«A Calais, la crise, on la vit depuis des années»

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L'Etat va-t-il sauver SeaFrance, l'unique pavillon français sur la ligne Calais-Douvres, ou laisser sombrer cette filiale de la SNCF, principal employeur de la ville ? Aidera-t-il la CFDT, le syndicat majoritaire, à financer son projet de coopérative ouvrière et à sauver le millier d'emplois en danger ? A Calais, on navigue en plein brouillard. Ambiance.
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Actualisation en date du 2 janvier 2012: Le gouvernement fait volte face dans ce dossier, décidant finalement de soutenir le projet de reprise de l'entreprise par une Scop (société coopérative de production) rassemblant les salariés de la société, projet porté par la CFDT. Alors que le ministre des transports Mariani qualifiait ce projet de "suicidaire", Nicolas Sarkozy a demandé lundi 2 janvier à la SNCF d'aider, par le biais du versement d'indemnités de licenciement exceptionnelles, au montage de ce plan de reprise. Le tribunal de commerce doit se prononcer le 3 janvier.

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Calais, de notre envoyée spéciale

«Pour la première fois depuis 2009», Christelle décompresse avec les collègues. Dans un bistrot du nord de Calais, cette mère de famille, «en plein brouillard professionnel», fête le beaujolais nouveau et les deux mois de sursis que le tribunal de commerce de Paris a accordé la veille, mercredi 16 novembre, à l'entreprise SeaFrance, en liquidation judiciaire. Avec 880 salariés en CDI et 200 CDD selon les saisons, la dernière compagnie maritime transmanche française est le plus gros employeur d'une ville surendettée, qui a vu se multiplier ces dernières années les plans sociaux: Lu, Noyon, Schaeffler, Brunet...

Le temps d'un casse-croûte entre marins, elle met de côté les histoires qui minent l'emblématique filiale de la SNCF. Elle oublie les querelles syndicales, les conflits avec les directions, les procès en cours, son fils sans emploi, le divorce en cours. Pour trinquer au «seul espoir si on ne veut pas que le taux de chômage passe de 17 à 30 % à Calais»: le projet de coopérative ouvrière porté par les copains de la CFDT qui maintiendrait les 880 CDI et la flotte actuelle (trois navires et un fréteur).

SeaFrance retient son souffle © Rachida El Azzouzi SeaFrance retient son souffle © Rachida El Azzouzi

Le puissant syndicat, à la réputation sulfureuse, a jusqu'au 12 décembre pour boucler le financement de la Scop (25 millions d'euros dans un premier temps) et séduire les administrateurs judiciaires. Soutenu par plus de 800 souscripteurs, la majorité des salariés et des gens de l'extérieur, il ne suscite cependant pas l'enthousiasme des confrères syndicalistes.

Dans les colonnes du journal local Nord Littoral, ces derniers affichent un scepticisme qui en dit long sur les discordes. Le chef de file de la CGT marins, Marc Sagot, n'est «pas certain que le trafic transmanche s'améliore dans les années qui viennent». A la CFTC, Eric Lafon fustige «un acharnement thérapeutique»: «Personne n'a le courage d'appuyer sur la seringue.» «Comment pourrait-on croire des gens qui n'ont cessé de mentir aux salariés», s'enflamme Jacques Brouyet de la CGT officiers, suivi par Christophe Lunel de la CGC, pour qui «ceux qui dirigent la Scop ne sont pas dignes de confiance».

«Qu'est-ce qu'ils ont à proposer à part la liquidation? Rien !», dans les rangs de la CFDT, on réplique par un tonitruant «tous des jaloux, on est dans l'action, eux, dans l'inaction». Didier, un des rares cégétistes à squatter les locaux des cédétistes, rue de Madrid, ne comprend pas l'attitude des camarades. Il croit en la Scop : «On va sauver nos emplois, notre port, sans étiquettes syndicales, tous ensemble.»

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Mediapart s'est rendu à Calais mercredi 16 novembre, au soir de la mise en liquidation judiciaire de la compagnie SeaFrance et au lendemain de la menace de couler les bateaux, faite par Eric Vercoutre de la CFDT, le syndicat qui porte le projet de coopérative ouvrière.

Toutes les personnes citées ont été interviewées sur place entre le mercredi 16 novembre et le vendredi 18 novembre. Natacha Bouchart, la maire de Calais, n'a pas donné suite à notre demande d'interview.

Une table ronde réunira ce vendredi 23 novembre au ministère des transports les différents acteurs du dossier, sachant que le tribunal de commerce a autorisé la poursuite de l'activité de la compagnie jusqu'au 28 janvier mais condamné à quai les navires pour des raisons de sécurité.