Le Carlton de Cannes transformé illégalement en support publicitaire géant

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Écrans LED, panneaux d’affichage… Pendant les salons cannois, la façade du Carlton, un hôtel détenu par la famille princière du Qatar et classé monument historique, est couverte de publicités. En toute illégalité et avec la bénédiction des pouvoirs publics.

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La famille princière du Qatar confond-elle Cannes avec Las Vegas ? Propriétaire depuis 2014 de l’hôtel Carlton, un luxueux 5 étoiles de 343 chambres situé sur la Croisette, au centre de la baie de Cannes, le cheikh Nawaf bin Jassim bin Jabor Al-Thani a transformé cet établissement de prestige en support publicitaire géant.

Toute publicité y est pourtant strictement interdite par la loi, au titre de l’article L581-8 du code de l’environnement, non seulement sur sa façade, mais aussi dans un rayon de 100 mètres autour de l’édifice et dans son « champ de visibilité ». Le Carlton bénéficie en effet d’une double protection : il est classé monument historique depuis le 29 août 1989 et il appartient au site inscrit de la bande côtière de Nice à Théoule-sur-Mer depuis le 10 octobre 1974.

Pendant le festival de Cannes, la façade du monument historique. Pendant le festival de Cannes, la façade du monument historique.
Lors du dernier festival de Cannes, du 8 au 19 mai, l’hôtel ressemblait pourtant à une publicité géante, lumineuse et animée. Cinq immenses écrans vidéo à LED, accrochés autour du porche d’entrée de l’établissement, faisaient défiler des images du film de Tom Cruise, Mission impossible ; sur la terrasse bordant la Croisette, un chapiteau animé doté d’un écran de 8 mètres sur 4 faisait la promotion du film La Guerre des étoiles ; dix bandeaux verticaux, suspendus entre les fenêtres des chambres, portaient des affiches de films ; six panneaux de deux mètres sur deux, entourant les palmiers de l’entrée, affichaient des publicités pour des bijoux de luxe… Une liste non exhaustive. Au total, la surface des supports publicitaires installés sur la façade classée du Carlton et ses abords atteignait 230 m!

Cette situation n’est pas exceptionnelle. Lors de tous les grands événements organisés par le palais des festivals, la façade et la terrasse du Carlton sont ainsi recouvertes de réclames. Une activité tellement profitable que l’hôtel a créé un site internet dédié, www.carltonadvertising.com, en partenariat avec la régie publicitaire FSO, l’imprimeur Riccobono et l’organisateur de salons Reed Midem.

On y trouve un plan détaillé de la façade, indiquant précisément les surfaces disponibles à la commercialisation, avec cette proposition alléchante : « Location d’emplacements publicitaires sur la façade la plus célèbre de la Croisette ». Curieusement, lorsque Mediapart a voulu consulter à nouveau ce site, au moment du bouclage de cet article, il n’était plus accessible. En voici cependant une copie d’écran, effectuée le 16 juin.

Le plan d'affichage du Carlton. Le plan d'affichage du Carlton.

Ces pratiques illégales, connues depuis des années, ne semblent pourtant pas choquer les autorités.

L’infraction n’a jamais été verbalisée par la mairie de Cannes, dont le règlement local de publicité, adopté le 24 octobre 2005, précise dès son article 1er que « toute publicité est interdite sur les immeubles classés parmi les monuments historiques ». En réponse à nos questions, le porte-parole du maire nous a invités par un courriel laconique à nous « rapprocher des autorités administratives et judiciaires compétentes ».

À ce jour, les services préfectoraux n’ont jamais non plus relevé d’infraction. Mais le préfet nous a fait savoir par son directeur de cabinet que « les services de l’État dresseront procès-verbal dans les jours qui viennent ». Tant mieux pour le Carlton : la saison des salons est terminée et dans quelques jours, il n’y aura plus un seul panneau publicitaire sur la façade de l’hôtel.

Il a fallu que l’association Paysages de France lève le lièvre pour que les pouvoirs publics commencent timidement à bouger. Cette association, qui lutte contre les publicités illégales partout en France, a en effet obtenu, en 2018, qu’un de ses membres puisse siéger à la commission départementale de la nature, des paysages et des sites (CDNPS) des Alpes-Maritimes. Pour la première fois, le 17 avril, son représentant local a donc participé à une commission, présidée par Georges-François Leclerc, le préfet des Alpes-Maritimes, et appelée à statuer sur une demande émanant de l’hôtel Carlton.

Selon le compte-rendu de la réunion, un document public que Mediapart a pu consulter, le Carlton sollicitait l’autorisation d’installer un « panneau décoratif » de 40 m2 à l’extrémité de son ponton, situé sur le domaine public maritime, destiné à la promotion du film d’animation Hôtel Transylvanie 3.

Ce ponton, dont la vétusté a été signalée depuis six ans à la mairie de Cannes, concessionnaire du domaine public maritime de la plage de la Croisette, devrait pourtant être interdit au public pour des raisons de sécurité, selon le directeur départemental des territoires et de la mer. Mais en cette saison, il est couvert de tables et de chaises longues…

Le préfet élude, ce problème n’étant pas à l’ordre du jour. Après un bref échange avec les représentants associatifs, inquiets de voir ce type d’installations temporaires se pérenniser, la demande du Carlton est approuvée par l’ensemble des participants, à l’exception de Paysages de France, avec un seul bémol : le panneau publicitaire ne devra pas être éclairé la nuit.

Consciencieux, le représentant de Paysages de France s’est rendu à Cannes, lors du festival, pour vérifier la conformité de l’installation. « J’ai été estomaqué par ce que j’ai vu ! L’hôtel Carlton ressemblait à une publicité géante, intensément éclairée, qui illuminait le boulevard de la Croisette jusqu’aux plages. Pendant que la direction de l’hôtel Carlton nous baladait en commission préfectorale, elle tapissait allègrement sa façade, en toute illégalité », dit-il.

Le seul à y avoir répondu de façon précise et argumentée est Luc Albouy, l’architecte des bâtiments de France dans les Alpes-Maritimes : « La situation que vous évoquez n’est pas acceptable. J’ai saisi de ce fait la Conservation régionale des monuments historiques, la direction régionale de l’environnement et de l’aménagement du territoire, ainsi que la ville de Cannes pour leur signaler ces infractions au titre du code du patrimoine, du code de l’environnement et du règlement local de publicité, afin que chacune de ces administrations dresse un procès-verbal dans son domaine de compétence. »

Laquelle d’entre elles osera vraiment se mettre en travers de la route des puissants Qataris ?

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