L’enjeu européen, conflit latent de la vie politique française

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L’enjeu européen n’a jamais bouleversé les structures de la compétition politique en France. Il nourrit pourtant un conflit latent au sein des partis et de l’électorat. Ce conflit sera-t-il encore longtemps absorbé par la traditionnelle opposition droite/gauche ? 

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Un « géant endormi ». Cette métaphore, appliquée à l’enjeu européen dans les vies politiques nationales, a connu un grand succès dans la littérature de science politique. Elle renferme un paradoxe, que l’on retrouve dans le cas français jusqu’à nos jours, à moins que l’élection présidentielle de 2017 ne finisse par le dénouer.

Depuis six décennies qu’a été signé le traité de Rome, et surtout depuis la relance de l’intégration au cours des années 1980, les interdépendances et les contraintes issues des transferts à l’échelon communautaire se sont nettement accrues. L’autorité politique monopolisée par les États-nations a été redistribuée dans un système de gouvernance multi-niveaux, devenu incontournable pour les exécutifs nationaux. En même temps, force est de constater que le soutien ou le rejet de l’intégration n’est devenu nulle part le principe organisateur de la compétition politique.

L’enjeu européen semble ainsi avoir été absorbé par les systèmes partisans existants, ou plus exactement désamorcé. En effet, sa pleine politisation pourrait s’avérer fort perturbatrice pour les forces politiques installées. Lors des référendums portant sur l’UE, par exemple, il n’est pas rare que les électeurs ne suivent qu’à une faible majorité la consigne du parti dont ils sont proches. Il est même arrivé que plus de la moitié d’entre eux le désavouent. Cela s’est produit en France à l’occasion du référendum sur le TCE en 2005. Les sympathisants du PS ont alors majoritairement préféré voter non, alors qu’une consultation interne avait engagé le parti du côté du oui.

Céline Belot et Bruno Cautrès résument le caractère perturbateur de l’Europe pour les partis en place, en expliquant qu’elle « fait parfois l’unanimité contre elle, mais ne fait [jamais] l’unanimité pour sa défense ». Si les familles politiques se sont positionnées vis-à-vis de l’UE en fonction des intérêts historiques qu’elles défendent, la façon de défendre ces intérêts, au sein de cette structure de pouvoir de plus en plus intrusive dans la politique des États membres, n’a rien d’évident. C’est ce qu’aident à comprendre les figures ci-dessous, inspirées des travaux de deux autres politistes, Gary Marks et Carole Wilson.

Le potentiel conflictuel de l’enjeu européen

Pour les partis sociaux-démocrates, et pour la gauche en général, l’intégration « réellement existante » dresse énormément d’obstacles devant tout objectif de maîtrise publique de l’économie. Dès lors, soit la construction européenne doit être partiellement défaite (c’est l’option du souverainisme de gauche), soit elle doit être poursuivie afin de recréer des capacités de régulation à l’échelle supranationale (c’est l’option dominante, tendant vers l’idéal fédératif). Toute la question est de savoir si le système politique européen peut encore être modifié par des revendications en son sein (la stratégie du voice), ou s’il contraint ses opposants internes à s’en affranchir pour atteindre autrement leurs objectifs (la stratégie de l’exit).

Le dilemme de la gauche ne se résume pas à ces deux orientations contradictoires, puisque des conflits peuvent également surgir de l’appréciation des transformations de l’UE (vont-elles ou non dans le bon sens ?) ou à propos de la méthode à suivre pour imposer ses préférences (faut-il négocier, refuser de coopérer ?). En France, toutes ces contradictions se sont exprimées à travers le départ des chevènementistes du PS en 1993, l’affrontement du « oui » et du « non » de gauche en 2005, et plus récemment les débats à propos du « plan B » défendu par Mélenchon et ses soutiens.

