Gilets jaunes: à qui va profiter le mouvement?

Par Collectif Quantité Critique

Alors que certaine enquêtes affirment que le Rassemblement national pourrait être le grand bénéficiaire de la mobilisation, le collectif de chercheurs Quantité critique montre que le cœur des « gilets jaunes » se refuse à l’extrême droite.

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Les « gilets jaunes » sont-ils un mouvement populiste qui fait le lit de l’extrême droite ? La question est abrupte. Au-delà du mépris social formulé par certains commentateurs à l’encontre des classes populaires dont elle est parfois l’expression, il demeure nécessaire de se confronter à cette interrogation pour plusieurs raisons.

D’abord, toutes les enquêtes sociologiques concluent à la présence d’un grand nombre d’électeurs d’extrême droite parmi les gilets jaunes et leurs soutiens. Bien que ceux-ci ne soient pas majoritaires, la présence de cette orientation politique interroge la capacité des gilets jaunes à se constituer en un mouvement de défense de la démocratie et du progrès social. Ensuite, cinq mois après le début du mouvement, l’industrie sondagière place le Rassemblement national loin devant toutes les autres formations opposées au macronisme.

L’omniprésence de ces chiffres invite une partie des médias à faire du parti d’extrême droite le réceptacle naturel de la colère en cours dans le pays. Impossible donc de négliger la question d’un risque d’extrême droitisation de la mobilisation portée par les gilets jaunes. Enfin, nous devons porter une attention toute particulière à cette question depuis la publication par le sociologue Luc Rouban d’une enquête dont les résultats semblent indiquer la domination de dispositions politiques populistes chez les sympathisants du mouvement, et le fait que Marine Le Pen serait la principale personnalité à bénéficier du mouvement des gilets jaunes.

Gilets jaunes à l'entrée de Blois. © JP Gilets jaunes à l'entrée de Blois. © JP

Cette interprétation de la politisation du mouvement à l’extrême droite est loin de faire consensus dans le foisonnement d’enquêtes collectives apparues depuis novembre. Si sur certains points de l’analyse, comme la composition socioprofessionnelle du mouvement, elles obtiennent des résultats très proches, un travail de caractérisation des dynamiques politiques du mouvement reste encore à réaliser. En effet, les enquêtes dessinent parfois des positionnements idéologiques contradictoires rendant le débat particulièrement complexe.

Nous allons ici évaluer l’hypothèse selon laquelle les gilets jaunes incarneraient un populisme favorable à l’extrême droite, en partant des analyses menées par différentes équipes de sociologues et de politistes, en nous basant également sur nos propres travaux déroulés ci-dessous. La multiplication des données peut créer de la confusion, en faisant circuler des chiffres et des résultats qui n’ont pas été produits avec la même méthode, ni sur les mêmes publics.

Elle peut cependant être transformée en atout. Chacune des méthodes utilisées tend à saisir une dimension particulière du mouvement. Le questionnaire en face-à-face favorise par exemple une captation des positions revendiquées ouvertement, quand les enquêtes par Internet permettent, grâce à l’anonymat, de lever le voile sur des positions plus difficiles à assumer. De même, la diversité des publics captés par les différentes enquêtes permet de saisir les différences de politisation en fonction de la distance au cœur du mouvement.

Quels sont les effets de la mobilisation sur ces différentes franges ? En privilégiant une approche distinguant le gilet jaune actif de ses soutiens, nous mettrons en valeur les différentes logiques de subjectivation politique à l’œuvre entre le cœur et les marges du mouvement. Cette distinction permet alors de nuancer l’idée selon laquelle celui-ci entretiendrait une propension au « populisme » dont le Rassemblement national serait le premier bénéficiaire.

