Procès d’une expédition antiroms: «On va s’en faire un!»

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Quatre jeunes de Seine-Saint-Denis étaient jugés, mercredi 17 avril, pour leur participation à une expédition punitive à l'encontre de Roms, déclenchée par de folles rumeurs sur des rapts d'enfants. Trois d'entre eux ont été condamnés à des peines allant jusqu'à dix mois de prison ferme.

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Personne ne conteste la scène de lynchage décrite par la procureure, digne d’une chasse aux sorcières du bas Moyen Âge. Simplement, aucun des prévenus convoqués devant le tribunal correctionnel de Bobigny, mercredi 17 avril, ne reconnaît y avoir participé : tous étaient là « par hasard » ou « par curiosité ».

Les faits remontent au 25 mars. Alors qu’en région parisienne, les réseaux sociaux débordaient de rumeurs sur de prétendus rapts d’enfants par des Roms en camionnettes blanches, une cinquantaine d’individus armés de bâtons ont lancé une expédition punitive vers un squat occupé par des familles roms à Clichy-sous-Bois. Celles-ci ont été contraintes de s’échapper par les fenêtres ou de se réfugier dans un supermarché juste à côté, pendant qu’un homme était roué de coups dans la rue, puis exfiltré par trois policiers de la BAC, arrivés sur zone mais débordés.

Seine-Saint-Denis : les 300 Roms d'un bidonville inquiets d'une prochaine évacuation © franceinfo

« Le groupe avait des pelles, ils lui donnaient des coups de talon en plein visage... », témoigne l’un des fonctionnaires à la barre, qui se souvient aussi des cris : « On va s’en faire un, on va le fumer ! » Le nom du supplicié ? Inconnu. Ses blessures ? Indéterminées. « Il titubait, avait la chemise déchirée, du sang sur lui… »

Ni lui ni aucune autre victime rom n’a déposé plainte depuis, malgré les sollicitations des autorités. Vingt minutes après l’attaque, les familles avaient toutes déjà fui, pour ne jamais revenir.

L’audience se déroule donc avec la Licra pour seule partie civile, en plus d’un policier légèrement blessé, expérimenté mais ce soir-là dépassé, au point qu’il s’était menotté au poignet de Yahya S. (le principal prévenu), espérant décourager ainsi les autres assaillants. C’est finalement une grenade de désencerclement qui les a fait dégager.

Avec Yahya, trois autres adultes seulement ont été interpellés, et pas les plus costauds, qui se voient désormais reprocher des infractions allant, selon les cas, de la « participation à un groupement formé en vue de la préparation de violences volontaires » (pour trois d’entre eux) à des « violences avec arme », en passant par une « complicité de rébellion » – le parquet a retenu à l’encontre uniquement de Yahya la circonstance aggravante que ses violences auraient été commises « en raison de l’appartenance de la victime » à la communauté rom.

Pour démarrer, la présidente du tribunal lit le procès-verbal d'un mineur entendu dans une procédure parallèle, visiblement plus bavard sur ce 25 mars, et qui « donne l’état d’esprit » : « J’étais d’accord avec le principe d’empêcher les Roumains d’enlever les enfants ; les jeunes voulaient en découdre. » Et puis cet autre : « Les gens [étaient] là pour faire vengeance eux-mêmes. »

Alors, aux hommes qui lui font face aujourd'hui, âgés de 18 à 22 ans, la magistrate demande : « Vous aviez entendu parler des rumeurs ? » « Oui, oui », concèdent la plupart – sauf un. « Et vous avez cru cette rumeur ? » « Non », jurent-ils en chœur.

« Je rentrais du travail et j’allais manger au restaurant [grec –ndlr], assure Yahya, chauffeur-livreur en CDI, cheveux gominés et casier presque vierge (à l’exception de condamnations pour conduite sans permis), résidant encore chez son père. Je me suis garé sur le parking d’Auchan [le supermarché à proximité de l'habitation des Roms – ndlr]. C’est là que j’ai vu d’autres personnes, certains avaient des bâtons… » Il se serait approché, juste pour voir. « C’est une fois arrivé devant la maison [le squat – ndlr] que j’ai commencé à poser des questions, et on m’a dit que c’était en rapport avec le kidnapping des enfants. »

Le groupe d’assaillants s’était constitué quelques instants plus tôt, à l’issue d’une réunion avec le maire et un commissaire, précisément organisée pour déconstruire les rumeurs et tirer les leçons d’une agression déjà survenue à Colombes le 17 mars. Raté.

« Vous n’avez pas vu la scène de lynchage ? », s’étonne la présidente, Eva Lima.

— « J’ai vu une scène d’individus en train d’essayer de rentrer dans une maison et de la casser… », se défend Yahya.

C’est pourtant lui que deux policiers affirment avoir vu donner des coups. « Rouer de coups », estime même le parquet. « [Il] était avec une pierre et frappait la victime », témoigne l’un des agents, à la barre.

Pour aggraver son cas, une fois menotté au policier, le jeune homme aurait appelé des assaillants à la rescousse, autrement dit à la rébellion. « Le policier me tirait [un bras] avec son collègue, d’autres personnes tiraient de l’autre côté, j’ai eu mal, j’étais au milieu de tout ça… », conteste l’intéressé.

La présidente ne digère pas ses dénégations, surtout pas celle qui a suivi son interpellation : « Ramenez-moi la personne qui s’est fait lyncher, avait lancé Yahya aux policiers. Tout ça c’est du mytho ! »

« C’est de l’hystérie collective chez les fonctionnaires de police, c’est ça ?! », s’insurge Eva Lima, alors que les rumeurs sur les Roms ont engendré des agressions en série bien réelles, ces derniers mois, en Île-de-France.

« Vous nous expliquez que des fonctionnaires de la BAC qui sont en train d’essayer de sauver leur peau face à des personnes avec des bâtons et des pelles vous interpellent parce que vous passez là tranquillement, ironise aussi la procureure. Et vous êtes tellement facile à interpeller qu’un fonctionnaire de 25 ans d’expérience se menotte ! »

« Avec ses petits mots à lui, mon client vous dit que les policiers se sont certainement trompés… », plaide tout de même Me Dyhia Chegra, l’avocate du jeune homme. « La curiosité est un mauvais défaut, dont acte, concède-t-elle. Mais vous n’avez aucun élément dans cette procédure ! » Pas d’images de vidéosurveillance, pas d’auditions de clients d’Auchan, ni de vigiles… C’est donc la relaxe qu’elle réclame. De même que pour Samir B.

À 19 ans, cet intérimaire, préparateur de commandes depuis lundi, éducateur bénévole au club de foot de Montfermeil, dispose d’un casier vierge. Lui aussi s’est « arrêté par curiosité », sur « le chemin pour rentrer à la maison ». Mais pour des policiers qui l’ont repéré à sa « forte corpulence », il s’escrimait surtout à libérer Yahya, avec « virulence ». « C’est une erreur, madame », répète Samir.

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