La gauche et l'intégration européenne © Mediapart (Donatien Huet) La gauche et l'intégration européenne © Mediapart (Donatien Huet)

Pour la droite acquise aux idées néolibérales, la discipline actuelle du marché et de la monnaie uniques est au contraire bienvenue. Elle apparaît comme une garantie contre les tentations dirigistes nationales et la position acquise par le salariat pendant l’âge d’or des compromis fordistes et des politiques keynésiennes. En même temps, les plus attachés à la dérégulation globale des marchés peuvent craindre une logique d’intégration régionale susceptible d’aboutir à une véritable union politique, dangereusement exposée aux demandes de réglementation et de redistribution.

Surtout, il n’est pas rare que ces partis, en particulier s’ils possèdent un héritage conservateur, doivent également composer avec des courants nationalistes et antilibéraux, en ce qui concerne l’immigration et le pluralisme culturel. La mise en commun ou la subordination de compétences étatiques par excellence (la gestion des frontières, la production de normes de droit, le contrôle de la monnaie…) peuvent alors être contestées. Le cas du Parti conservateur britannique vient immédiatement à l’esprit, mais la droite française a aussi connu les oppositions internes, voire la sécession de ses souverainistes, précipitée par le référendum sur le traité de Maastricht en 1993. François Asselineau, qui a déjà réuni 500 parrainages pour figurer à l’élection présidentielle de 2017, est issu de cette histoire, initialement écrite par des figures telles que Charles Pasqua (ex-RPR) et Philippe de Villiers (ex-UDF). 

La droite et l'intégration européenne © Mediapart (Donatien Huet) La droite et l'intégration européenne © Mediapart (Donatien Huet)

Du côté de la droite radicale contemporaine, dite aussi « nationale-populiste », les contradictions sont beaucoup moins fortes, même si la question de la préservation ou de la sortie de l’euro peut faire débat. On peut certes rappeler que Jean-Marie Le Pen ne voyait pas d’un mauvais œil la construction européenne lorsque son anticommunisme était encore central dans la doctrine qui l’animait. Cela dit, le rejet de l’intégration existante s’articule plutôt bien, désormais, avec l’offre nationale-populiste d’une protection intégrale contre toutes les menaces (culturelles au premier chef, mais aussi socioéconomiques) qui pèseraient sur chacune des nations européennes. Lors du référendum de 2005, les sympathisants du FN étaient ainsi parmi les moins divisés et les plus proches de la position de leur parti (à hauteur de 80 % pour le non).

L’an dernier à Milan, un sommet du groupe « Europe des nations et des libertés », rassemblant notamment Marine Le Pen pour le FN, Geert Wilders pour le PVV néerlandais et Heinz-Christian Strache pour le FPÖ autrichien, a confirmé cette perspective d’« union des patriotes », pas forcément hostiles à une intégration a minima, essentiellement destinée à protéger la diversité nationale et régionale de l’Europe contre le multiculturalisme en général et l’islam en particulier.  

La droite radicale et l'intégration européenne © Mediapart (Donatien Huet) La droite radicale et l'intégration européenne © Mediapart (Donatien Huet)

Si l’enjeu européen a bien généré des tensions parmi les partis existants, cela n’a jamais été suffisant pour entraîner une recomposition du champ politique entre pro- et anti-UE. Jusqu’à présent, l’union des « souverainistes des deux rives » est restée une chimère, de la même façon que les plus farouches partisans de l’intégration européenne ne se sont jamais réunis en un seul parti ou réseau d’alliances. Le bon vieux dualisme droite/gauche, chaque camp échangeant régulièrement sa place dans la majorité ou l’opposition, est resté la norme. Et à l’intérieur de chaque camp, les souverainistes sont restés marginaux. 

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Fabien Escalona, docteur en science politique et spécialiste de la social-démocratie, collabore régulièrement à Mediapart. À l’occasion de l’élection présidentielle, il nous a rejoints pour mettre en perspective l’actualité de la campagne et les thèmes qui animeront le débat public.