enseignants expérimentés dans les zones difficiles, le PS propose des contrats spécifiques reconnaissant le temps de travail en équipe, un avancement dans la carrière et des primes salariales. Leur temps d'enseignement pourrait être réduit. Même si ce n'est pas explicitement mentionné dans le programme, les discussions menées avec les syndicats vont clairement dans ce sens. Ségolène Royal propose de mettre deux «adultes», dont l'un serait en formation initiale ou continue, là où cela serait nécessaire. Manuel Valls, lui, veut majorer de 25% le budget accordé à ces établissements. En CP et CE1, il fixerait à 17 le nombre d'élèves par classe. Martine Aubry et Ségolène Royal insistent toutes deux sur la question de la sécurité. «Les dispositifs de sécurité seront renforcés dans les établissements qui l'exigent» précise Martine Aubry qui, dernièrement, ajoutait: «J'accorderai un nombre suffisant de professionnels formés là où il y en a besoin. Ils seront accompagnés par des emplois d'avenir pour encadrer les élèves. Je créerai un nouveau métier de l'éducation dédié à la surveillance dans l'enceinte scolaire et à ses abords.» Pour Ségolène Royal, il s'agit de mettre en place un «surveillant bien formé qui pourrait s'intégrer dans l'équipe éducative».

Pour le supérieur, le PS ne remet pas en cause l'autonomie des universités mais propose d'améliorer les premiers cycles avec plus de cours et plus d'encadrement.
Enfin, le PS propose de revaloriser le métier d'enseignant en rétablissant une formation initiale, supprimée par la masterisation. L'embauche d'un personnel périscolaire suffisant, «psychologues, assistantes sociales», devrait aussi permettre aux profs de «se concentrer sur l'enseignement». Pour Vincent Peillon, «il faut aussi qu'on s'occupe de leurs évolutions de carrières. Ce n'est pas normal qu'à 42 ans, ils aient atteint le maximum!».

Convaincre les classes moyennes cultivées

Là où le programme socialiste est particulièrement discret, c'est sur la question du statut des enseignants. Entre les lignes, il s'agit pourtant bien de revenir, par la négociation, sur le décret de 1950, selon lequel ils doivent délivrer 15 à 18 heures d'enseignement par semaine.

L'idée est de leur imposer un temps de présence plus grand dans les établissements pour recevoir les familles, faire un suivi individuel, participer à des réunions pédagogiques, contre une revalorisation salariale. C'est, de loin, le point le plus épineux du projet socialiste, les syndicats enseignants se montrant particulièrement vigilants. Les candidats avancent donc avec une extrême prudence, François Hollande déclarant même fin août, sans convaincre tout à fait, «c'est une profession qui a été beaucoup déstabilisée. Ségolène Royal s'était risquée sur le sujet en 2007. Moi je ne m'y risquerais pas».
Pour François Dubet, également co-auteur du dernier rapport de Terra Nova sur l'école, ce volet est néanmoins crucial. « Nous avons une école très peu accueillante : obsédée par les notes, stressante, les enseignants se plaignent des élèves qui se plaignent de leurs professeurs... C'est loin d'être anecdotique. Revoir le temps que les enseignants passent dans l'établissement, c'est un chantier compliqué, mais il me semble que l'on peut l'ouvrir dans une campagne électorale », estime-t-il.

Pour lui, l'autre difficulté qui va se poser aux socialistes en campagne, c'est, au-delà du corps enseignant, de susciter l'adhésion de ceux qui profitent de l'élitisme actuel du modèle scolaire français. «Notre école est, on le sait, celle où les inégalités sociales se transmettent le plus. Le parti socialiste va devoir convaincre les classes moyennes cultivées, qui tirent un très grand bénéfice du système, que l'intérêt général impose de changer de modèle. Il y a une rhétorique politique courageuse à tenir. »

La question budgétaire est également centrale. Des marges de manœuvre seraient dégagées en allant jusqu'à la quasi-suppression des redoublements, coûteux et peu efficaces, et en revenant sur la prise en charge de la scolarisation des Français à l'étranger. «Si l'on veut allonger la durée de l'année scolaire, rétablir une formation digne de ce nom et revaloriser les enseignants dans le cadre d'une négociation sur leur statut...Tout cela a un coût, reconnaît Bruno Julliard. Je trouve que s'engager dès aujourd'hui sur le rétablissement de 70.000 postes est une erreur.» A la veille du premier débat des primaires, les déclarations de celui que les sondages placent en tête ont toujours du mal à passer.

Lucie Delaporte

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