Fichier d'empreintes génétiques : la trace et l'oubli

Alors que le ministère de l’Intérieur ne jure désormais plus que par «la police scientifique de masse», que s’est-il passé dans l’affaire Bruno Cholet, le présumé meurtrier de l’étudiante suédoise Sussanna Zetterberg ? Délinquant sexuel notoire, les services de police avaient perdu la trace de ses... traces ADN. Explications.

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Que s’est-il passé dans l’affaire Bruno Cholet, le présumé meurtrier de l’étudiante suédoise Sussanna Zetterberg ? Délinquant sexuel notoire, les services de police avaient perdu la trace de ses… traces ADN. Après ses «dysfonctionnements», pour reprendre les termes de Michèle Alliot-Marie, le ministère de l’Intérieur sort son carnet de chèque.

Pas question de laisser passer l’affaire Bruno Cholet sans réagir. Et sans le faire savoir. Objet des dépenses soudaines décidées lundi 27 avril: renouveler le contrat de trente vacataires, chargés de la saisie des données du Fichier national des empreintes génétiques (FNAEG) et embaucher dix nouvelles personnes.

A dire vrai, au siège de la police scientifique et technique (PTS) d'Ecully (Rhône), ça fait un moment que les services débordent. Depuis que la saisine du FNAEG, à l’origine dédiée aux seuls crimes sexuels, a été étendue à toutes sortes d’affaires (cf. prolonger), les préposés aux petites fiches ne savent plus où donner de la tête ni du clavier.

A la fin de janvier dernier, l’engorgement s’élevait ainsi à 100.000 fiches en souffrance, sans compter 30.000 nouvelles fiches... mensuelles. A raison de 36.000 fiches rentrées dans la super-base du ministère chaque mois, on était encore loin du compte dernièrement.

C’est la limite de ce que Michèle Alliot-Marie appelle de ses vœux : «la Police scientifique et technique de masse». Si on veut traiter avec le même degré de technicité le moindre cambriolage comme le pire crime sexuel, alors il faudra sérieusement y mettre les moyens. Les vacataires en sont un ; la formation des agents, un autre (les compétences requises pour un relevé d’empreintes ADN en bonne et due forme sont fortement élevées).

D’autres pistes sont en gestation, selon nos informations. Comme la mise en place de nouveaux logiciels de «saisie automatique» et, surtout, la signature de contrats commerciaux avec des laboratoires privés à qui la police pourrait faire appel de façon «massive». Ce qui, au passage, permettrait quelques économies. Dans le marché de l’ADN, comme ailleurs, on pratique aussi les prix de gros…
Seulement, dans l’affaire Cholet, du nom du meurtrier présumé de l’étudiante suédoise Sussanna Zetterberg, retrouvée morte le 19 avril en forêt de Chantilly, c’est peut-être là, dans les échanges Police/Entreprise privée, que les «dysfonctionnements» auraient justement pu avoir lieu. Voici les faits, tels que Le Parisien d’aujourd’hui les rapporte – une version confirmée au plus haut niveau de la police.

Bruno Cholet, déjà condamné dans le passé pour viols, est interpellé en juin 2005 par la PJ de Versailles pour une affaire de vol à main armée commis dans une épicerie. L’homme se soumet à un prélèvement de salive. Laquelle est envoyée à un laboratoire privé de Garches (Hauts-de-Seine), chargé de traduire la salive en code-barres. Lequel code-barres est expédié six mois plus tard au Q.G. de la police scientifique et technique dans la banlieue lyonnaise. Qui le rejette, au motif d’une «anomalie». Par anomalie, comprendre que soit le code-barres est incomplet (il manque une partie de l’ADN), soit il est mal pris ; soit, pire : il est mal codé. Autant d’erreurs qui, on le reconnaît en haut lieu, «arrivent de temps en temps».

Qui a perdu la trace de la trace ?

Problème, c’est qu’après ce premier ratage, la police va perdre la trace… de la trace. Plus personne ne sait ce que sont devenus la salive et le code-barres de Bruno Cholet. Quand Michèle Alliot Marie apprend le ratage, quelques heures avant le conseil des ministres, lundi, sa colère est froide. Selon un témoin, la ministre lance : «Je veux savoir ce qui s’est passé.» Et tout le monde comprend qu’il faut se mettre sur le pont.

D’autant que la colère est la même du côté de Martine Monteil, la directrice centrale de la police judiciaire. Une enquête administrative est déclenchée séance tenante avec pour mission de savoir où et quand la trace a été perdue. Les deux femmes ont un précédent en tête: Guy Georges. Et une crainte, énorme : que le profil génétique de Bruno Cholet apparaisse dans d’autres affaires. Autrement dit, qu’il ait agi entre juin 2005, date du braquage de l’épicerie, et avril 2008, date du meurtre de Susanna Zetterberg dont il est accusé.

Pour l’heure, cette crainte semble s’éloigner : son ADN l’innocente dans le cas d’un viol d’une autre Suédoise, à Orgeval (Yvelines), en février 2008.
A la brigade criminelle, qui gère l’enquête, on fait remarquer que ce fiasco des fichiers n’a finalement pas eu d’incidence sur le déroulé de l’arrestation de Bruno Cholet. «Ça n’a pas changé grand-chose, au fond. On a été rapide.» Il faut dire que la préfecture de police avait mis le paquet : quarante enquêteurs sur l’affaire. Et un service, unique en France, mis en état d’alerte : les «boers». Une brigade qui se consacre exclusivement au contrôle des taxis. Son nom viendrait de «bourre», mot d’argot désignant les policiers datant du début du XXe siècle.

C’est cette brigade qui, la dernière, avait eu affaire à Bruno Cholet, pour «exercice illégal» du métier de taxi. En jetant un œil au vieux fichier (non génétique) des délinquants sexuels, dans lequel figure Bruno Cholet, les enquêteurs ont rapidement fait le rapprochement. A l’ancienne.

David Dufresne

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