France Chronique

Elysée-presse: la désacralisation

On va beaucoup épiloguer sur l’interview d’hier soir, en attribuant des points aux combattants, comme si c’était un match de boxe. Erreur, ce ne fut qu’une interview. Mais une rupture en même temps. Jamais président français n’avait été interrogé sur un tel mode, et ce ton fera jurisprudence.  

Hubert Huertas

16 avril 2018 à 08h21

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Disons-le tout net, ceux qui attendaient l’effondrement d’Emmanuel Macron devant les assauts du tandem Plenel-Bourdin auront été déçus. Macron a chancelé pendant une demi-heure puis repris la main, et n’a, au minimum, rien perdu dans cette confrontation.

Cette soirée télévisée qui ne changera pas le cours de l’histoire politique, ni la nature des institutions, est pourtant un événement. De la déférence de Michel Droit en 1965 aux passe-plats de Jean-Pierre Pernaut jeudi dernier, elle marque un changement d’époque. Quelque chose comme une désacralisation.

Il est arrivé que les présidents soient bousculés par des intervieweurs, François Mitterrand par Anne Sinclair au moment de l’affaire Pelat, ou Nicolas Sarkozy face à un Patrick Poivre d’Arvor lui disant qu’il était « excité comme un petit garçon », mais la fonction présidentielle imposait une génuflexion qui faisait sourire la presse internationale.

Photo Reuters

Cette époque est révolue. Jamais un locataire de l’Élysée, appelé tout au long de l’émission par son prénom et son nom et non plus par des Monsieur Le Président longs comme le bras, n’avait été interpellé de la sorte. Que l’intéressé ait eu l’habileté d’y faire face ou pas est une autre histoire. Le fait est que nous sommes passés d’une monarchie à perruque à un pouvoir plus séculier, qui conserve ses attributs mais vers lequel les représentants de la presse lèvent enfin les yeux, et la voix.

Questions d’en bas et position d’en haut

Le premier quart d’heure, consacré à la Syrie, ne fut qu’un prélude. Campé dans son rôle constitutionnel de chef des armées, Emmanuel Macron a souligné « l’efficacité des frappes » tout en se défendant d’avoir « déclaré la guerre ». Un peu agacé par les relances sur son rôle de « gendarme du monde », ou sa manière de vouloir « obtenir la paix en commettant un acte de guerre », il a voulu faire la leçon à ses interlocuteurs : « De là où je suis, on ne peut pas se contenter de faire des leçons de morale en regardant un peuple se faire gazer. »

Moi président, et vous intervieweurs… À Edwy Plenel qui lui faisait remarquer « vous êtes seul à décider », il répliquait ainsi par les institutions : « La question que vous posez est celle de notre constitution. On ne va pas la changer parce qu’elle ne vous plaît pas. » Cet aller-retour entre les questions d’en bas et sa position d’en haut ne cesserait pas jusqu’au bout des deux heures cinquante d’entretien.

Le ton est monté à propos des différents mouvements sociaux. Cheminots, étudiants, retraités, hôpitaux, Notre-Dame-des-Landes. Pour Emmanuel Macron, il n’y a pas de « coagulation ». « Le mécontentement des cheminots ou des étudiants n’est pas celui des hôpitaux, celui-là est lié à une situation installée depuis des années. » Avant de s’en prendre aux zadistes : « La colère de ces gens-là, qui continuent à protester malgré l’abandon du projet, n’est pas légitime. »

Nous y étions. Et les accusations à peine voilées en direction de ses interlocuteurs (« Je n’aime pas la malhonnêteté intellectuelle, je la combats ») n’ont pas empêché la tension de s’installer, à propos de la fraude fiscale.

Le quart d’heure est devenu difficile pour le président, soumis à une volée de relances qu’on avait jamais vues, ni entendues, dans ce genre de rendez-vous. Emmanuel Macron, sommé de dire si le Luxembourg, l’Irlande, ou les Pays-Bas, étaient ou non des paradis fiscaux, s’est lancé dans une définition alternative et alambiquée : « Ce sont des États où les règles permettent des contournements massifs. » Donc des paradis fiscaux ? Non, aux dires présidentiels, car il ne faudrait pas confondre « fraude et optimisation ». Acculé, il a fini par lâcher : « Je ne fais pas de morale », avant de concéder : « Ce scandale moral, il faut qu’on le déconstruise proprement »…    

L’évocation de Bernard Arnaud le met en colère : « Je n’ai pas d’amis. Ce sont des insinuations. Je ne suis pas là pour juger tel ou tel. » Et quand est évoqué le cas de François Pinault qui a évité de payer 2,5 milliards d’impôts, dont 200 millions à la France, il se braque à la troisième personne du singulier : « Le président de la République ne donne pas d’instructions en matière de contrôle fiscal. » 

À cet instant, Macron paraît déstabilisé. Il se défend en s’attardant sur les procédures de contrôle, et improvise enfin cette phrase extraordinaire : « C’est un désordre mais il y a des règles ! »  

Les dix minutes qui suivent ne sont pas plus confortables. Il y est question de Carrefour, de la part consacrée aux actionnaires et des miettes consenties aux salariés. Il essaie d’esquiver, admet une injustice, tente de démontrer que son rôle n’est pas d’interférer dans les décisions des conseils d’administration, ironise sur « les instructions » que lui donnerait l’un des interviewers, et s’accroche aux dernières branches en récitant l’un de ses mantras préférés : « La solution, c’est de permettre qu’il y ait un dialogue social plus efficace. » Ah bon.

Au bout d’une heure, le président de la République paraît un peu désemparé.

22 heures, il a repris la main

Il ne sombrera pas. Profitant d’une question sur la taxe foncière, il déroule un raisonnement technique dans lequel il retrouve son assise, et passe à la réforme des hôpitaux. Il n’annonce rien de précis, mais constate le profond malaise et l’attribue à trente années d’imprévoyance, dont il n’est pas responsable, et à la tarification à l’acte qui « étrangle l’hôpital depuis des décennies ». Cette empathie affichée envers le personnel et les malades, ce diagnostic, et la promesse de mesures efficaces, lui redonnent des couleurs.

Tout en confirmant l’hypothèse d’une deuxième journée travaillée gratuitement, il appliquera aux établissements d’accueil des personnes de grand âge (les Ehpad) le même type de réflexion : reconnaître une insuffisance et s’engager à revoir de fond en comble l’accompagnement de la dépendance.

Il est 22 heures, et il a repris la main. Sur la SNCF, il s’accroche à sa réforme, s’engage à ce que l’État reprenne la dette sans donner de détail et s’agace des relances de l’un de ses interlocuteurs, à propos des accusations contre les cheminots comparées à la responsabilité des dirigeants. Quid du PDG, Guillaume Pepy, en place depuis 1998 ? Quid de la ministre Florence Parly, qui y touchait 52 000 euros par mois ? Réponse : « Je ne crois pas à la politique de la place de Grève. Jamais je n’ai dit que c’était la responsabilité des cheminots. Mais je ne jetterai pas en pâture les uns ou les autres. »

Ce sera l’une des dernières escarmouches. Avec la question de l’islam, puis celle de l’immigration où il envisage un encadrement du « délit de solidarité », la dernière heure a été à son avantage, et il s’en est félicité : « L’exercice de ce soir est inédit dans l’histoire de la République. »

C’est vrai, et au-delà des bénéfices politiques que le président actuel peut espérer en tirer, cette soirée aura des conséquences, au moins formelles. On imagine mal un retour en arrière dans les rapports de la presse française et du président de la République. La déférence n’a plus l’air de saison.

Hubert Huertas


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