1- L’énigme des gilets jaunes actifs : l’improbable défaite de l’extrême droite

Toutes les études convergent vers l’idée selon laquelle l’entrée dans le mouvement des gilets jaunes se fait à partir de positions politiques très polarisées. Une première manière de les caractériser consiste à observer la façon dont ils se situent sur l’axe gauche-droite. Cependant, l’une des caractéristiques majeures du mouvement est le refus majoritaire de se référer à ce type d’opposition. L’enquête de Sciences Po-Grenoble, réalisée fin décembre 2018 par diffusion d’un questionnaire en ligne dans des groupes Facebook de gilets jaunes sans restriction géographique, donne les proportions suivantes : 60 % des enquêtés ne se positionnent pas, mais parmi ceux qui le font, la gauche a une courte avance.

L’enquête du collectif Quantité critique, réalisée selon une méthode proche et à la même période, donne des résultats similaires : plus de 50 % de « ni-nistes », 12 % de personnes se positionnant à droite (dont 7 % très à droite) et 15 % à gauche (dont 3,6 % très à gauche). Au total, en additionnant le « ni gauche, ni droite » et les non-réponses, 70,2 % des gilets jaunes de l’échantillon ne se positionnent pas sur l’axe gauche-droite.

Cette opposition ne constituant un référentiel pertinent que pour environ un tiers de l’échantillon dans le cas des deux enquêtes, il est nécessaire de caractériser politiquement les gilets jaunes par un autre moyen : le vote au premier tour de l’élection présidentielle de 2017. Dans l’enquête de Quantité critique, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon sont au coude à coude, obtenant chacun 19 % des votes des personnes interrogées. Malgré d’importantes variations, toutes les enquêtes signalent la présence importante de votants FN. Si l’on ajoute le fait que, selon une conclusion bien établie de la sociologie électorale, une partie des non-réponses dissimule des électeurs de Marine Le Pen, il est probable que le vote d’extrême droite fut la principale option exprimée en 2017 par la population ici étudiée.

La prudence est toutefois de rigueur lorsque l’on mobilise ces chiffres. S’ils offrent une photographie précieuse des rapports de force au mois de novembre 2018, ils ne rendent pas compte des effets de la mobilisation au fil du temps. La question de la place du Rassemblement national doit donc se poser de manière dynamique : comment expliquer, au vu d’une telle proportion de gilets jaunes ayant voté pour Marine Le Pen, l’échec du RN à hégémoniser le mouvement ?

Malgré les tentatives des militants d’extrême droite pour orienter celui-ci, notamment par la diffusion intensive d’une propagande autour du pacte de Marrakech au mois de novembre, la xénophobie est restée marginale dans les débats internes. La question migratoire n’a jamais été présentée comme un enjeu décisif. Les plateformes de revendications des gilets jaunes peuvent de façon localisée et ponctuelle comprendre le souhait d’une limitation de l’immigration, mais dans l’immense majorité des cas, ce n’est pas leur sujet.

Ainsi les revendications ont-elles plutôt porté sur le rétablissement de l’ISF ou sur la hausse des salaires. Le politiste Samuel Hayat a d’ailleurs mis en évidence la pertinence du concept d’« économie morale » développé par E. P. Thompson pour interpréter les valeurs des gilets jaunes : il existerait un consensus moral tacite sur une manière légitime d’organiser l’économie qui serait mise à mal par les réformes successives.

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Ce texte a été écrit par huit membres du collectif Quantité critique : Zakaria Bendali, Antoine de Cabanes, Gauthier Delozière, Maxime Gaborit, Gala Kabbaj, Yann Le Lann, Pablo Livigni, Hugo Touzet. 

Quantité Critique est un collectif de maîtres de conférences, de doctorants et d’étudiants en sociologie qui enquêtent sur les mouvements sociaux en France depuis septembre 2018. Sur le mouvement des gilets jaunes, ils ont conduit une enquête par questionnaires dans plusieurs groupes Facebook nationaux liés au mouvement. Celle-ci a permis de recueillir 526 questionnaires portant sur la politisation et le rapport au travail des répondants. De plus, le collectif conduit actuellement un travail de terrain sur plusieurs ronds-points occupés de l’Oise, à Senlis, Compiègne et Beauvais. Celui-ci se compose d’une enquête par questionnaires en face-à-face dont les données sont en cours de traitement, ainsi que d’une enquête qualitative comptant une cinquantaine d’entretiens avec des personnes mobilisées.