Perpignan: Aliot, nouveau notable, redoute la mobilisation des quartiers populaires

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Arrivé largement en tête du premier tour, face au maire LR sortant, le candidat du RN qui a réussi à se notabiliser auprès des milieux économiques et culturels de la ville, a face à lui un front républicain en lambeaux. Seule une forte mobilisation dans les quartiers populaires semble en mesure de le faire trébucher.

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Perpignan, de notre envoyée spéciale.– « On compte sur vous ! », lance en riant une jeune femme qui claque la bise à Louis Aliot, sans beaucoup d’égards pour les « gestes barrières ». Place de la République, accompagné d’un petit groupe de militants, le candidat du Rassemblement national navigue, très à l’aise, entre les tables des cafés pour l’un des derniers tractages avant l’élection municipale. Arrivé largement en tête au premier tour, celui qui se présente ici pour la troisième fois espère cette fois emporter la ville. L’enjeu est de taille pour le parti d’extrême droite qui remporterait ainsi, après sa victoire à Toulon en 1995, sa première ville de plus de 100 000 habitants.

« Rien n’est fait, on fait campagne jusqu’au bout », assure Louis Aliot que nombre de commentateurs annoncent pourtant déjà comme le futur maire.

Sa stratégie de notabilisation, entamée au lendemain de sa défaite il y a six ans, renforcée par son élection à la députation en 2017, est en train de porter ses fruits (voir notre article précédent). En centre-ville, les affiches du candidat RN restent intactes et il ne rencontre que peu de manifestations d’hostilité dans une ville qui semble retenir son souffle.

Louis Aliot peut d’ores et déjà se réjouir de la faiblesse du front républicain face à lui, qui tient beaucoup au rejet viscéral que le maire LR sortant suscite chez les autres têtes de liste. Jean-Marc Pujol, qui n’a recueilli que 18 % des voix au premier tour, est usé jusqu’à la corde, dénoncent-ils, pointant un système clientéliste héritier de l’alduysme (du nom de l’ancien maire Jean-Paul Alduy et de son père, Paul Alduy).

Louis Aliot, ce samedi place de la République à Perpignan. © LD Louis Aliot, ce samedi place de la République à Perpignan. © LD

Arrivée en troisième position, avec 14 % des voix, l’écologiste Agnès Langevine voulait à tout prix éviter de contraindre les électeurs à retrouver une nouvelle fois la même affiche de 2014. Elle s’est désistée comme elle s’y était engagée mais la mort dans l’âme et reconnaît depuis la difficulté qu’elle rencontre à mobiliser pour dimanche prochain même pour faire barrage à Aliot. « Les gens en ont marre ici de voter contre. On se retrouve ici avec le même scénario que pour les élections présidentielles avec un jeu complètement verrouillé. Beaucoup de Perpignanais me disent qu’ils n’iront pas voter le 28 juin », raconte-t-elle, regrettant que les autres têtes de liste jouent peu le jeu du front républicain.

Le député LREM Romain Grau, ancien premier adjoint de Jean-Marc Pujol, s’est retiré sur la pointe des pieds et a totalement déserté la campagne. Plus gênant, trois de ses anciens colistiers, dont l’influent ancien président du tribunal de commerce Alain Cavalière, numéro 3 de sa liste, ont rallié le candidat du RN dans l’entre-deux-tours. Des défections à l’image du basculement d’une certaine bourgeoisie de la ville, fatiguée du système Pujol-Alduy (le maire LR précédent) et de plus en plus attirée par les sirènes frontistes.

Olivier Amiel, l’ancien adjoint au logement de Pujol, venu du chevènementisme et qui s’était lui aussi présenté contre l’ancien maire (il n’a recueilli que 3 % des voix), a également multiplié ces derniers jours les clins d’œil à Aliot… Sur la place de la République, dans le petit groupe de militants qui tractent avec Aliot ce matin-là, on rencontre d’ailleurs un de ses colistiers, Alexandre Guitton, qui ne tarit pas d’éloges sur la politique menée à Béziers par Robert Ménard.

La candidate centriste Clotilde Ripoull (5,9 % des voix) a elle aussi déclaré que le front républicain ne servait à rien et a disparu de la circulation… « Je sais bien que ce n’est pas parce que je dis aux gens d’aller voter pour battre Aliot qu’ils vont le faire mais c’est un repère, c’est important », affirme de son côté la candidate écologiste contrainte de soutenir aujourd’hui un maire qu’elle a âprement combattu pendant la campagne.

Nombre de Perpignanais sont lassés de devoir voter depuis 1993 pour faire barrage à l’extrême droite. « Dans les beaux quartiers de Château-Roussillon, beaucoup voteront Aliot », précise l’historien spécialiste de l’extrême droite Nicolas Lebourg pour qui le basculement de certains acteurs locaux tient aussi de l’opportunisme. « Pas mal de gens se disent : ça va être lui le boss, autant être avec lui », précise ce fin connaisseur de la vie perpignanaise.

Louis Aliot qui a pris soin de mener une campagne mezza voce, en rangeant son étiquette RN au fond de sa poche, a travaillé en six ans ses réseaux dans le monde économique, mais aussi dans un milieu culturel a priori hostile.

À ses côtés ce jour-là, place de la République, André Bonet ne cesse de faire des saluts à droite et à gauche. Figure incontournable de la vie culturelle perpignanaise, il est l’une des plus belles prises du candidat RN dans cette campagne. Celui qui a dirigé pendant près de quarante ans le Centre méditerranéen de littérature a annoncé, en février dernier, qu’il figurerait sur la liste d’Aliot dont il est appelé à devenir, en cas de victoire, l’adjoint à la culture.

Celui qui se présente comme « gaulliste et sarkozyste », tout en assurant que Jack Lang était l’un des meilleurs ministres de la culture, connaît tous les acteurs culturels de la ville et se félicite de l’absence de front anti-Aliot. « Ils ne sont pas tombés dans le piège de la manipulation. Ils n’ont pas bougé. Le président de Visa pour l’image [l’un des plus importants festivals de photo-journalisme], Jean-François Leroy, a dit qu’il travaillerait avec nous si Aliot était élu », se félicite-t-il. Même si celui-ci a, en réalité, simplement dit qu’il ne priverait pas la ville de son festival si Aliot était élu, l’entourage du candidat RN y voit déjà une forme d’acceptation. Un signe que le candidat du RN ne fait plus peur.

Au lendemain de ce ralliement de poids, le président du Prix européen de l’essai Walter Benjamin, Jean-Pierre Bonnel, qui avait fait entrer au jury dudit prix André Bonet, a lui aussi lancé quelques signes amicaux en direction d’Aliot. « Aliot, en tout cas, est le seul candidat à inviter des gens de lettres sur sa liste, c’est déjà un bon point ! », s’est-il notamment réjoui sur son blog, provoquant la consternation des membres du jury qui ont tous démissionné en bloc pour ne jamais voir mêler le nom d’Aliot ou de ses soutiens à un prix qui récompense les travaux de ceux qui aident à comprendre et faire connaître l’œuvre du philosophe juif allemand ayant fui le nazisme en France avant de se suicider en 1940 à Portbou. Une réaction de « Parisiens », se défend Jean-Pierre Bonnel qui plaide pour le reste le « malentendu » et réfute toute velléité de récupération.

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