L’échéance présidentielle bouscule le mercato dans les services secrets

Par Jacques Massey

Les principales têtes des services de renseignement partent à la retraite au printemps. Leur remplacement se télescope avec l’échéance présidentielle et aiguise les appétits.

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Deux rendez-vous vont se télescoper en mai. L’élection du successeur de François Hollande et un renouvellement sans précédent des patrons du renseignement : Bernard Bajolet à la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), Patrick Calvar à la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), René Bailly à la Direction du renseignement de la préfecture de police (DRPP) et, a priori, Christophe Gomart à la Direction du renseignement militaire (DRM). Tous arrivent au terme de leur mandat et de leur carrière dans la fonction publique. Soit les têtes des quatre plus importants services de renseignement français.

Bernard Bajolet à l'Élysée en 2012. © Reuters Bernard Bajolet à l'Élysée en 2012. © Reuters
Là où, en 2012, certains hauts cadres de la police s’empressaient de se rapprocher du parti socialiste au fur et à mesure que se dessinait la victoire de François Hollande, l’incertitude qui pèse sur les résultats du scrutin à venir ne rend que plus complexes les manœuvres d’avant mercato. Il s’agit de ne pas se tromper dans le choix d’une écurie politique. Dans ce contexte, les candidats putatifs à ces postes s’emploient à avoir un contact avec toutes les équipes politiques. Par précaution.
 
Du côté de chez Emmanuel Macron, les premiers à avoir proposé leur expertise sont à la retraite : François Heisbourg, le général Jean-Paul Paloméros (ex-chef d’état-major de l’armée de l’air et ancien no 2 de l’OTAN), l’ambassadeur Jean-Claude Cousseran et le général Dominique Champtiaux (ex-DGSE), notamment. Pour autant, ceux-ci connaissent suffisamment bien leurs anciennes administrations pour aider, le moment venu, à trouver une solution interne. Par exemple avec Marc Pimond, actuel directeur du renseignement à la DGSE. Les noms de deux diplomates circulent aussi pour la succession de leur collègue Bajolet : Bernard Émié (aujourd’hui à Alger et pressenti aussi pour la Direction de la mondialisation du Quai d’Orsay) et André Parant (Le Caire).
 
En matière de sécurité et de défense, François Fillon s’est d’abord appuyé sur le conseiller d’État Jean-Paul Faugère, son ex-directeur de cabinet à Matignon, avec le renfort du général (à la retraite) Jean-Marc Denuel, son ex-chef du cabinet militaire. Cela alors que plusieurs personnalités, comme Arnaud Danjean (député européen LR) et Bruno Racine (expert reconnu en matière de recherche stratégique) qui avaient soutenu Juppé, n’ont pas souhaité rejoindre les équipes actuelles du vainqueur de la primaire à droite.
 
Les relations entretenues de longue date par Fillon avec le chef d’état-major des armées Pierre de Villiers laissaient aussi imaginer des échanges tranquilles d’ici la présidentielle. Erreur. La posture adoptée par Fillon après sa désignation a vite tendu ses relations avec les grands commandeurs des armées, sur fond de réelles contradictions sur ce que pourrait être la programmation budgétaire de la défense. Des noms sont toutefois déjà cités pour l’immédiat après-présidentielle. Par exemple, celui du général Christophe Gomart (actuel directeur du renseignement militaire) pour succéder au préfet Yann Jounot, installé à l’automne au poste de coordinateur national du renseignement (CNR). Ce qui impliquerait un renforcement des prérogatives du CNR à l’Élysée.
 
Du côté des « ressources humaines policières », François Fillon s’est appuyé, avant les primaires, sur l’un de ses ex-conseillers à Matignon, l’inspecteur général Frédéric Lauze, aujourd’hui médiateur interne à la police nationale. Celui-ci a aujourd’hui la DRPP pour objectif, cette administration étant tout particulièrement visée par certains parlementaires LR (Georges Fenech et Jacques Dominati), qui souhaitent l’intégrer à la DGSI.
 
L’actuel gouvernement voudrait toutefois procéder à la nomination dès avril du successeur de René Bailly. Pour garder la main. Cazeneuve a proposé le poste à Jérôme Léonnet, le patron du service central du renseignement territorial (SCRT). Prendre la DRPP après avoir créé le SCRT serait perçu comme une promo en interne, car le service est bien plus opérationnel, avec désormais des extensions dans la petite couronne parisienne. Mais Bruno Le Roux voudrait avoir son mot à dire. Dans ce contexte, d’autres postulants se sont signalés, comme l’administratrice civile Nelly Fesseau. Par ailleurs, le sarkozyste Frédéric Péchenard a désormais rejoint le premier cercle de l’équipe de Fillon. L’ancien patron de la police nationale peut donc puiser dans ses réseaux pour préparer l’avenir, en cas de victoire du candidat de droite.
 
Dans ces petits jeux d’influence, il semble toutefois qu’un relatif consensus droite-gauche existe pour placer le préfet Renaud Vedel (ex-adjoint de Michel Gaudin à la PP, puis conseiller de Manuel Valls à Beauvau et à Matignon) à la tête de la Sécurité intérieure, en remplacement de Patrick Calvar.

Du côté de chez Benoît Hamon, la sidération qui a suivi sa victoire à la primaire à gauche le prive pour l’instant de connexions utiles avec des responsables en fonction dans les cabinets ministériels régaliens. Même constat au sein de groupes d’experts comme Orion, lié à la Fondation Jean-Jaurès, et à la commission défense du PS, pilotée par la députée de Gironde Marie Recalde. Nombre de conseillers des cabinets ministériels concernés et d’experts civils des dossiers de défense préférent s’intéresser au candidat Macron…  
 
Benoît Hamon a toutefois trouvé un préfet en exercice dans un département de province pour piloter le « pôle régalien » de son équipe de campagne et aborder les questions de défense, sécurité/police et renseignement. Ce pôle est en cours de constitution, avec pour « référents thématiques » parmi les parlementaires des députés comme Christian Paul, Jean-Pierre Blazy et Sébastien Pietrasanta.

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