«Claude Harmel n'a jamais renié son passé»

Entretien avec l'historien et chercheur au CNRS Claude Pennetier, spécialiste français du monde ouvrier et des syndicats.

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MEDIAPART : Claude Pennetier, vous êtes historien (chercheur au CNRS) et spécialiste du monde ouvrier et syndical. Il apparaît historiquement que le patronat et l'extrême droite ont souvent entretenu des liens étroits en France. Qu'est-ce qui les a unis ?
CLAUDE PENNETIER : Dans les années 1920, avec l'apparition du bolchevisme, ce qui les fédère c'est la lutte contre le communisme dans les banlieues ouvrières et, notamment, la banlieue Ouest de Paris où de grandes entreprises de la métallurgie comme Renault sont présentes. C'est par exemple le patronat qui a financé la fameuse affiche du bolchevique avec le couteau entre les dents. Ensuite, ils aident financièrement la presse locale pour des entreprises de déstabilisation. Vient à la suite l'épisode Vichy. Beaucoup de patrons de la métallurgie se sont rangés du côté de l'occupant nazi qui avait besoin de leurs usines. Et au sortir de la guerre, certaines figures de Vichy comme Georges Albertini [ex-bras droit de Marcel Déat] ou Guy Lemonnier, qui sont de grands savants dans le domaine social et historique, se sont reconvertis dans l'anti-communisme professionnel. Leur grande astuce est d'avoir réussi à récupérer un certain nombre d'anciens communistes grâce à leur rencontre avec Boris Souvarine, qui s'en méfiait toutefois.
Pourquoi la métallurgie a-t-elle joué un rôle si particulier ?
Parce qu'elle est très riche et plus confrontée que les autres aux grèves ouvrières et aux revendications sociales. En s'associant avec des gens comme Albertini ou Lemonnier, dont l'ambition est de s'immiscer dans le milieu syndical, les patrons cherchent à avoir une connaissance du monde ouvrier.
Comment les choses évoluent dans les années 1960, puis 1970 ?
Les choses évoluent au gré des changements de visage du communisme. Rapidement, le patronat, Albertini et Lemonnier voudront aussi casser la dynamique d'union de la gauche qui se forme. Dans le même temps, ils joueront quelques rôles non négligeables dans certains règlements de compte au sein de la droite. Puis il prendront la tête d'un organisme comme l'Institut d'Histoire sociale (IHS), dont Guy Lemonnier fut le directeur entre 1976 et 1983. Rapidement, l'IHS devient l'une des filières de reconversion pour d'anciens d'Occident qui trouvent là un salaire et des bureaux.

Financer des filières anti-syndicales

En 1971, l'IHS créé l'Institut supérieur du Travail (IST). Que s'y passe-t-il ?
L'ambition est de former des cadres d'entreprises au fonctionnement du monde syndical. On y apprend à fluidifier les relations sociales, dirons-nous. Toujours dans un esprit anti-communiste forcené. On peut constater qu'à cette époque, la filière résistante n'a jamais été représentée à l'IST contrairement aux anciens compagnons de route de Vichy.

Guy Lemonnier/Claude Harmel a-t-il renié son passé de pro-nazi ?
Non.

Quel regard portez-vous sur l'affaire de l'UIMM ?
C'est stupéfiant ! Comment autant d'argent liquide peut-il circuler comme ça ? On voit bien la continuité historique. Mais j'ai l'impression que le système se gangrène. Peut-être que l'omerta n'y est pas aussi forte qu'avant.

Il est beaucoup dit que la « caisse noire » de l'UIMM aurait servi au financement occulte des syndicats...
Cela me paraît tellement grossier. Que certaines fédérations aient touché de l'argent, c'est possible. Mais de manière généralisée, non, je ne le crois pas. Pour l'essentiel, l'argent de la métallurgie a servi à financer des filières anti-syndicales.

Qu'en est-il de la piste dite politique ?
Historiquement, on a vu dans les années 1920 un débat qui a agité l'Assemblée nationale où il était question du financement de partis de droite par la métallurgie. Ce qui a posé un certain nombre de problèmes à la démocratie. Ensuite, avec l'arrivée du Cartel des gauches, il a fallu faire les choses plus discrètement.

Fabrice Arfi

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