Renseignement: vu d'Allemagne, le texte français est «inimaginable»

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En Allemagne, où les libertés numériques ont de nombreux défenseurs, le projet de loi français sur le renseignement rappelle à certains les méthodes de l'agence américaine NSA. Mais le pays, bien qu'encore traumatisé par les révélations d’Edward Snowden sur les pratiques de ses services secrets, n’est pas à l’abri d’un tour de vis sécuritaire.

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De notre envoyé spécial à Berlin - « Cette loi serait inimaginable ici. » Ce matin, Konstantin von Notz sirote son thé fumé matinal dans son bureau du Bundestag, l'Assemblée nationale allemande, à deux pas de la célèbre porte de Brandebourg. Au même moment, à Paris, les députés français sont en train de terminer l'examen de la très contestée loi sur le renseignement (lire nos articles ici).

D'une voix posée, cet avocat de profession, député des Grünen (écologistes) et spécialiste de la protection des données personnelles, dézingue le texte du gouvernement Valls. « Mettre chaque citoyen sous un microscope, savoir en temps réel où il était, avec qui il a parlé, ce sont des instruments totalitaires. Un État de droit ne peut pas accepter ça, dit-il en détachant chaque mot. C’est une illusion technique de penser qu’on en saura plus parce qu’on surveille davantage. C'est même le contraire. Les services français avaient les auteurs des attentats de Paris dans le viseur, et pourtant ils sont passés à l'acte. J'aimerais qu'un pays attaché aux libertés comme la France conduise un débat sérieux sur ce sujet, au lieu de mener cette attaque massive contre les libertés publiques. »

Deux jours plus tôt, le Frankfurter Allgemeine Zeitung, grand quotidien libéral pas franchement gauchiste, a parlé de « surveillance de masse ». « La loi doit permettre aux services secrets de tout surveiller », a écrit la correspondante à Paris Michaela Wiegel, évoquant un texte « inspiré de la NSA », l'agence américaine de renseignement dont le lanceur d'alerte Edward Snowden a révélé les pratiques d'espionnage généralisé. En Allemagne, où les libertés individuelles sont gravées dans le marbre de la Constitution, la loi française sur le renseignement, qui accroît largement la surveillance sur les citoyens français, hérisse les hackers, étonne la presse et intrigue nombre de spécialistes des questions numériques.

« Si même la FAZ le dit, c'est que c'est vraiment grave ! » sourit Markus Beckedahl. Le responsable du site netzpolitik.com, à la fois média spécialisé et ONG de défense des droits numériques, reçoit dans sa rédaction, où trône un grand portrait d'Edward Snowden, star incontestée des web-activistes allemands pour avoir révélé l'espionnage de la chancelière Angela Merkel par la NSA, mais aussi l'étroite collaboration entre l'agence américaine et les services secrets allemands (lire notre article).

Dans une rue de Berlin-Mitte. « Asile pour Snowden » © MM Dans une rue de Berlin-Mitte. « Asile pour Snowden » © MM

« Ce que vous introduisez en France ressemble parfaitement au code FISAA de 2008, cette loi américaine qui a permis à la NSA de tout surveiller, y compris à l’étranger, reprend Beckedahl. Vous êtes en train de créer les conditions d’une surveillance permanente et généralisée. Ce ne sont pas des dispositifs démocratiques dignes d’un État de droit. C’est plus proche de ce que font l’Iran, l’Arabie saoudite ou la Chine ! » « Une loi où l'exécutif a tant de marge de manœuvre, avec des contrôles si faibles du Parlement et des juges, est impensable en Allemagne. Même le gouvernement et la police ne demandent pas ça ! », s'étonne Malte Spitz, membre de la direction des Verts, très engagés sur ces questions.

Observer les débats sur le renseignement en France depuis l'Allemagne a quelque chose d'exotique. Le décalage entre les deux pays saute aux yeux. De l'autre côté du Rhin, la question du respect des libertés individuelles n'est jamais évoquée à la légère. Bien sûr, cette différence culturelle a des causes historiques : le souvenir du nazisme puis de la RDA, cette société où des dizaines de milliers de citoyens, collaborateurs secrets de la Stasi, espionnaient leurs  voisins. « Les Allemands savent qu'un système politique apparemment stable peut basculer en quelques années», explique Dirk Wilutzky, coproducteur avec Mathilde Bonnefoy de Citizenfour, le film de Laura Poitras primé aux Oscars qui retrace l'affaire Snowden (lire notre article).

« À l'école, mes camarades et moi n'avons cessé de nous pencher sur le passé de l'Allemagne, reprend Wylutzki, de nationalité allemande. Ma génération sait que les acquis démocratiques sont fragiles, et c'est elle aujourd'hui qui est au pouvoir. Certes, rien n'est acquis, et l'argument de la peur pourrait très bien fonctionner aussi un jour en Allemagne. Mais dans ce pays, il y a au moins une prise de conscience des menaces que la surveillance fait peser sur la démocratie, bien plus qu'en France où ce débat n'existe quasiment pas. »

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