Seize victimes de violences sexuelles à l’Unef parlent

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Libération a recueilli les témoignages de seize victimes d’agressions sexuelles ou de viols au sein de l’organisation étudiante, entre 2007 et 2015. La mobilisation de certaines anciennes dirigeantes a contribué à faire émerger cette parole.

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Une organisation étudiante au faîte de sa puissance, une culture « viriliste » et, pendant de longues années, le silence. Libération publie ce mardi 20 février une longue enquête sur les violences sexuelles qui ont eu cours à l’Unef entre 2007 et 2015. Seize femmes victimes déclarées de harcèlement, d’agressions sexuelles et de viols de la part de dirigeants de l’organisation étudiante témoignent.

Au moins l’une d’elles, Laurie (son prénom a été changé), a porté plainte pour viol. Elle décrit deux viols commis par Grégoire T., un ancien membre de la direction du syndicat, en septembre 2014 au camping de la Fête de l’Humanité, puis en juin 2016 dans une chambre universitaire parisienne. L’ancienne compagne du responsable s’apprête elle aussi à porter plainte, selon Libération, pour un viol commis dans son sommeil. Une troisième jeune femme souhaitait porter plainte en mars 2016, mais n’a finalement déposé qu’une main courante au commissariat, découragée par les policiers qui l’ont reçue. Elle aussi dénonce un viol, commis par un autre militant, seulement désigné par la lettre A., début 2015 à Paris.

La Une de «Libération» du 20 février. La Une de «Libération» du 20 février.
En tout, les journalistes du quotidien ont effectué une quarantaine d’interviews pour signaler les dysfonctionnements internes majeurs au sein de l’Union nationale des étudiants de France, qui a compté jusqu’à 30 000 adhérents. Le Monde avait déjà révélé en novembre la culture d’impunité régnant parmi les dirigeants du syndicat, notamment sous la présidence de Jean-Baptiste Prévost (décembre 2007-avril 2011). Il a aussi publié une tribune signée par 83 anciennes membres de l’organisation étudiante, pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles qui y règnent.

Libération confirme et complète largement ces informations, estimant que les témoignages recueillis semblent relever « à tout le moins de harcèlement sexuel de la part de Jean-Baptiste Prévost ». « Légitimées par certains, ces pratiques semblent avoir constitué un feu vert implicite pour nombre de dirigeants, écrit le journal. L’Unef devient alors un terrain de chasse sexuelle. »

« Les week-ends régionaux de formation, c’était le supermarché, témoigne Élodie Le Moigne, ex-présidente de l’Unef à l’université Paris-XIII. On sentait la pression des présidents de section locale et des membres du bureau national pour récupérer les numéros ou les adresses des militantes. Ils agissaient pour eux ou pour le compte du président national. »

Le journal décrit la culture du silence, qui a mis longtemps à être brisée : « Quand une militante ose enfin se plaindre des agissements d’un membre de la direction, quel que soit son grade, on lui intime de se taire. Parce que “l’Unef n’est pas un tribunal populaire”, que “c’est un camarade de valeur” ou qu’on soupçonne toujours “une machination politique”. Des prétextes pour minimiser. Et, de fait, imposer le silence. »

Libération décrit longuement le comportement de A., entré à l’Unef au milieu des années 2000, 30 ans aujourd’hui : « Pendant plusieurs années, les signalements le concernant vont remonter jusqu’au sommet de la pyramide, sans que rien ne bouge. Les témoignages recueillis par Libération semblent pourtant permettre de retracer au moins une demi-douzaine de faits pénalement répréhensibles. »

Laurence raconte pour la première fois ce qui lui est arrivé un soir de décembre 2007, alors qu’elle dormait dans une chambre prêtée après une réunion militante. « Au bout d’un moment, j’ai senti quelque chose de dur contre mes fesses. Je suis paniquée  : je ne voulais aucune relation avant le mariage, se souvient l’ancienne militante. Je dis non, je lui demande d’arrêter. Et il me dit dans l’oreille  : “Si tu veux rester vierge, tu peux me sucer, ou je te prends par-derrière.” » La jeune femme s’enfuit et se retrouve seule dehors, à 2 heures du matin.

D’autres ont parlé, comme Sophie. Celle-ci a dénoncé auprès de l’organisation l’agression sexuelle dont elle a été la victime en 2008. Elle a été entendue – et crue – sans que rien ne se passe pendant de longues années. Il a fallu attendre février 2014 pour que la direction écarte A., après avoir voté une résolution le visant sans le nommer. Cela ne l’a d’ailleurs pas empêché de rester proche du mouvement, ce qui lui a permis d’approcher la jeune femme ayant déposé la main courante contre lui en 2016.

Longtemps, « on nous a répondu que [les sanctions] ne pouvait pas porter sur des violences sexuelles, on nous a baladées », se souvient Lauranne Witt, une ancienne dirigeante de l’Unef, qui espérait une sanction plus tôt. « La manière dont on a géré ça est très révélatrice, témoigne de son côté Sébastien Chaillou, trésorier de l’Unef à l’époque. Ce n’était pas organisé et ça tenait sur la volonté de quelques personnes. On a protégé le syndicat, mais pas ses membres. » « Avant, toutes ces affaires étaient sous la ligne de flottaison, constate un ancien dirigeant. Le niveau de l’eau baisse et les affaires remontent donc à la surface. »

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