Pistes cyclables : après un accident mortel, des militants dénoncent l’immobilisme de la ville de Boulogne-Billancourt

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Le décès d’une jeune cycliste de 24 ans, écrasée par un camion à Boulogne-Billancourt, a ému la cyclosphère qui lui a rendu hommage. Les associations locales dénoncent l’inaction de la mairie, alors que la dangerosité du carrefour où l’accident a eu lieu est pointée du doigt depuis deux ans.

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Sous une pluie battante, mardi soir, plus d’une soixantaine de personnes se sont réunies au carrefour entre l’avenue de la République et le quai du Point-du-Jour à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine). La grande majorité est venue à vélo, et les bicyclettes s’entassent par rangées. Au pied d’un poteau de signalisation, une gerbe de fleurs a été déposée : « À une jeune femme disparue trop tôt ».

Un peu moins d’une semaine avant, sur ce même carrefour, un camion a renversé une cycliste de 24 ans. La jeune femme en Vélib’ n’était qu’à quelques dizaines de mètres de la station où elle allait reposer son vélo. Elle est passée à droite du poids lourd, qui tournait de son côté. Le conducteur ne l’a pas vue, elle était dans son angle mort. Elle est décédée « coincée sous une tonne d’acier », rapporte Le Parisien. Un drame qui survient quelques semaines après le décès d’une autre cycliste, renversée par un SUV à Paris, porte de Montreuil.

Ce mardi 27 juillet, plusieurs associations de cyclistes ont appelé à se réunir sur le fameux carrefour où l’accident s’est produit. Dans la foule se retrouvent des cyclistes de toute la région, des proches de la victime, des élus municipaux… « J’ai appris ce qu’il s’était passé sur les réseaux, et je voulais être présent, explique Antoine, 53 ans, casque de protection sur la tête et bandes fluo aux chevilles. Cette personne est morte alors qu’elle n’aurait pas dû. Les cyclistes sont en danger, les infrastructures ne sont pas assez sécurisantes ! »

Boulogne-Billancourt, le 27 juillet 2021. Rassemblement sur le quai du Point-du-Jour à Boulogne-Billancourt pour rendre hommage à une cycliste de 24 ans qui y a trouvé la mort quelques jours avant. © Photo Rémi Yang pour Mediapart Boulogne-Billancourt, le 27 juillet 2021. Rassemblement sur le quai du Point-du-Jour à Boulogne-Billancourt pour rendre hommage à une cycliste de 24 ans qui y a trouvé la mort quelques jours avant. © Photo Rémi Yang pour Mediapart

Sous leur parapluie, les trois organisateurs du rassemblement se passent le micro. « On est tous concernés, ça nous touche beaucoup et nous rappelle le danger des camions et des angles morts. Malgré tout, ce n’est pas une fatalité, il y a des solutions contre les angles morts. Ce qu’on aimerait, c’est qu’elles soient mises en place », demande Frédéric Kroff*, fondateur de « Mobi BoulBi », antenne locale de l’association Mieux se déplacer à bicyclette.

Cet accident n’est pas sans rappeler celui d’avril 2018, où une attachée parlementaire à vélo décédait après avoir été percutée par un camion devant l’Assemblée nationale. À la suite de ce drame, un amendement avait été présenté par une centaine de députés pour généraliser la pose d’un autocollant sur les poids lourds alertant du danger des angles morts. Finalement, un arrêté ministériel du 5 janvier 2021 a officialisé l’obligation du port d’une vignette signalant la position des angles morts sur ces véhicules.

Dans les colonnes du Parisien, Christophe Najdovski, maire adjoint chargé des transports à Paris, plaidait pour une réglementation sur « l’équipement des poids lourds en systèmes de détection des piétons et cyclistes quand il y a des angles morts pour le chauffeur ». « Il est inconcevable que les camions ne soient pas tous équipés de dispositif de caméras pour pouvoir couvrir les zones où subsistent des angles morts. Je demande au gouvernement d’autoriser des villes comme Paris à mettre en place une réglementation locale, si l’exécutif le refuse au niveau national. Il faut que Paris puisse interdire aux camions non équipés d’entrer dans la ville. »

Les associations dénoncent l’immobilisme de la mairie

Mais pour les organisateurs du rassemblement en hommage à la victime boulonnaise, le problème est plus local. « On avait déjà identifié ce carrefour comme étant dangereux. Il avait été signalé à la mairie comme une priorité à modifier, rappelle Frédéric Kroff. Ce qu’on aimerait, c’est qu’une sécurisation soit mise en place rapidement pour ne pas qu’il y ait d’autres accidents. »

Car à cette intersection à la sortie du pont d’Issy, la piste cyclable – une « coronapiste » installée temporairement pour le déconfinement – n’est pas très sécurisante. Au croisement des deux départementales D1 et D50, où les voitures roulent à 50 km/h, les cyclistes ne sont séparés des automobilistes que par un tracé à la peinture au sol et quelques plots en plastique. Un dispositif loin d’être suffisant pour les associations de cyclistes.

