«Gilets jaunes»: le gouvernement pris au piège de sa propre démagogie fiscale

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Le gouvernement a travaillé à sa perte

En caressant ce rejet de l’impôt, le gouvernement a clairement préparé sa perte. Car sa vision était trop simpliste et incohérente du point de vue de la population. L’impôt ne fait pas tout et a une contrepartie. Le pouvoir d’achat n’est pas que l’impôt, c’est aussi le salaire réel. La compétitivité n’est pas que le coût du travail, ce sont aussi l’innovation et le niveau de gamme. Du reste, faire du moins-disant fiscal quand tout le monde le fait est absurde et inutile. Enfin, dans le capitalisme financiarisé, se lancer dans le moins-disant fiscal est un piège dans lequel le gouvernement s’est jeté avec enthousiasme, sûr qu’il était de sa propre idéologie.

L’exécutif a ignoré tout cela. Il a voulu réduire en priorité l’imposition du capital pour favoriser l’investissement et donc l’emploi. Sauf que libérer des moyens aux détenteurs du capital contribue davantage à alimenter la sphère financière que l’investissement productif. Et les emplois créés ont été insuffisants et décevants, tandis que, pour financer cette défiscalisation du capital, on réduisait les baisses d’impôts aux ménages et on augmentait les taxes indirectes et la CSG.

Parallèlement, les salaires réels fléchissaient sous le double coup des réformes du marché du travail, qui ont réduit le pouvoir de négociation des salariés, et de la poussée inflationniste, liée aux prix de l’énergie. L’effet déceptif a été à la hauteur des promesses répétées du gouvernement. Et il s’est cristallisé autour des taxes sur le carburant, perçues comme injustes et punitives.

Les « gilets jaunes » ont donc pris ce gouvernement au sérieux dans sa démagogie antifiscale et ils en perçoivent aujourd’hui la contrepartie : une priorité donnée aux impôts des entreprises et des plus riches, une croissance qui ralentit au lieu de repartir, un pouvoir d’achat qui ne dépend pas que de l’impôt, mais aussi des salaires et des conditions de travail dégradées par les réformes du marché du travail. C’est cette déception qui revient à la figure du premier ministre, à la façon d’un boomerang.

Ce mouvement de contestation est issu d’une déception qui se mesure non pas par des chiffres, mais par la différence entre les promesses et les actes du gouvernement, entre sa démagogie fiscale et la réalité socioéconomique de notre pays. Les déclarations d’Édouard Philippe montrent cependant un accord de principe avec les manifestants sur le rejet de l’impôt. Or, l’exécutif joue ici avec le feu.

Car en alimentant la démagogie fiscale, il a alimenté un égoïsme économique qui est le principal ferment de la droite radicale. De Donald Trump à Jair Bolsonaro, en passant par Matteo Salvini, tous ont joué sur la démagogie fiscale pour accentuer les divisions internes à la société. Et ce n’est donc pas un hasard si une partie des « gilets jaunes » ne demandent pas la réduction de l’évasion fiscale, une amélioration des services publics ou des alternatives à l’usage de l’automobile, mais bien plutôt la mise au pas des « improductifs », souvent identifiés aux migrants pour pouvoir faire baisser « leurs » impôts.

L’ennui, c’est que l’exécutif, qui est radicalement attaché à cette vision smithienne de bazar que l’égoïsme particulier fait le bonheur de la société, est incapable de donner tort à cet égoïsme fiscal. Édouard Philippe lui a donc donné raison et a réaffirmé son accord avec les manifestants sur le principe de la nécessité de rejeter l’impôt. Mais en relançant la démagogie fiscale, il n’apaisera rien et ne pourra qu’alimenter la demande de baisses d’impôts. Le risque est donc majeur de voir la situation dégénérer dans un face-à-face entre deux démagogies fiscales, en oubliant les risques liés à cette vision. Plus que jamais, la responsabilité du gouvernement dans cette dégradation du débat public semble évidente.

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