« Mon collègue de l’association Paris en selle avait fait une proposition en 2019 pour complètement refaire et sécuriser [l’intersection] sous forme de carrefour hollandais, rembobine Frédéric Kroff. Mais depuis deux ans qu’on travaille sur le sujet, sur toutes les propositions de sécurisation qu’on a pu soumettre, il n’y a rien qui a été fait. »

Pete Sedcole, le référent boulonnais de Paris en selle, le confirme. « Nous avons commencé à travailler sur ce sujet il y a deux ans avec les services départementaux. Nos projets d’aménagement pour le carrefour ont été bien accueillis, mais c’est au niveau de la mairie que ça bloque, affirme-t-il. Il y a très peu de communication avec la ville [dirigée depuis 2008 par Pierre-Christophe Baguet, Les Républicains – ndlr]. On a l’impression qu’elle écoute plus les plaintes des automobilistes que les cyclistes. »

La jeune femme décédée sur cette piste cyclable est passée à droite d’un poids lourd, qui tournait de son côté. Le conducteur ne l’a pas vue. © Photo Rémi Yang pour Mediapart La jeune femme décédée sur cette piste cyclable est passée à droite d’un poids lourd, qui tournait de son côté. Le conducteur ne l’a pas vue. © Photo Rémi Yang pour Mediapart

Pourtant, Frédéric se rappelle avoir participé à « plusieurs réunions » avec l’adjoint au maire chargé de la mobilité, Bertrand-Pierre Galey. « En 2019, il nous avait demandé de résumer toutes nos demandes pour la ville en dix priorités. La piste de l’avenue de la République, où est morte la cycliste de 24 ans, était la priorité n °8. » Le cycliste dénonce un immobilisme : « Ce qui nous fait rager, c’est qu’une solution avait été proposée deux ans avant. C’est terrible de se dire que ce point avait été identifié et que rien n’a été fait. »

De son côté, Bertrand-Pierre Galey indique par téléphone ne pas se souvenir avoir « personnellement [été alerté] » et souligne que « cette voirie est départementale ». Mais relancé par Mediapart, il coupe court à l’entretien. 

Ce ping-pong entre la mairie et le département, Antoine de Jerphanion, conseiller municipal divers droite à la mairie de Boulogne-Billancourt, en a souvent été témoin. « La compétence d’aménagement des voies cyclables est partagée entre tout un millefeuille administratif », expose l’élu de 29 ans qui a assisté au rassemblement mardi. « On entend souvent le maire dire “c’est pas moi, c’est le département”. Mais quand on sait qu’il est aussi un des vice-présidents du département, c’est plus possible d’entendre ça. » Sollicité par Mediapart à plusieurs reprises, le département nous a répondu après publication (voir boîte noire). Il nous indique travailler « notamment à une solution d’aménagement du carrefour, proposant la mise en place d’ilots, qui modifieraient le rayon de braquage des poids-lourds, limitant ainsi les angles morts pour ces véhicules.​ » 

« Le prétexte pour ne pas faire de plan d’ensemble, c’est de dire qu’il y a des voies qui dépendent de la commune, certaines qui dépendent du territoire, d’autres de l’État…, argue Judith Shan, conseillère municipale PS. On n’arrive jamais à réunir tous ces acteurs autour de la table pour faire quelque chose qui tienne la route et qui mette l’accent sur la sécurité. »

Hasard du calendrier, la nuit précédant l’accident de la jeune cycliste, les équipes départementales terminaient d’effacer une coronapiste sur les quais de Seine de Boulogne-Billancourt, au nord de la ville, où pédalent quotidiennement « 500 à 1000 » personnes, estime Frédéric. Si l’on en croit les associations, le maire aurait « exigé » la suppression de cette piste après avoir reçu des courriers d’automobilistes se plaignant des bouchons. Sans proposer d’alternative.

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* Ce militant a demandé à utiliser son “pseudo”, parce qu’il affirme recevoir souvent des menaces de mort.

Cet article a été modifié après publication après avoir reçu la réponse du département des Hauts-de-Seine. Nous la reproduisons ci dessous:

« Le Département des Hauts-de-Seine est en charge des aménagements de voirie sur ce carrefour. Une étude d’aménagement cyclable bidirectionnelle est menée sur le RD1 entre le pont d’Issy et la limite de Paris, en collaboration avec les services de la Ville de Boulogne-Billancourt, ceux de Grand Paris Seine Ouest et le Collectif Vélo notamment. Les discussions ont été engagées en septembre 2020. Dans ce cadre, le Département des Hauts-de-Seine travaille notamment à une solution d’aménagement du carrefour, proposant la mise en place d’ilots, qui modifieraient le rayon de braquage des poids-lourds, limitant ainsi les angles morts pour ces véhicules.​ »